‹ 101. Régiment Jules NoriacChapitre 10 sur 49 · LES SOLDATS · texte numérisé non relu

LES SOLDATS

Dans un régiment, il y a autant de types que de soldats. Il faudrait des volumes pour les esquisser tous, en commençant par le grenadier modèle jusqu’au militaire qui sera fusillé ; ce dernier est connu sous le nom de pratique. Cette dernière espèce tend à s’amoindrir depuis que, par une loi digne, le gouvernement a supprimé les remplacements.

f.t LE 101» RÉGIMENT

L’ouvrier des villes, lorsqu’il est appelé par le sort, devient soldat avec insouciance, quelquefois avec bonheur, lorsque, comme il dit, les temps sont durs. Mais il n’en est pas de même des gens de la compagne.

Un jour, un paysan reçoit un papier ; il est soldat, il faut partir. 11 devait s’y attendre, il y a six mois, il a tiré au sort le n® 7. 11 pleure; c’est une chose bien triste de quitter les siens pour si longtemps, et de ne pouvoir leur écrire parce qu’on ne sait pas. — Jamais je n’ai vu partir un conscrit sans m’apitoyer sur sa douleur. — Après le chagrin vient la rage, il se dit qu’il est paysan et qu’il ne veut pas être soldat. Il prend son fusil, son fléau ou sa faux, et devient, pendant trois minutes, une espèce d’ange de la révolte. Mais son père vient et lui dit ; « C’est le devoir. * Sa mère fait semblant de ne plus pleurer ; il part en chantant.

0 respect humain, voilà de tes coups ! '

Arrivé au régiment, il ne pleure et ne chante plus. L’ange de la révolte est devenu l’ange de la résignation; c’est toujours un ange, seulement il a une giberne.

Dans six mois, vous le verrez se promener avec fierté, aux Champs-Élysées, heureux et content.

Qu’ est-ce qui a pu produire en lui un si grand changement? La civilisation? Non. La discipline? Non. Il est fier d’être Français; cette métamorphose est due au chauvinisme.

Le chauvinisme a fait faire plus de grandes choses que l’amour de la patrie, dont il est la charge.

Cette sublime caricature est l’œuvre méprisée d’un nommé Chauvin, homme profond, qui savait que le vulgaire ne comprend pas les grands sentiments dans leur simplicité. Moi, qui ne suis pas profond, je sais qu’il est des gens qui non-seulement ne les compreni.ent pas, mais qui ne veulent pas y croire, — qu’ils achètent du Mobilier!...

Le chauvinisme est la répétition perpétuelle des

mots : « Patrie, gloire, France, honneur. » Je conviens qu’on les répète un peu souvent au régiment; mais il est tant d’endroits où on n’en parle jamais, que ce n’est qu’une compensation. Le chauvinitme s’est faufilé dans le monde et a tout envahi, ou plutôt je serais tenté de croire qu’il a eu des imitateurs qui sont loin de le valoir. Ainsi :

La candidature humanitaire, chauvinisme politique et social ;

Les Fleurs de mai, chauvinisme littéraire,

Ce que disent les Fleurs, chauvinisme musical ;

Où vont les Fleurs, chauvinisme poétique ;

Les Fleurs du mal, chauvinisme excentrique;

Lorgner et suivre une feînme qui va chez son amant, chauvinisme du faux col;

Prêter à 50 0/0 d’intérêt à un viveur insolvable, chauvinisme de l’usure ;

Calomnier l’homme qui vous a donné du pain, chauvinisme de la diffamation, etc., etc., etc.

J’aime mieux celui du 101*.

LE 10t« RÉGIMENT

Avez-vous remarqué un homme au nez rouge, au ruban comme son nez, boutonné jusqu’au cou, h la démarche raide , à l’œil vif , à la moustache en brosse ; il suit le régiment. Nous l’avons retrouvé à la porte de la pension des officiers, nous l’avons vu dans la cour de la caserne, nous le retrouvons à la porte du quartier. Cet homme, c’est le dernier grognard.

