UNE POURSUITE MOUVEMENTÉE
sur sa blessure, mais le sang avait séché et collé ses vêtements, il valait mieux n'y pas toucher.
— Quelle chance, se dit-il, que ce soit à l'épaule gauche ! A l'autre cela m'empêcherait de manier convenablement mon
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Johaii se jeta à terre.
assomme-brigands, mon brise-carcasse à routiers! Mais la droite est bonne et je le leur montrerai!
Il se leva et fit un rapide moulinet avec son bâton ferré.
— Tout va bien ! en route !
Pas de routiers à l'horizon. Certainement ils avaient abandonné la poursuite et repris la route de Senlis. Jehan chercha à s'orienter. C'était à quelques lieues de Gisors qu'il
avait eu cette heureuse chance de rencontrer les routiers et d'être mis au courant de leur plan. 11 avait dû obliquer vers le Sud pour leur échapper, mais il avait depuis repris la bonne route. Senlis devait être encore à sept ou huit lieues. Il fallait aller passer l'Oise du côté de Beaumont et piquer ensuite le long des forêts pour couper la route de Bonvarlet avant l'endroit dangereux.
Par malheur la pluie qui menaçait depuis l'aube com-
Sous les averses
mença bientôt à tomber. Petite pluie d'abord, averse violente ensuite. Lèvent soufflait; quand un nuage avait crevé, un autre arrivait en grande course du fond de l'horizon et se déversait sur la plaine et sur le pauvre piéton trempé bien vite jusqu'aux os.
Jehan ne s'en inquiétait pas. Ce qui le consolait c'est que la pluie tombait aussi sur les routiers. Il se les représenta pataugeant derrière lui sous l'averse, dans les chemins boueux; cela le fît rire et lui redonna des jambes. Cette pluie lui fît même gagner trois quarts d'heure. Comme il ruisselait
UiXE POURSUITE MOUVEMENTÉE ^5
SOUS la bourrasque, il songea qu'il était bien inutile d'aller chercher un pont pour traverser l'Oise. Le plus simple c'était de marcher droit à la rivière et de la franchir à la nage. Jl n'en serait pas beaucoup plus mouillé.
Des collines bordant la rivière il put apercevoir une étendue' de pays, bien mélancolique sous la bourrasque qui faisait rouler les gros nuages et crever les averses. Des plaines parsemées de masses vertes, de gros bouquets de bois qui peu à peu se serraient et se réunissaient pour ne plus former qu'une immense forêt occupant tout l'horizon, presque sans solution de continuité, sous divers noms : forêt de Chantilly, forêt de Halatte, bois divers à
perte de vue, se reliant sous \ erberie et Béthisy à la grande forêt de Guise ou de Compiègne. Jehan dévala au grand trot la pente de la colline et sauta sans hésitation dans l'Oise. Oui, vraiment, on n'y était pas plus mouillé qu'à travers champs.
En abordant sur l'autre rive il se secoua comme un chien
Sortie de la rivière.
mouillé et reprit sa course. Un rayon de soleil vint un instant entre deux nuages le réchauffer un peu sans le sécher tout à fait.
Il se défiait des bois propices aux embuscades et se tenait à la bonne distance de la ligne sombre de la forêt.
— Où vas-tu donc, pauvre garçon? lui cria au passage dans un hameau de bûcherons, une bonne femme apitoyée par sa figure hâve et ses vêtements mouillés, est-ce qu'on te poursuit?
— Vous n'avez pas vu de routiers anglais par ici ? •demanda Jehan s'arrêtant pour souffler un instant.
— On n'en avait pas vu depuis une semaine au moins, fit un homme passant la tête à une fenêtre, mais...
— Mais quoi ?
— - Mais il vient de passer tout à l'heure, là-bas, à l'entrée du bois, quatre ou cinq gaillards à mines d'écorcheurs... Entre te sécher ici, il vaut mieux que tu ne les rencontres pas !
