AVANT-PROPOS
Du rôle de l’hypothèse en Paléontologie
dans la reconstitution des rameaux phylétiques.
« La détermination des espèces d’une faune n’épuise pas l'étude de cette faune; il ne suflit pas de connaître les espèces qui la composent, il faut, pour pouvoir se rendre compte des relations de l’ensemble de la faune, connaître les relations de parenté de chacune des formes; il faut savoir de quelles espèces elles dérivent, et à quelles espèces à leur tour elles ont donné naissance. Le travail de détermination, qui est surtout un travail d'analyse, doit nécessairement être suivi d’un travail de synthèse, par lequel le paléontologiste s'efforce de découvrir les relations phylétiques des espèces.
» C’est là un travail difficile; pour beaucoup de formes, en général, la recherche demeure infructueuse; pour d’autres, au contraire, on arrive à reconnaître les espèces dont elles descendent et celles qui en dérivent.
» Mais, avant d'exposer les méthodes qui guident le paléontologiste dans cette recherche, il est nécessaire de souligner le caractère irrémédiablement hypothétique des rameaux phylétiques ; dans l'étude des êtres vivants, en zoologie ou en botanique, la descendance d’une espèce par rapport à une autre peut être un fait d'observation, comme, par exemple, dans les expériences de de Vries: mais en paléontologie, la descendance n'est jamais un
fait constatable, puisqu’on n'a affaire qu’à des restes fossiles, où aucun acte de vie ne peut être observé; ce n'est donc que d'une façon hypothétique qu'on peut réunir deux formes par un lien de parenté.
» Les principes essentiels qui guident les paléontologistes dans cette recherche sont les principes de plus grande ressemblance et de succession continue dans le temps. On admet généralement que des formes ont entre elles des liens de parenté, quand elles se ressemblent entre eiles beaucoup plus qu'elles ne ressemblent à toutes les autres, et qu'elles forment un groupe homogène, où les différences sont si subtiles qu'un examen superficiel tendrait à faire croire qu'il n'y a qu'une seule espèce ; tel est, par exemple, le groupe du Cerithium tricarinatum dans l'Éocène du bassin de Paris. En outre, il est nécessaire que les formes que l’on fait dériver les unes des autres se succèdent régulièrement et sans intervalle; la continuité dans le temps est encore le meilleur critérium de la réalité des relations génétiques. Plus il y a de lacunes dans une série phylétique, plus la part de l'hypothèse devient considérable et plus les difficultés de reconstitution deviennent grandes.
» On voit combien ces deux principes sont peu rigoureux et quelle part ils laissent à l'appréciation personnelle, au subjectivisme : c’est toujours à des appréciations de ressemblance qu'on aboutit. Sans doute, on est guidé souvent par l'existence de formes intermédiaires entre les types qu'on unit par un lien phylétique ; mais ces formes intermédiaires n'existent pas toujours, et, quand elles existent. on peut souvent les interpréter autrement que comme des intermédiaires réels entre les types qu'elles unissent : on peut les considérer, dans bien des cas, comme des fluctuations convcrgentes d'espèces voisines évoluant parallèlement. Insister sur cet aspect de la question m'entraînerait trop loin, je veux seulement faire remarquer la part considérable d'appréciation personnelle qui entre dans l'établissement des relations phylétiques entre les espèces.
» Le principe de suecession continue dans le temps n'est pas non plus absolu, car une espèce est presque toujours, pendant un temps plus ou moins long, contemporaine de celle dont elle dérive. On a cru pendant longtemps, sous l'influence des idées de Waagen, qu'une mnutation était le résultat d'une modification affectant l’ensemble des individus d'une espèce, de sorte qu'elle remplacçait l'espèce à partir d’un certain moment. On sait aujourd'hui, et cette notion est due surtout aux travaux de de Vries, qu'une mutation
ÉVOLUTION DES CÉRITHIDÉS à
naît généralement à côté de sa forme souche, et que les deux espèces, l'ancienne et la nouvelle, peuvent vivre plus ou moins longtemps côte à côte. Dans ces cas, qui se montreront peut-être de plus en pius nombreux, le principe de continuité dans le temps est encore applicable, mais celui de succession ne l’est plus. C'est un critère en moins, et la complication des enchaînements devient plus grande; la part d'appréciation personnelle croît en même temps.’ »
1. Jean Boussac. Du rôle de l'hypothèse en Paléontologie stratigraphique, Revue Scientifique, 1°" janvier 1910; XLVII, p. 6.