JEHAN DES TORGNOLES SUBIT UN COMMENCEMENT DE PENDAISON
tourentetle plus acharné aie maltraiter, l'usurier Rongemaille au rictus féroce.
"Quoi? on l'accuse d'avoir assassiné Bonvarlet?C'est un cauchemar causé par la fièvre et qui va se dissiper tout à l'heure ! Mais des mains lui passent une corde au cou, on le pousse, on le soulève, on le hisse. La corde est jetée à la première balustrade du portail. Il n'y a plus qu'à tirer et justice sera faite de l'assassin de Bonvarlet.
Cette fois Jehan se débat, il se secoue violemment pour se réveiller et pousse des cris de fureur. Moi? assassin de mon maître Jacques Bonvarlet ! Moi qui courais depuis deux jours et deux nuits pour le sauver ! Moi qui ai failli tomber sous les coups des routiers qui le poursuivaient!... Je veux voir le gouverneur ! Prévenez-le !
Il y a dans Compiègne des
La~corde impitoyable'se tend.
traîtres qui doivent livrer la ville... A moi, messiredeFlavj! Il y a des traîtres... Tenez dans cette maison que je guettais cette nuit...
La main de Rongemaille tire sur la corde. Mais .lehan, hagard, les yeux hors de la tête, a retrouvé toute sa force, il se dégage à demi, étend le bras vers le portail.
— Vierge de pierre, saints et saintes du portail, s'écriet-il, je vous appelle en témoignage. Vous avez vu ce meurtre horrible, vous avez vu l'assassin! Est-ce moi. Vierge de pierre? Parlez, je vous adjure! Dites que je ne suis pas coupable de ce crime ! Dragons, serpents, basilics sculptés dans la pierre, parlez !
Hélas, sous la fureur de la foule, la corde impitoyable se tend, Jehan va périr.
— L'assassin, crie Jehan à demi étranglé, le traître qui veut livrer la ville aux Anglais, il est dans cette maison, je vous dis... Mais non, il est ici, je le vois le traître, l'hommedes Anglais... c'est...
Un cri de femme lui répond dans la foule. Une jeune fille qui accourait en larmes et venait de s'écrouler sur le corps du pauvre Bonvarlet, a levé la tête et reconnu Jehan porté au-dessus des têtes furieuses.
Elle voit la corde et devine avec horreur l'accusation qui pèse sur le malheureux, l'affreux péril où il se trouve.
— Lâchez-le, ce n'est pas lui! Il est innocent! Oh ! Jehan, peut-on t'accuser de m'avoir tué mon père, non, non, c'est impossible, ce n'est pas lui, lâchez-le au nom du ciel, au nom de mon père, il est innocent je le jure !
— Merci, Guillemette, murmura Jehan, vous me croyez, vous!...
— Et moi donc! cria d'une voix indignée la servante
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Martinotte qui avait suivi Guillemette et sanglotait à genoux de l'autre côté du cadavre, je le jure bien aussi, qu'il est innocent, le pauvre agneau. Làchez-le tout de suite, tas de monstres, ou je vais vous arracher les yeux à tous!. .
— Et pourquoi l'aurais-je tué? s'écria Jehan profitant de l'hésitation de la foule, pourquoi?
— Pour voler l'or qu'il rapportait à la garnison, hurla Rongemaille les yeux hors de la tète, et s'efforçant de tirer sur la corde, à la potence, le gueux!
Au même instant, une détonation retentit. C'étai t une bombarde anglaise, de l'autre côté de l'Oise, qui tirait sur la ville.
Quelque chose passa dans l'air
avec un sitllement strident, il y eut un fracas de pierres tombant sur le pavé, au milieu des cris d'épouvante de la foule.
Le boulet venait de fracasser une gargouille de Saint- Corneille, juste celle dont la tête était à la ressemblance de l'usurier Rongemaille, et avec elle la balustrade où l'on avait passé la corde pour pendre .Tehan des Torgnoles.
Jehan à demi suspendu tomba à terre, lâché par ceux qui le tenaient. Les plus furieux s'écartèrent vivement sous les fragments de pierres qui pleuvaient.
— Lâchcz-le, il est inuoccut
Jehan poussa un cri de ti^iomphe.
— Je vais vous le montrer, le traître, l'assassin ! Vous voyez bien que je suis innocent, que je n'ai pas commis le crime, vous voyez bien, la bombarde anglaise elle-même a proclamé mon innocence, et elle a montré le coupable... A moi, braves gens, à moi, accourez, le traître, je vous le livre, le voici!
Et, traînant la corde toujours attachée à son cou, bousculant bourgeois et soldats, Jehan sauta à la gorge de Rongemaille terrifié.
— L'assassin, c'est lui! Croyez-moi, braves gens ! c'est lui!
lui!... J'y suis maintenant, je comprends tout!... l'homme entré devant moi par le rempart c'était maître Bonvarlet, c'estlui que j'ai suivi jusqu'ici et que j'attendais sous le portail... Celui qui l'a assassiné, c'est Rongemaille... Le traître qui est dans Compiègne et dont j'ai entendu le chef des routiers parler, le traître qui doit livrer la ville aux Anglais, c'est Rongemaille!... Voyez comme il tremble! Assassin, tu avoues! A moi! à nous! tenez-le! mais tenez-le donc!