— Merci, dit Jehan, je n'ai pas le temps... Ce sont mes brigands qui courent à leur embuscade, pensa-t-il, raison de plus pour me dépêcher, je marchais, il faut que je coure !
— Il a froid et faim aussi, peut-être, dit la bonne femme, prends au moins ce morceau de pain, mon garçon, il est de la quinzaine passée, mais tu as de quoi mordre !
Jehan attrapa le morceau de pain au vol et reprit sa course en expédiant le pain à grands coups de dents.
Enfin Jehan atteignit un chemin qu'il reconnut. C'était bienlaroutedeSenlis. Là devait passer Bonvarlet pour s'en aller vers les routiers qui le guettaient.
La route, aussi loin que le regard pouvait la suivre, était déserte. Pas une âme, pas une charrette. Chacun devait se
UNE POURSUITE MOUVEMENTEE
rencogner chez soi et ne se risquer dehors que pour des raisons sérieuses, par ce mauvais temps, avec la crainte des g-ens de guerre courant les champs.
Un monticule couvert de bois dominant des deux côtés
— Où vas-tu donc, pauvre crarçon ?
une longue partie de la route, parut à Jehan exténué un bon poste pour attendre Bonvarlet. II trouva dans les branches d'un chêne une place point troj) mouillée et assez commode pour surveiller la route.
— Et maintenant patience, patience ! monologua Jehan une fois installé, et ne faisons pas le douillet. D'abord, c'est entendu, je ne suis pas fatigué, je n'ai pas faim, je n'ai pas froid, je ne suis pas mouillé! Nous causerons de toutes ces bètises-Ià plus tard, quand j'aurai tiré maître Bonvarlet du
danger qui le menace... Mais par moirsaint patron, qu'il vienne le plus vite possible.
Ce Jehan qui n'avait pas froid et qui n'était pas mouillé, claquait des dents cependant, et son estomac se remettait à crier famine. Et le messager royal envoyé à Compiègne, le digne maître Bonvarlet, attendu ici par Jehan et guetté par
Dans les branches d'uu chêne.
les routiers, n'arrivait pas. Jehan maintenant engourdi sur la branche avait de la peine à se tenir éveillé. Il se contait des histoires pour tacher de ne pas laisser son esprit s'engourdir comme son corps ; il se remémorait ses différends avec Thibaut Rongemailie l'usurier, et s'efforçaitde se mettre en colère au souvenir des écus laissés entre ses griffes.
Cependant la nuit tombait tout à fait et maître Bonvarlet n'arrivait pas.
Maintenant Jehan des Torgnoles frissonnait tout transi de fièvre; le froid, la phiie, la faim, la fatigue, tout l'acca-
UXE POURSUITE MOUVEMENTÉE 79
blait; sa blessure lancinante le tenait à peu près éveillé. Il avait presque des hallucinations. Il était sorti du fourré et marchait d'un pas saccadé sur la route. Dans l'obcurité il croyait à tout instant voir arriver sur lui des fantômes à longs bras qui devenaient simplement des arbres quand il se cognait la tète dans les branches.
— C'est vous, maître Bonvarlet? demandait-il à voix basse au moindre bruissement du vent dans les broussailles. Rien! Personne! Les heures passaient. De temps en temps, il se laissait tomber épuisé dans l'herbe mouillée. Tout à coup dans la nuit il perçut, très nettement cette fois, un trot (le cheval. Comme il était alors par terre, il se contenta de lever la tète pour écouter. Oui il arrivait sur la route, du côté de Senlis, non pas un cavalier, mais trois
Les trois cavaliers s'arrètèrcul.
8o LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE
au moins. Les cavaliers passèrent. Jehan s'enfonça dans le feuillage', car il avait vu luire des corselets d'acier et distingué de longues épées. La tournure des trois hommes ne lui disait rien de bon. Les cavaliers s'arrêtèrent à quelque distance comme pour tenir conseil. L'un d'eux partit au galop en avant et disparut vers la plaine, tandis que les autres, descendus de cheval, s'asseyaient dans un buisson à deux pas de Jehan.
