‹ 1430;Chapitre 5 sur 18 · COMMENT JEHAN L'YMAGIER JETA LE TROUBLE DANS LE MARCHÉ · texte numérisé non relu

COMMENT JEHAN L'YMAGIER JETA LE TROUBLE DANS LE MARCHÉ

dans tes autres sculptures certaines oreilles d'âne qui ont chagriné un honnête bourgeois... cette fois, je reçois une plainte formelle, je suis obligé de sévir...

— Justice, monseigneur! faites bonne et sévère justice ! clama Rongemaille.

— Monseigneur! dit Jacques Bonvarlet qui était descendu du portail et s'était approché de l'abbé, vous savez que Jehan n'est pas un méchant garçon... il a eu tort, c'est certain, mais il y a certaines excuses à son méfait...

— Je sais, fît l'abbé, je sais, maître Bonvarlet, inutilede plaider pour votre élève. Je dois bonne et prompte justice à tous sur le territoire de l'Abbaye et je veux faire justice. Eu conséquence, toutes choses vues et entendues, je reconnais le bien-fondé de la plainte portée en mon tribunal par maître Rongemaille, homme notable, bourgeois de Compiègne connu et apprécié, et je condamne Jehan des Torgnoles à la prison, au pain et à l'eau...

— Je réclame, monseigneur, dit Rongemaille, j'aimerais mieux la potence pour ce va-nu-pieds, et justement sa gargouille pourrait en servir...

— Silence! dit rudement Flavy.

— Je le déclare coupable de médisance envers son prochain et je le condamme à la prison, au pain et à l'eau... pour deux heures !

Un formidable éclat de rire, en dépit de tout respect,

Certaines oreilles d'âne.

accueillit la sentence de l'abbé. Jehan baissa la tête comme un

homme accablé, tandis que Rongemaille levait en signe de protestation ses deux bras en l'air.

— Allons ! cria Guillaume de Flav}' après avoir ri comme les autres; la cause est jugée et bien jugée ! Qu'on se retire ! Comme capitaine de la ville, j'entends maintenir la tranquillité. Or donc, que tous marchands qui ont à vendre, vendent, que tous ceux qui ont à acheter légumes ou poulaille pour leur cuisine achètent, et que les autres s'en aillent à leurs affaires... Nous sommes en guerre, je ne permets ni bruit ni tumulte !

— Mais!... dit l'obstiné Rongemaille.

— Vous ! maître Rongemaille, n'ameutez point le populaire pour faire juger si vous êtes plus beau ou plus laid que cette image. Si vous ne vous taisez, je prie le seigneur abbé de faire grâce entière au coupable.

Je demande qu'on les ponde tous !

Au fond des cachots.

Guillciuette travaillait à reproduire ces rinceaux.

LES ÉMOTIONS DE GUILLEMETTE ET DE MARTINOTTE

Le sculpteur Jacques Bonvarlet habitait une petite maison dans un quartier fort tranquille, en vue des prairies où la rivière d'Oise coulait nonchalamment, en bonne petite rivière prenant ses aises, aimant à s'étaler sous les saulaies et même, quelquefois, après les pluies, à s'en aller vagabonder à travers champs, jusque vers les collines de Picardie qui l'encadrent à courte distance.

Ce quartier solitaire s'éparpillait dans les anciens jardins d'un palais des rois carlovingiens, le palais de Charlemagne, comme l'appelait le populaire, abandonné ou détruit;

il en restait près de la rivière une grosse tour, la tour Beauregard, qui subsiste encore aujourd'hui après dix siècles, et ruinée seulement depuis trois cents ans.

Sur l'emplacement du palais de Charlemagne, il y avait alors un couvent de JacobinS; et quelques rares maisons. L'une de ces maisons était celle de Bonvarlet, ancienne

dépendance du palais sans doute, bâtie sur terrain élevé. Les fenêtres de son unique étage regardaient d'un côté pardessus le rempart, vers la tour Beauregard et le pont traversant l'Oise. De l'autre côté, c'était la ville, des toits et des toits, des pignons, des flèches d'églises et la forêt bleuissant au loin.

De vieux murs croulants, encadraient le verger rempli de f>-rands et erros arbres, poiriers,

pommiers, pruniers,

Au pied de la lour Beauregard.