Rongemaille et Jehan avaient roulé à terre, hagards tous les deux, Rongemaille de terreur, Jehan hors de lui par la fureur et par la douleur que lui causait son épaule. De plus la corde qu'on lui avait passée au cou le serrait toujours, il se
Le boulet fracassait la gargouille.
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trouvait à demi étrangié, et Roiigemaille cherchait à lui enfoncer sa dague dans lo. poitrine, la dague qui avait tué Bonvarlet. Enfin, d'un effort violent, Rongemaille se dégagea et bondit en arrière, renversant quelques bourgeois. Sa porte derrière lui était ouverte, il se jeta dans sa maison et on l'entendit tout de suite qui barricadait l'huis aux montants solides.
L'assassin, c'est lui !
Personne ne doutait plus maintenant; les plus acharnés contre Jehan tout à l'heure se montraient les plus indignés et les plus enragés contre Rongemaille.
— Le brigand! le traître! Il ne faut pas le manquer, lui!... — Jl a bien une tête d'assassin! Où avions-nous les yeux tout à l'heure? — Pauvre Jehan, qu'allions-nous faire? — Oh, moi, j'ai toujours prédit que le Rongemaille finirait mal!... Hardi! Enfonçons la porte! Portons-le à messire de Flavy ! . . .
Cependant la foule, avecJehanen tête, se jetait sur laporte de Rongemaille pour l'enfoacer. Elle eût résis-lié longtemps
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si (les compagnons forgerons ne s'en fussent mêlés avec des haches et des leviers. Aussitôt enfoncée, les assaillants se précipitèrent. Le logis n'était pas grand, on eut bien vite parcouru les chambres du rez-de-chaussée et de l'étag-e. Personne. Rong-emaille avait disparu. Dans une chambre on
aperçutquelques pièces d'or par terre sur un parquet fraîchement lavé. On grimpa au grenier, le grenier était vide. Comment Rongemaille pouvaitil avoir disparu? Dans quelle cachette s'était-il jeté? On sondait les murs, on regardait dans le puits, on explorait la cave, profonde comme elles sont dans toutes les vieilles cités et qui pouvait communiquer avec les caves voisines ou même les souterrains de l'abbaye. Rien. Personnel IjO misérable Rongemaille semblait s'être littéralement évaporé.
Pendant que Jehan et quelques hommes fouillaient de fond en comble le logis de Rongemaille sans parvenir à mettre la main sur le misérable, le corps du pauvre Bonvarlet était porté dans sa maison sous la tour Reauregard, suivi seulement de quelques amis de l'ymagier, qui s'efforçaient de soutenir Guillemette à moitié évanouie, et la grosse Martinotte suffoquant sous les sanglots.
Jehan aurait voulu rejoindre les deux pauvres femmes pour pleurer avec elles, mais il avait d'autres devoirs, il devait rendre compte au gouverneur de ce qu'il avait vu et entendu en essayant d« sauver le messager, et l'avertir de la trahison
11 barricadait l'iiiiis.
JEHAN DES TORGiXOLES SUBIT UN COMMENCEMENT DE PENDAISON
préparée pour livrer la ville. Guillaume de Flavy connaissait déjà la fin de Bonvarlet. Comme il accourait pour recevoir la troupe de secours amenée par Jehanne d'Arc, I.a Mire et Xaintrailles, on lui avait appris la funèbre découverte faite sous le porche de Saint-Corneille, mais il croyait que la foule avait immédiatement fait justice du meurtrier pris sjur le fait.
La petite troupe, hommes d'armes et piétons, se reposait de sa marche de nuit; les chevaux dans les écuries des hôtelleries, aux approches du pont, recevaient bonne provende; les hommes, dans un vaste enclos, débris de l'ancien palais de Charles le Chauve, au-dessous de la vieille tour Beauregard, étaient fêtés joyeusement par les Compiégnois ; ils arrosaient du vin guilleret des coteaux de l'Oise, cru dédaigné aujourd'hui, un repas suffisamme nt plantureux pour un festin d'assiégés, et se préparaient pour le combat prochain.
Pendant ce temps, le gouverneur s'en allait avec les chefs faire le tour des remparts, pour reconnaître la force de la ville et les positions de l'ennemi sur les coteaux de la rive droite de l'Oise.
Les défenses étaient encore bonnes, malgré les dégâts
Des cooipaguous forgerons s'en mêlèrent.
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des sièges précédents; Compiègne, depuis moins de douzeans seulement, avait été pris et repris cinq ou six fois, par les Bourguignons, par les troupes royales, ou par les Anglais qui l'avaient conservé de 14^3 à 1/^29, mais grâce aux répa-
Rcpos et rafraichisscmeuts avant la bataille.
rations et renforcements on avait une enceinte de murs solides, des tours nombreuses suffisammeut rapprochées l'une de l'autre, avec quatre portes et deux poternes.