Celui-ci avait repris toute son énergie et à tout hasard, pour être prêt à tout, serrait entre ses mains son bâton ferré. 11 resta bien trois quarts d'heure ainsi, se rapprochant insensiblement des deux hommes et se demandant souvent s'il ne ferait pas bien de les attaquer.
Les deux cavaliers semblaient s'impatienter ; de temps en temps ils se levaient, piétinaient pour se réchauffer et se rasseyaient en grommelant.
— Non, non, j'en ai assez du métier, toujours sur ses pattes...
— Bah, puisque le capitaine a pu demander des chevaux aux Anglais de Creil...
— Je n'en suis pas moins fourbu! Chien de métier!
— Tais-toi donc ! tu n'aimes pas les métiers assis, tu n'aimes pas les métiers debout, tu réclames toujours. Tu ennuies le diable à la fin! Mais je voudrais te tranquilliser. Vois-tu, il ne faut pas se faire débile, car tout finit par s'arranger... Sais-tu ce qu'il arrivera?... Tout vient à point à qui sait attendre, tu finiras à ton goût, ni assis, ni debout... tu finiras pendu !
— La corde t'étrangle toi-même, gémit le routier, on ne doit pas parler de ces choees-là entre honnêtes gens, ça porte malheur!
UAE POURSUITE MOUVEMENTÉE
Jehan ne pouvait plus conserver de doute, il avait devant lui deux des malandrins de la grange. Que faire? Fallait-il tomber dessus en profitant de leur surprise pour en débarrasser la route? Comme il hésitait et cherchait à s'approcher davantage, il entendit au loin dans le silence de la nuit le
— Je n'en suis pas moins fourbu.
martèlement d'un galop rapide. C'était l'autre cavalier qui revenait à pleine course : bientôt il fut à portée de voix.
— Holà hé! cria-t-il, Canteleu, Longbec, alerte, en selle!
— Quoi? firent les routiers en se relevant, le messager? Jehan frémit et se redressa dans l'ombre.
— Non! dit le cavalier arrêtant un instant sa monture; non, par le diable il est passé! Pendant que nous nous morfondions sous bois à tendre nos souricières, il filait d'un autre côté!... Il a dû glisser par je ne sais quels sentiers... 11 faut le trouver. . . Vite, vite, en selle, il s'agit de le rattraper avant Compiègne.
l ne belle troupe de gens de guerre.
VJl
ou MAITRE BO.XVARLET RENCONTRE JEHANNE D'ARC ET LA HIRE
De l'autre côté des épaisses forêts qui du Parisis au JN'oyonnais ne faisaient pour ainsi dire qu'une longue masse verte, dans l'après-midi du jour où Jehan de Compiègne, après la mauvaise rencontre des routiers dans la grange abandonnée, se lançait à la recherche de maître Bonvarlet, une belle troupe de gens de guerre, marchant sous la bannière bleue aux fleurs de lys d'or, s'avançait sur la route de Crépyen-Valois. II y avait une cinquantaine d'hommes d'armes chevauchant sous la lourde armure de fer, la salade sur la tète ou accrochée à la selle; des écuyers en harnois plus léger ou des coutiliers à pied à côté d'eux, portaient les grandes lances des chevaliers. En avant et en arrière mar-
ou MAITRE BONVARLET RENCONTRE JEHANNE D'ARC ET LA HIRE 83
chaient environ deux cent cinquante piétons, une cinquantaine d'archers, autant d'arbalétriers chargés du grand pavois dans le dos, avec la trousse pleine de viretons au côté, et environ cent cinquante hommes armés de longues piques, de guisarmes, vouges, fauchards à longues lames tranchantes, hérissées de pointes et de crocs pour saisir et accrocher les gens d'armes par leurs armures, éventrer les chevaux ou leur couper les jarrets.