LES ÉMOTIONS DE GUILLEMEÏTE ET DE MARTINOTTE a;

ques-uns semblaient presque d'âge à avoir vu passer dans le palais Charlemagne et le paladin Roland, et ne portaient plus sur leurs branches tordues que les pampres d'une vigne envahissante.

En cette maison enfouie sous les arbres, Guillemette Bonvarlet, la fille du maître sculpteur, n'aurait rien appris du tumulte occasionné à cinq minutes de chemin, au parvis Saint-Corneille, par l'élève de son père, Jehan des Torgnoles, si la servante Martinotte, en rentrant du marché, ne s'était hâtée de monter en sa chambre pour lui raconter l'événement.

Guillemette étaitune enfantblonde et fraîche, aux traits réguliers et fins, avec un nez d'une ligne idéalement pure, des yeux de candeur profonds

et doux comme un ciel de printemps, limpides et claires fenêtres de son âme. Essayer d'esquisser un portrait plus détaillé est bien inutile, Guillemette ressemblait à toutes les statues de Vierges et de saintes que son père sculptait depuis vingt-cinq ans. Elle n'était pas née que déjà son père taillait son image dans la pierre, ce qui s'explique très naturellement, car Guillemette était le vivant portrait de sa mère défunte. Vingt-cinq ans auparavant, c'était le visage de la mère que, sans le vouloir, le sculpteur reproduisait; c'était maintenant celui de la fille.

Assise devant une grande table sur laquelle était étalé un grand dessin de rinceaux pour une frise sculptée, Guillemette travaillait à reproduire ces rinceaux avec son aiguille

Guillemette Bouvarlet.

LES ASSIÉGl-S UE COMPIEGNE

et des fils de nuances diverses, sur une toile destinée à quelque somptueuse crédence. Elle leva la tête à la brusque entrée de la servante, comprenant à son allure que celle-ci devait

avoir sur la langue quelque nouvelle la démang-eant fortement.

— Eh bien, Martinotte, dit-elle malicieusement, que rapportez-vous du marché?

Beurre frais, très cher, choux et poireaux, seulement pas encore de cerises, n'est-ce pas?

— Attendez deux mois pour les cerises, si elles osent mûrir avec ces Anglais de malédiction, qui sont par les champs ! Aujourd'hui vous l'avez dit, le beurre est encore augmenté... Mais

Marliiiotto.

VOUS ne savez pas autre chose?

— Non, quoi donc?

— Un malheur ! Votre père vous le dira en détail quand il va venir, moi je peux seulement vous le dire en gros...

— Quel malheur? fit Guillemette épouvantée en jetant ses aiguilles.

— Un malheur arrivé au pauvre Jehan l'ymagier, au portail Saint-Corneille... Jehan des Torgnoles, le pauvre garçon qui était toujours si tant plein de gaîté... plutôt trop même... C'est bien fini !...

— Ah, mon Dieu ! il est tombé du portail... il s'est tué?,..

LES ÉMOTIONS DE GUILLEMETTE ET DE MARTINOTTE 29

— Non, il n'est pas tombé, non, il ne s'est pas tué, vu qu'il était encore bien portant il y a cinq minutes quand j'ai quitté le marché, mais il n'en vaut guère mieux...

— Comment? Pourquoi?

— Est-ce que je sais, moi! .le me tue à vous expliquer que je n'y ai rien compris, vu que j'étais un peu loin, mais tout ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est condamné et qu'il est à cette heure au fin fond des prisons de l'Abbaye...

— En prison?

— Au pain et à l'eau sa vie durant... ce qui ne sera pas long, car on connaît ses goûts...

— Pourquoi condamné ? Pourquoi en prison ?

— Quelque chose qu'on lui reproche... je ne sais quoi... Mais c'est grave etilaavoué... vousdemanderezà votre père...

G u i 1 1 e m e t te ^ ne put tirer d'autre explication.

Une chose était certaine. .Tehan avait commis quelque épouvantable crime, et, pris sur le fait, on l'avait, après -~^ jugement immédiat et condamnation régulière, jeté pour le reste

de ses jours au fond des cachots de l'Abbaye. Quel terrible événement! — Qui aurait pu penser, dit Martinotte, que ce Jehan des Torgnoles à l'air si bon enfant, compagnon joyeux

An pain fl à l'oau.

3o LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE

et insouciant, s'était trouvé capable d'un forfait aussi noir que le crime inconnu à lui reproché? Un gaillard toujours de belle humeur, riant et chantant si bien d'habitude, que l'on se demandait s'il chantait pour se distraire en travaillant, ou s'il travaillait un peu pour s'occuper en chantant! Ah! il cachait bien son jeu!