L'ennemi ne menaçait encore que la partie du rempart baignée par la rivière d'Oise. 11 occupait, en face du pont, à deux portées d'arbalète le village de Marguy, et plus loin à droite et à gauche, ceux de Glairoix et de ^ enettc.
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Face à reimemi, le pout charg-é de maisons et de moulins sur un côté de ses piles, était défendu par de bonnes tourelles appuyées à la m issive tour Beauregard et par une grosse bastille extérieure sur la rive droite, entourée ellemême d'un fossé.
Les derniers préparatifs de la sortie s'achevaient, les hommes de la garnison étaient rassemblés, des soldats garnissaient toutes les défenses de la tête de pont, des bateaux couverts de solides pavois étaient amenés, pour recevoir des archers chargés de garder la rivière et de soutenir au retour les hommes de la sortie.
Ainsi, massés tout près de l'ennemi, n'ayant plus que le pont à traverser pour se précipiter sur lui. ils <ittendaient avec confiance l'instant où Jehaane, la bannière royale à humain, viendrait se mettre à leur tète.
Cortège funèbre.
UN TRIO Ui: MAKA.MJlîl.XS
Rongemaille épouvanté n'avait pas perdu de temps ; aussitôt sa porte fermée, il s'était jeté dans sa cave, avait g-ag'né un caveau qui n'était séparé d'une cave voisine que par une barrière do planches. Avec une agilité qu'il ne se soupçonnait pas, il escalada la barrière, remonta chez le voisin sans mauvaise rencontre et se trouva de l'autre côté des maisons du parvis, sur le Marché aux Herbes. Toute la population courait du côté où passaient Jehanne et La Hire. Personne en vue. Rongemaille se g-lissa dans un quartier de ruelles sombres et désertes, à peine larges de quelques pieds, circulant derrière des hôtelleries et des maisons du marché. 11 respira un instant. Mais où aller ? A qui demander refuge ? Comme il débouchait sous l'Hôtel-Dieu, il fit un brusque saut
UN TRIO DE MALANDRINS i2l
en arrière. Un cortège s'avançait, une civière suivie de deux femmes en larmes. C'était le corps de Bonvarlet que l'on portait chez lui ; Rongemaille se rejeta dans les ruelles, tourna sur lui-même et quelques minutes après se trouva devant la porte du pont. Comme il passait sous une fenêtre ouverte, une main s'allongea et le saisit par l'épaule. Il eut un hautle-corps de terreur et tenta de reculer, une seconde main lui tomba sur l'autre épaule. Rongemaille allaitse débattre avec rage, mais, se retournant vers ces deux poignes, il poussa un soupir de soulagement. Il avait affaire à des amis.
— Vous! Gauthier Longbec. Vous, Canteleu ! C'est vrai,, je vous oubliais depuis hier... Vous êtes de garde au pont... Vous m'avez fait une belle peur ! fit-il à voix basse. Mais vite, cachez-moi !
— Qu'y a-t-il?
— Nous sommes pris! Cachez-moi vite!
Gauthier Longbec et Canteleu sursautèrent à leur tour.
— Hein? Quoi? Chut!... et les autres?...
— Je vous expliquerai, mais pas ici... allons vers le bastillon de l'autre côté du pont.
Vivement les trois hommes s'engagèrent sur le pont, parlant à voix basse.
— Belle idée, gémissait Geoffroy Canteleu, de nous avoir fait entrer dans Compiègne pour prendre service dans les archers de messire de Flavy ! J'avais bien besoin de me souvenir que ma mère était Champenoise. J'aurais dû rester Bourguignon comme mon père.
— Tout est découvert, mais ne désespérons pas, dit rapidement Rongemaille. Vous trouverez bien dans la tour un coin pour me cacher. Menez-moi là-bas comme un bon ami qui vient faire une petite causette.
— Misère ! gémit Longbec, je sens déjà la corde!...
— .[e suis découvert, mais vous ne l'êtes pas, vous no courez aucun danger immédiat... tranquillisez-vous et tachez de me tirer de là... dans votre propre intérêt! ..
— Vous serez pendu, c'est votre affaire, mais vous avez
répondu de nous
au
gouverneur
hier, et le premier soin de messire de Klavy, vous expédié, sera de nous i'aire passer par la même cérémonie, et, dame, ça nous touche davantage!
— C'est beaucou]) plus ennuyeux et décourageant, fitCanteleu.
— Encore une fois, faisons tête au
danger... tâchons d'exécuter le plan convenu et délivrer une porte à votre capitaine... et le plus vite possible.
— Ou de nous échapper la nuit prochaine... ce serait plus sain...
— Oui, mais si nous pouvons entre-bàiller seulement une porte ou une poterne aux Anglais, nous aurons la récompense, dit Canteleii, et alors plus de périls, Longbec, nous sommes riches...
— Alerte! s'écria Longbec en se retournant, voilà le gouverneur avec une troupe qui arrive ! Glissex-vous là, maître
Misère ! je sens déjà la corde.