La chanson de route
Quelques piétons, pour oublier la fatigue de cette longue route et la pluie qui leur fouettait le visage, de temps en temps chantaient, sans excès d'harmonie il faut l'avouer, quelque vieille chanson, la complainte de V Homme armé qui disait naïvement les ennuis du soldat, la tristesse des départs, et reprenait quelque gaieté par une ritournelle comique au refrain, la chanson de marche enfin, aussi vieille que les premières armées.
Un homme qui venait de sortir d'un petit bois à la vue des bannières françaises, les regardait passer sur la route.
84 LES ASSIÈGES DE COMPIEGNE
C'était, lui aussi, un voyageur; son bâton, ses chausses couvertes de boue l'indiquaient. Comme un piéton s'arrêtait sur le bord du chemin pour relacer ses brodequins, le voyageur l'interrogea :
— Archer, mon camarade, dit-il, messiré La Hire est-il avec vous?
— Il y est, répondit l'archer, tenez, là-bas, le chevalier dont le bassinet a une longue plume rouge. Et celui qui chevauche à côté de lui est messire Pothon de Xaintrailles.
— Je le vois, merci, je vais lui parler.
— Eh, l'homme, dit un soldat qui portait sa salade à la ceinture parce que son front était entouré d'un linge légèrement rougi par places, vous savez qu'il est de mauvaise humeur aujourd'hui...
— Mais non, dit un troisième, il est de très bonne humeur, parce que nous avons joliment battu les Anglais hier à Lagny !
— Il est de mauvaise humeur, te dis-je, parce qu'on a laissé échapper de la déroute une quarantaine d'Anglais, alors que tous, à son compte, auraient dû rester sur le terrain.
— Je vais toujours voir, fîtlevoyageur enallantau-devant d'un groupe de gens. d'armes qui s'avançaient assez lentement sur leurs grands et lourds chevaux à l'air fatigué.
La Hire, un des plus fameux capitaines de Charles VII, de ceux qui, dans la bonne ou la mauvaise fortune, portèrent les plus rudes coups aux Anglais, était alors nn homme d'environ quarante-cinq ans, chevalier massif et robuste, aux traits accentués, aux yeux aigus sous des sourcils épais et farouches réunis en un large accent circonflexe noir, justifiant son surnom de La Hire, c'est-à-dire la Colère. Malgré le froncement de ses sourcils, son humeur ne semblait pas
ou MAITRE BONVARLET RE.NCOMRE JEHAN^E D'ARC ET LA HIRE 85
trop hargneuse ce jour-là, et même il souriait discrètement à quelque chose d'assez plaisant sans doute que venait de lui dire Pothon de Xaintrailles. Celui-ci aussi avait fîère allure; un peu plus jeune que La Hire, grand et solide chevalier aux bras énormes, il redressait sa haute taille dans une armure un peu rouillée aux endroits visibles, recouverte d'un surcot rouge dans lequel se voyaient quelques déchirurec.
La Hire et Xaintrailles, toujours en expéditions contre les Anglais, en courses rapides aux terres de Normandie, Bretagne ou Picardie, guettant les occasions, prompts à fondre sur une place forte qui ne les attendait pas, ou à surprendre quelque corps de routiers aventuré, avaient été des compagnons de Jehanne d'Arc pendant ^a superbe campagne de l'année précédente, conquis tout de suite par la belle vaillance de Jehanne et par cette miraculeuse entente de la guerre que cette bergère de dix-huit ans avait montrée tout de suite.
Le voyageur laissa passer un peloton d'hommes de pied et s'avança ensuite en saluant devant La Hire, qui le regarda tout d'abord d'un air surpris.
Messire La Hire est-il avec vous :'
— Bonjour, que voulez-vous? fit-il de son air brusque. Tiens, mon hôte de Compiègne, c'est vous, maître Bonvariet?
L'homme s'inclina.
— Oui messire, c'est moi, dit-il, bien heureux de vous rencontrer et de vous féliciter pour votre victoire d'hier.
