JEHA.V, MALGRÉ LES ARCHERS DE GARDE, SINTRODUISIT EN VILLE
— J'apporte mes bras pour combattre l'Anglais avec vous, bourgeois de Compiègne, et j'ai des nouvelles à communiquer au gouverneur..., ouvrez à un homme seul!
— Au large! risposta une voix, et reviens demain matin ! Si tu es ce que tu dis, on t'accueillera, si tu es un espion, c'est assez tôt pour être pendu.
Jehan entendait les hommes de garde arriver pour garnir les meurtrières de la palissade, il comprit qu'il était inutile d'insister et battit en retraite, il n'y avait rien à faire qu'à chercher quelque trou pour dormir jusqu'à l'aube. Comme, d'un pas hésitant, il suivait à quelque distance les contours du fossé, il se rappela un coin des remparts dans l'angle d'une tour, où les débris d'une échauguette au-dessus d'une poterne condamnée, pouvaient se prêter à une escalade.
Mais n'avait-on pas apporté des modifications à ce point faible du rempart?
11 fallait voir. Jehan s'avança avec précaution . J ustement une nouvelle bande de nuages allait masquer la lune pendant quelques minutes. Quand l'obscurité attendue fut venue, Jehan cour ut ver s le fossé et se laissa
glisser dans l'herbe humide. Oui, c'était bien là. Pas de changement à l'ancienne poterne. Il y avait toujours les pierres en saillieque Jehanconnaissait. Grimpé sur le talusde la tour, il se ro««SSi3L CM
Double escalade.
LES ASSIEGES DE COMPIEGiXE
hissa aux premières pierres avec d'infinies précautions pour ne donner l'éveil à aucune sentinelle et pour ménager aussi son épaule qui le faisait cruellement soufï'rir à chaque mou- \ement des bras. Il mesurait de l'œil dans le vague de la nuit la hauteur du mur lorsque, de stupeur, il faillit pousser un cri et lâcher prise. Un homme montait devant lui et cet homme, parvenu en haut, enjambait déjà le parapet!
Sur le rempart
Encore la trahison.
Jehan, surexcité par la fureur, oublie son épaule; il se hisse rapidement de pierre en pierre et à son tour il enjambe le parapet. 11 se trouve sur un rempart terrassé d'où une pente douce descend dans une ruelle bordée de jardins. Tout dort de ce côté, les maisons au fond des petits jardins n'ont pas une lumière. Il fait sombre, la lune est encore voilée.
Oii peut se cacher l'homme qui devant lui a escaladé la muraille? Quelque chose a remué au fond de la ruelle, une ombre s'entrevoit qui disparaît aussitôt dans le noir.
— Ah, brigand! je t'aurai! s'écria Jehan.
Son bâton ferré était resté dans le fond du fossé. N'im-
IHHA.N, MALGRli LES ARCHERS DE GARDE, S'INTRODUISIT E.\ VILLE loi
porte, il avait ses poings et saurait s'en servir. Au bout de la ruelle Jehan se trouva un instant embarrassé; il y avait là un carrefour de rues tortueuses dont les unes descendaient vers le centre de la ville, tandis que les autres suivaient la courbe des remparts en remontant derrière des couvents. Laquelle prendre de ces rues, toutes ég-alement sombres et silencieuses? Jehan courut d'un côté, écouta, regarda vainement dans tout ce noir et revint au carrefour. Enfin d un autre côté il devina plutôt qu'il n'entendit un bruit de pas déjà lointains. Jl prit sa course, l'homme poursuivi se dirigeait vers ce quartierque.lchan connaissait si bien, au centre de la ville, sous les murailles de l'abbaye de Saint-Corneille.
Comme Jehan la tête en feu, le cœur battant, arrivait sur le parvis, l'homme arrêté sous l'abbaye même, disparaissait dans une petite inaison que Jehan connaissait aussi, la maison de l'usurier Thibaut Rongemaille! Jehan stupéfait, se frottait les yeux, mais
cela ne faisait pas doute. 11 avait vu la porte s'entre-bâiller et l'avait entendue se refermer. D'ailleurs une raie lumineuse
L homme arrivait à Saint-ConioiUc.
apparaissait sous un volet du premier étage. L'homme était bien là.
— Eh bien, non, je suis trop bète de m'étonner, pensat-il, s'il y a machination et trahison, il est tout naturel que le Thibaut Rongemaille en soit... Oui, oui. j'y suis, je comprends tout! c'est lui le traître dont parlait le chef des routiers dans la grange! Pas de doute, c'est lui.
Instinctivement, pour éviter d'être aperçu par Rongemaille, Jehan s'était jeté dansl'ombredu portail de Saint-Corneille. Il monta quelques marches et se trouva sous le porche profondément enfoncé; de là il pouvait, sans craindre d'être vu, surveiller la porte de Rongemaille.