Je vous ai dit que l’espèce se perdait ; il ne faut pas la regretter. Voici l’unique échantillon de l’officier grognard et mol élevé. Retraité depuis trois ans, il ne peut se passer du régiment dont il ne fait plus partie ; il est là à titre d’ornement. On le tolère, mais on ne l’aime pas, il ennuie ; sa seule excuse est d’avoir été brave.

L’origine des grognards se perd dans la nuit des temps.

Vous souvient-il du colonel Jephté, obligé de tuer sa fille parce que, dans la joie de la victoire, il avait juré sur sa croix d’honneur de démolir la première personne qui se présenterait devant lui?

L’histoire romaine fourmille de grognards, l’histoire grecque en est pétrie.

L’histoire de France en a plus que sa part.

Le premier qu’on y rencontre est un sargent qui ne veut pas donner à Clovis le vase de Soissons, qu’il désire garder pour faire cuire des haricots.

On sait comment le monarque récompensa ce désintéressement.

Le dernier, c’est le capitaine Morel.

Lorsqu’il était au corps, les soldats disaient :

« Cet enragé de capitaine Morel, il n’est content que lorsqu’il est fâché. »

Pendant sa dernière année de service, le colonel, qui venait d’être nommé officier de la Légion d’honneur, donna un grand dîner auquel furent conviés ies autorités de la ville et le corps des officiers. Comme il y avait des dames, il envoya chercher Morel.

— Capitaine, je donne à dîner lundi.

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LE lOl* RÉGIMENT

— Connu, colonel.

— Ayant pour vous une grande considération, je vous ai envoyé une lettre d’invitation.

— A moi comme aux autres, parbleu !

— Je vous ai, dis-je, envoyé une lettre d’invitation, mais je viens vous prier de ne pas venir.

— Ah ! ah ! Et pour quelle raison, colonel, sans indiscrétion, me faites-vous subir cet affront?

— Mon Dieu, capitaine, il n’y a point d’affront, puisque le refus viendra de vous; mais des considérations que vous comprenez...,

— Je ne comprends que la mienne; enfin, faut voir.

— Sans doute. Eh bien, j’ai peur que votre manière de parler toute militaire n’effarouche ces dames.

— Mille tonnerres ! que la carcasse du diable m’étrangle des deux côtés si je comprends !

— Vous nous diriez ces choses-là à table. Vous savez que les bourgeoises sont un peu...

— Bégueules, quoi !

— Justement.

— Eh bien! colonel, c’est dit, je ne viendrai pas:

TO LE lOl* RËOIHENT

je suis un teigneux, un galeux, un pestiféré ! c’est bon J

— Mais, capitaine...

— C’est bon, après trente ans de service, onze campagnes, sept blessures, on me traite comme l’as de pique !

—Si vous vouliez me promettre de ne pas parler?

— Pour ça, colonel, je vous le promets; quand bien même vous le permettriez, je n’ouvrirais pas la bouche devant ces museaux-là.

— Me jurez-vous...?

— Si je dis un mot, je veux bien cracher ma langue à vingt-cinq pieds au-dessus du niveau de la

mer.

— J’aime mieux votre parole d’honneur.

— Vous l’avez, colonel, vous l’avez.

Le jour du dîner venu, le capitaine en grande fenue se rend chez le colonel et salue tout le monde sans proférer une parole.

On s’habitue à tout. Bientôt personne ne fit plus attention au mutisme du capitaine, qui, du reste, mangeait comme un ogre pour rendre son silence plus facile.

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On était à table depuis trois heures. Le dessert allait succéder au troisième service. Le capitaine mangeait une bécasse rôtie. Le colonel s’applaudissait de n’avoir pas humilié son vieux frère d’armes.

Tout à coup un effroyable cri sortit du sein du capitaine.

Un plomb de chasse enfoui dans la chair de l’oiseau lui a brisé une molaire.

— S... n... de millions de diables! s’écrie le grognard en montrant d’une main le plomb meurtrier, de l’autre la tête de la bécasse, voilà une sacrée drôlesse qui n’est pas morte de la rougeole!

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