— Oui, messire Pothon me rappelait à l'instant la mine
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Toujours prêts à foudre sur l'enuemi
déconfite des Anglais qui rentraient de l'expédition avec du butin lorsqu'ils nous virent et nous sentirent tout à coup leur tomber sur le dos. Vous voyez, en y pensant, je suis presque malade de rire...
Décidément messire La Hire était de bonne humeur, il ouvrait largement mais silencieusement la bouche, pensant probablement rire à gorge déployée.
— Mais, reprit-il, que faites-vous sur les routes, maître
ou MAITRE BO.WARLEÏ RENCONTRE JEHANNE D'ARC ET LA HIRE 87
Bonvarlet? Quand je fus votre hôte, en votre logis près de la grosse tour Beauregard, lorsque nous allâmes à Compiègne il y a quinze jours avec Jehanne, vous ne m'aviez pas paru aimer beaucoup à courir les champs... Et votre si gente et si douce fille, l'auriez-vous laissée seule eu une ville assiégée ? — Messire, dit tout bas Bonvarlet, pendant que vous che-
Oui, messire, c est moi !
vauchiez en quête de bons coups de lance, je fus chargé par le capitaine de Compiègne, messire de Fiavy, d'aller voir les gens du roi Charles à Orléans, pour remettre lettres et en rapporter argent pour les nécessités de la guerre. Je ne suis pas homme de bataille, je ne me crois aucune vaillance, et je serais d'une faible utilité dans un assaut, vous vous en doutez à me voir, n'est-ce pas? Je vous avoue donc humblement que je n'eus pas le cœur très réjoui de la mission... Messire de Flavy, pour ni'amadouer, parla de la confiance
qu'il mettait ainsi en moi, sur la recommandation du seigneur abbé de Saint-Corneille, il ne me cacha point les dangers .qui pouvaient m'attendre en chemin, ce qui n'était pas pour me rassurer...
— Oui, oui, fît La Hire.
— Ces dangers vous feraient rire, mais moi cela me gênait tout de même quelque peu, mais enfin je suis parti, j'ai rem-
Messire de Flavy pour m'amadouer. ..
pli ma mission assez heureusement jusqu'ici et je reviens...
— Vous revenez avec des finances?
— Oui, dit tout bas Bonvarlet, mon pourpoint est cousu de pièces d'or. C'est une riche armure, mais je ne voudrais point me heurter sur la route à des routiers de Bourgogne ou d'Angleterre. Je vais de ce pas à Senlis oii je dois laisser une partie de cet or. Averti des dangers possibles, j'ai pris par le plus long, je serai à Senlis dans quelques heures par chemins détournés et j'en repartirai demain pour Compiègne.
— Gardez-vous bien, dit Pothon de Xaintrailles, maître
Jehanne d'Arc et la troupe de secours.
ou MAITRE BOXVARLET RENCONTRE JEHANNE D'ARC ET LA HIRE 89
Bonvarlet, la force manque peut-être à vos bras, mais non le cœur en votre poitrine, vous êtes un brave homme !
— Oui, gardez-vous bien ! reprit La Hire, et que Flavy continue à bien garder Compiègne ; avertissezle que nous serons chez lui dans deuxjours prêts à bien faire. Tenez, maître Bon- A^arlet, voici Jehanne, notre bergère capitaine, ([ui s'avance avec son frère et son écuyer. Regardez-la, elle chevauche hardiment comme un vieux chevalier, son cœur déborde de flamme quand elle voit Tennemi, et elle a force de rude soudard pour bouter en avant dans un assaut ou une charge.
Un groupe de cavaliers arrivait en pressant le trot de leurs chevaux fatigués.
Jehanne marchait parmi eux reconnaissable à ses cheveux très courts pour une femme, un peu longs pour un homme, et au grand surcot qui couvrait son armure. Son casque, un bassinet en tout semblable à celui des hommes d'armes, pendait accroché au chanfrein de son grand cheval. Elle semblait de taille
moyenne, mais tout en elle respirait la force et la vaillance. Il était difficile de discerner à première vue ce qui lui donnait cet indéniable ascendant sur tous ces rudes soldats éprouvés par tant de guerres, peut-être son regard franc, la simplicité de ses allures et ce courage sans hésitation ni défaillance, ([ui la faisait se jeter au plus fort du combat en méprisant les volées de flèches, les boulets des bombardes et les épées levées sur elle.