— A côté de mon abri de la nuit dernière, de mon trou à grenouilles ou à crapauds, ce porche me semble un appartement douillet et chaud. J'y reste! Demain je tirerai cette affaire au clair avec messire le gouverneur. Un bourgeois traître dans la ville recevant des espions du dehors! Par la fourche du diable! je pense que messire de Flavy, qui n'est pas commode, en fera bonne et prompte justice!
Jehan, allongé sur les dalles, veillait les yeux fixés sur la maison de Rongemaille; mais peu à peu, écrasé par la fatigue, affaibli par tant d'alertes successives, malgré sa volonté de ne pas perdre de vue la maison du traître, ses yeux se fermèrent et il tomba dans un sommeil qui était presque un évanouissement.
Sommeil on ovanouissemcnt.
LE LOGIS nE IHIBAUT RONGEMAILLE
Jehan ne s'était pas trompé; l'homme qu'il poursuivait dans les rues de Compiègne après avoir franchi la muraille derrière lui, avait bien trouvé asile chez l'usurier Rongcmaille, mais il tombait comme on va le voir, dans une erreur complète en le qualifiant du nom de traître.
Il allait être onze heures du soir, c'est-à-dire que le couvre-feu, sonné de bonne heure dans la ville assiégée, avait depuis longtemps fait éteindre toutes les lumières. Cependant Thibaut Rongemaille ne dormait pas, il se promenait de long en large dans une chambre aux volets soigneusement clos, éclairée par un pâle lumignon, lorsqu'un coup frappé en bas l'avait fait sursauter. Descendu immédiatement il regarda avec circonspection par le guichet de sa porte; l'homme qui frappait s'était mis le visage en plein sous la clarté de la lune pour être reconnu.
— Comment! s'écria Rongemaille en ouvrant rapide-
10/, LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGiNE
ment sa porte, vous, maître Bonvarlet, entrez, entrez vite! C'était bien maître Bonvarlet, la mine presque aussi défaite que celle de Jehan, les traits tirés, les vêtements boueux. Il suivit Rongemaille et se laissa tomber sur un escabeau que celui-ci lui avançait.
— C'est moi, fit Bonvarlet. Je pensais que je ne reverrais plus Compiègne ni ma pauvre Guillemette!...
— Je vous ai attendu toute la journée, je suis resté jusqu'à dix heures de nuit à la porte Pierrefonds... Mais comment vous a-t-on ouvert sans Tordre du gouverneur?
— On ne m'a pas ouvert... Poursuivi, traqué depuis des heures de buisson en buisson dans la forêt, je croyais avoir enfin dépisté les malandrins et j'arrivais en vue de la ville lorsqu'ils m'ont rattrapé... Je les avais sur les talons, un surtout, acharné à ma poursuite... Impossible d'aller à la porte Pierrefonds, les routiers m'en coupaient la route...
— Et alors?
— Alors, je me suis rappelé un endroit du rempart où l'escalade était possible, à la poterne abîmée au dernier siège... et que je vais signaler au gouverneur... l'endroit m'avait été montré par un certain gaillard qui se moquait bien de la fermeture des portes, mon élève Jehan...
Maître Bonvarlet se mordit les lèvres, se remémorant soudain la grande querelle de Jehan avec l'usurier.
— Oui, oui, grommela Rongemaille, un sacripant!
— Là, j'ai cru vingt fois que je roulerais dans le fossé... Et sur le bord du fossé, maître Rongemaille, il y avait déjà, furieux de m'avoir manqué de la longueur d'une pique, ce misérable routier qui me poursuivait!... Enfin, me voici...
— Votre mission? demanda Rongemaille.
— A réussi... Je rapporte des lettres et l'argent pour la
LE LOGIS DE THIBAUT ROXGEMAILLi:
lo";
solde de la garnison... Vous allez prendre votre manteau et . votre lanterne et nous allons courir chez le gouverneur... j'ai hâte de rassurer ma chère petite Guillemetle qui doit trembler pour moi... Dépêchons, maître Rongemaille...
— Un instant... Vous avez l'argent pour le gouverneur?
— Oui, tenez, soulevez mon surçot... je suis cuirassé d'or... et pesez ma ceinture, j'apporte l'or et ce qui est meilleur, de bonnes nouvelles... J'ai vu messires Polhon et I.a Hirc et Jehannela Lorraine, ils partent cette nuit de Crépy et seront ici demain à l'aube, c'està-dire dans quelques heures, pressés de combattre pour notre délivrance...
— Vous avez l'or? répéta Rongemaille.
— Je vousj'ai dit.
-~ Et vous n'êtes pas entré par la porte Pierrefonds où l'on vous attendait?
— Je vous l'ai dit ! Impossible, on me guettait aux abords, j'ai eu peine à échapper...
— Alors, fit Rongemaille se promenant de long en large, alors personne ne vous sait à Compiègne.
— Personne...
— Mettez-vous à Taise, vous êtes fatigué!
— Je ne le serai plus quand j'aurai vu le gouverneur et embrassé mon enfant.
— Mais asseyez-vous donc, cria Rongemaille en prenant
Vous avez l'or '.