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Quelques bous joueurs de bombarde.
A côté d'elle marchaient son frère Pierre d'Arc, robuste soldat lui aussi, et son écuyer d'Aulon qui portait sa bannière particulière, semée de fleurs de lys et ornée de peintures.
— Et bien, messire La Hire, nous nous arrêtons?
— Pour ouïr des nouvelles de Compiègne, répondit La Hire, Flavy est toujours le capitaine vaillant que nous avons vu; soldats et bourgeois combattent de leur mieux, mais cola fait toujours peu d'hommes de guerre aux remparts,
— C'est vrai, dit Bonvarlet, mais je ne suis plus incpaiet, messire, si vous y venez avec la vaillante .lehanne, avec messire Pothon de Xaintrailles.
ou MAITRE BONVARLET RENCONTRE JEHAJVNE D'ARC ET LA HIRE 91
— Les assiégeants sont nombreux, les Bourguignons ont rejoint les Anglais, ils veulent la ville, fit Xaintrailles la mine soucieuse, et nous avons peu de gens à mener à la rescousse contre l'armée du comte d'Arundel et du duc de
J irai voir mes bons amis de Compiègne.
Bourgogne, nous ferions peut-être bien d'attendre à Crépy d'avoir réuni plus de monde.
— Bah ! nous avons cinquante lances, trois cents bonnes épées, quelques arbalètes, plus quelques gaillards qui sont bons joueurs de bombardes et couleuvrines et qui l'ont bien prouvé au siège d'Orléaiis.
— Juste comme messire de Flavy en réclame pour le rempart, fit Bonvarlet.
— En roule.
— Tous de vaillantes gens qui n'ont pas voulu laisser rouiller leurs épées dans l'inaction de l'autre côté de la Loire, s'écria Jehanne, et qui viennent de bon cœur au combat, les Anglais l'ont vu hier à Lagny. On nous promettait défaite et trahison, et vous voyez, la déroute a été pour l'ennemi, comme à Beaugency, comme à Pata3^..
— Oui, c'est assez pour donner bon aide à ceux de Compiègne, acheva La Hire en faisant sonner son gantelet sur son genou, un jour de repos k Crépy pour laisser souffler hommes et chevaux et ensuite nous boutons en avant!
— C'est dit. Pour moi, après-demain, déclara Jehanne, quoi qu'il arrive, j'irai voir mes bons amis de Compiègne...
— ■ Et nous tombons sur l'Anglais. Allez votre chemin, maître Bonvarlet, continua La Ilire tout bas, et aussitôt à Compiègne, prévenez Flavy qu'à l'aube d'après-demain nous arrivons par la forêt et que tout soit prêt pour l'attaque.
— Que Dieu vous garde! fît Bonvarlet d'une voix grave en levant son bonnet.
Déjà la petite troupe reprenait sa marche, le groupe des chevaliers, avec Jehanne au milieu, s'éloignait dans un bruit de fer froissé, d'épées frappant sur les jambards des hommes, sur les bardes des chevaux. On entendait en avant quelques voix de soldats qui reprenaient une chanson pour égayer un peu la marche en cette journée maussade et pluvieuse.
Sons lo liastioii de la Vierga
(.OMMH.NT .IEHAjV, MAI.i.ltK L i; S AUCIIKRS DE GARDE, S'INTRODUISIT EX YILUÎ
II ne pleuvait plus et la nuit était belle. Lorsqu'une éclaircie se produisait dans les masses de nuages tourbillonnant et roulant dans le ciel, poussée par le vent, la lune apparaissait éclairant la ligne des remparts de Compiègne, du côté tourné vers la forêt près de la porte Pierrefonds, sous une grosse tour en forme de trèfle qui défendait un saillant de l'enceinte. Cette grosse tour, d'aspect très particulier, s'appelait le bastillon de la Vierge, en raison d'une statue placée à la pointe du trèfle, au-dessus des créneaux.