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Bonvarlet par les épaules et en palpant ses vêtements, vous avez l'or... Oui, l'or est là, je le sens... Et personne ne vous a vu entrer ici, personne?
Les yeux de l'usurier luisaientétrangement et ses mains s'appuyaient violemment sur Bonvarlet.
— Allonschezle gouverneur, dit Bonvarlet, si vous n'êtes pas prêt, j'y vais seul.
— Jamais!... Seul, avec cet or? imprudent!... ah! ah! les routiers le guettaient, cet or... je vous accompagne, avec cette dague, une bonne dague cfui a le fil... Attends ! mais attends donc! hurla Rongemaille.
Ses doigts qui cherchaient l'or sautèrent soudain à la gorge de Bonvarlet; celui-ci tomba sur la table en jetant la lumière à terre, la main droite de Rongemaille fit voler en l'air le fourreau de la dague, puis la dague elle-même disparut tout entière dans le dos du malheureux Bonvarlet qui ne poussa qu'un faible cri, étouffé au passage par les doigts crispés de l'usurier. Tous deux étaient par terre, la lampe éteinte, éclairés par un rayon de lune, Bonvarlet râlant, l'assassina genoux sur sa poitrine etfouillant sesvêtements. ..
Tous doux élaieiit à terre.
Un cadavre criblé do coups de poiguard.
OU J'U HAiN' DES TOR- GNOLES SUBIT UN COMMENCEMEiNT DE PEXDAISO.X
Jehan des Torgnoles avait beaucoup de sommeil à rattraper. Malgré sa ferme intention de rester éveillé, il dormit jusqu'au matin d'un sommeil lourd et fiévreux, coupé de cauchemars et de demi-réveils, pendant lesquels il prononçait vaguement de terribles paroles de menaces, agitait bras et jambes et lançait des coups de poing et des coups de pied à des ennemis invisibles.
Lorsque l'aube dora les toits de la ville, une rumeur s'entendit au loin, se propagea, fit ouvrir des fenêtres et des portes, pousser des cris de joie à des gens qui se précipitaient dehors. Des Angélus sonnèrent. Jehan continuant son rêve ouvrit pourtant les yeux, tout en restant couché, les membres rompus et engourdis. Des gens couraient tou-
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jours; des Noël! Noël! desclameursjoyeusessemblaient voler de rue en rue et arriver jusque vers Saint-Corneille, puis ce furent des froissements de fer, des bruits de chevaux qui s'arrêtaient devant le parvis et des Noël ! Noël! plus nourris.
Jehan s'était redressé sans pouvoir pourtant se lever.
— C'est Jehanne ! avec messires La Ilire et Xaintrailles! Noël! Noël! de la belle chevalerie!... et des archers! Une armée?... Non, rien que lavant-garde... La ville va être délivrée... le gouverneur accourt... on va attaquer [les Anglais...
Des gens en courant se jetaient ces mots de l'un à l'autre. Jehan cherchait à reprendre ses esprits, mais la fièvre le travaillait ; sa blessure à l'épaule s'était rouverte, il souffrait cruellement, son sang coulait et il continuait à demi éveillé le cauchemar qui avait troublé son lourd sommeil. Quoi? Jehanne d'Arc et La Hire? Une sortie ? mais les trahisons tramées, le traître entré dans la ville? Il essaya de se lever pour se mêler aux gens du parvis. A sa grande épouvante un cadavre dans une flaque de sang était étendu à côté de lui, le visage contre terre. Il poussa une exclamation. Des gens se retournèrent vers le porche encore dans l'ombre et des cris d'horreur firent taire les acclamations.
Deux corps gisent aux pieds des statues de saintsdu portail, un cadavre criblé de coups de poignard et un homme couvert de sang, à demi couché à côté de l'autre. Cet homme tremble et balbutie, les yeux effarés. On s'occupe <l'abord de l'autre. Le cadavre est descendu sur le parvis. Au bout de la place des gens continuent à fêter les archers ■et les hommesd'armes, àqui chacun apporte vivres et rafraîchissements; sous le portail on se presse, on se bouscule pour voir le cadavre qu'entoure un groupe de bourgeois. Nul espoir he reste, l'homme est bien mort.
JEHAN DES TORGNOLES SUBIT UN COMMENCEMENT DE PENDAISON loc,
... Mais on le connaît! C'est maître Bonvarlet, l'ymag-ier, le messager attendu par le gouverneur !
lie nom circule parmi la foule, des soldats courent prévenir Flavy en conférence avec les chefs du secours.
Jehan des Torgnoles entend le nom, d'ailleursila reconnu la tête pâle de l'assas-
''ar»'';, A*^--^îï?^-^ sine, sans doute son
■^ "' ^ ' ' cauchemar continue.
Il n'a pu sauver le pauvre Bonvarlet!
Mais les trahisons qui se préparaient, commentles empêcher?...
Soudain il est soulevé à son tour par des gens à figures menaçantes, il est bourré de coups, dans un tumulte décris et jeté en bas des marches du portail. Jl n'y a pas de doute, c'est lui l'assassin du pauvre Bonvarlet! Blessé