La forêt qui venait alors presque jusqu'aux murs de la
9l LES ASSIÉGÉS DE COMPIEGNE
ville, masse sombre aux profondeurs mystérieuses, semblait dans la nuit hostile et menaçante.
Ce n'était pas alors la belle forêt aménagée aux trois derniers siècles, percée dans tous les sens de routes innombrables et de larges avenues que nous connaissons. Cette forêt de Guise ou de Compiègne formait un immense territoire sauvage, à peine traversé par quelques mauvais chemins, comme l'antique voie romaine dite chaussée Brunehaut, les chemins de Senlis, de Crépy et de Pierrefonds ; ici fourré impénétrable coupé de gorges profondes, de sombres ravins où venaient se perdre des cours d'eau, ailleurs futaies séculaires autour des étangs, filés majestueuses de grands hêtres, chênaies aux arbres formidables étendant leurs grandes branches tordues, cavernes de feuillage où les mystères druidiques avaient été célébrés, taillis enchevêtrés, antres broussailleux habités par toutes les bêtes fauves, où le loup avait son repaire, le sanglier sa bauge, où les bardes de cerfs et de biches passaient sous la protection de vieux mâles farouches aux bois immenses.
Dans cet enchevêtrement très peu pénétrable, il y avait pourtant çà et là en des clairières difficiles à découvrir, des hameaux de bûcherons reliés par des sentiers, des monastères enfoncés dans le silence de quelque vallon perdu, des postes fortifiés pour les sergents forestiers chargés de la garde et juridiction dans l'immense domaine; mais depuis les soixante années de guerre qui ravageaient le Valois, savait-on ce que la forêt recelait de dangers dans ses profondeurs? Où étaient bûcherons et forestiers? Quelques prieurés et ermitages avaient été ruinés, les nonnes de l'abbaye de Saint-Jean-aux-Bois devaient trembler derrière leurs murailles, ou s'étaient réfugiées dans la cité de Com-
sâ^.
JEHAN, MALGRÉ LES ARCHESS DE GARDE, SI.\TRODUISIT EN VILLE gi
piègne, remplacées ^^^ peut-ôtre par quelque bande
de brigands.
Cependant depuis un mois déjà que la ville de Conipiègne était assiégée, le côté du rempart en face de la forêt demeurait libre. Les assiégeants ne tenaient que la rive droite de l'Oise et n'aventuraient de l'autre côté que des partis de batteurs d'estrade qui se risquaient peu en foret.
Depuis 'un mois la ville faisait bonne défense, mais les forces ennemies augmentaient tous les jours; sentant qu'elle était la clef de l'Ilede-France, Anglais et Bourguignons avaient décidé de l'avoir à tout prix. Ils tenaientJNoyon, ainsi , , ., , .. que toutes les places
d'alentour, et le château de Choisy, à une lieue de Compiègne, venait de tomber
entre leurs mains; ils allaient donc pousser le siège avec vigueur. En attendant un secours des troupes que Jelianne d'Arc, la Hire et Xaintrailles essayaient de réunir, les gens de Compiègne se montraient pleins de résolution.
Dans les taillis à l'extrémité de la forêt, un homme à figure hâve, auxvêtements déguenillés, boueux et sanglants,
Dans les ruiii'
s'avançait à grands pas, le corps penché en avant, avec des marques d'extrême fatigue, en s'appuyant sur un énorme bâton, massue plutôt, terminé par un marteau de fer. C'était Jehan des Torgnoles dans un assez triste état. Presque sans repos depuis la nuit précédente, il errait dans les bois entre Senlis et Compiègne, tantôt poursuivant, courant derrière les routiers avec l'espoir d'empêcher le malheureux Jacques Bonvarletde tomber entre leurs mains, tantôt poursuivi luimême et traqué dans les halliers.