Pour Guillemette terrifiée, Jehan était presque un ami d'snfance. Petite fille encore, elle l'avait vu venir, grand garçon de quinze ans, montrer ses essais à son père et lui demander des conseils; elle l'avait toujours vu travailler à côté de Bonvarlet aux menus travaux de sculpture, d abord au dégrossissage des figures de pierre ou de bois, ornements de poutres et poutrelles pour quelque pignon, chapiteaux de colonnes, angelot de portail, écusson lambrequiné pour le manteau de quelque noble cheminée, figure de roi, de prophète ou de saint destinée à quelque église.

Quelle catastrophe pour le pauvre Jehan 1 La prison perpétuelle! châtiment immérité certainement, car il devait être innocent de ce dont on l'accusait... Pourtant il avait avoué... non, c'était impossible.

Guillemette se perdait dans les plus étranges suppositions lorsque son père, qu'elle attendait avec une impatience fébrile, arriva enfin. Il avait la mine soucieuse. Guillemette lui trouva l'air navré.

— Eh bien, père? dit-elle, le malheureux Jehan?

— Ah, tu sais déjà?

— C'est donc vrai !

— Oui, c'est vrai !

— Martinotte m'a dit qu'il avait... qu'il était... enfin qu'il avait été pris, jugé et condamné...

— Et mis tout de suite en prison, c'est exact.

LES ÉMOTIONS DE GUILLEMEÏTE ET DE MARTINOTTE 3i

— Ah mon Dieu! et pour... combien d'années? Maître Bonvarlet se mit à rire.

— Combien d'années?... Qu'est-ce que cette bête de Martinotte a bien pu te raconter?

— Est-ce que je sais, moi, s'écria Martinotte froissée, j'ai

Meuus li-avaux de sculpture.

dit ce qu'on m'avait dit, je l'ai pas inventé, pour sûr, même que j'allais quasiment pleurer tout à l'heure avec demoiselle Guillemette qui me mettait en train...

— Tranquillisez-vous, Jehan a été jeté dans les oubliettes de Saint-Corneille à midi, condamné à la prison dure, au pain et à l'eau, mais lorsque deux heures sonneront à l'horloge de l'Abbaye, il sera rendu à la liberté.

— Alors, son crime?

— Pas bien gros. Une imprudence plutôt mais elle peut lui coûter plus cher que les deux heures de prison auxquelles messire l'abbé, qui doit justice à tous, l'a très justement condamné... Jehan a eu bien tort et je l'en blâmerai fortement... Il s'est fait un ennemi dont il ne faudrait pas rire,

surtout dans les circonstances actuelles...

— .Qu'a-t-il donc fait, mon Dieu?

— lia offensé cruellement un homme vindicatif et méchant, qui se vengera s'il le peut, et même qui a déjà commencé... Messire de Flavy, le gouverneur, n'estpas content.

Mais nous causerons de cela tout à l'heure, je n'ai pas le temps, il faut que je retourne à l'Abbaye.

— Et le dîner? fît Martinotte qui avait mis la table et approché déjà trois escabeaux, ça va refroidir à cause de ce brigand de .lehan!...

— Nous dînerons avec un peu de retard, tu remettras sur le feu ...

— Ca sentira le brûlé.

— Tu m'ennuies !

Maître Bonvarlet était venu changer ses habits de travail et prendre son surcot et son chaperon des dimanches; il

— Ca sentira le brûlé !

LES ÉMOTIONS DE GUILLEMETTE ET DE MARTINOTTE

avait à parler à l'abbé de Saint-Corneille pour des complications survenues à l'affaire de Jehan depuis son emprisonnement. Il était bien près de deux hevires, il lui restait juste le temps de courir à l'Abbaye avant la sortie du prisonnier.

Guillemette conduisit son père jusqu'au tournant de la tour Beauregard et revint se mettre à une fenêtre avec Martinotte, toutes deux formant mille conjectures sur l'événement. Martinottc, qui avait de l'imagination, émettaitles suppositions lesplusextraordinaires.

Tantôt Jehan des Torgnoles avait voulu vendre Compiègne au roi d'Angleterre, mais dans ce cas, les deux heures de prison n'étaient vraiment pas une punition suffisante ; tantôt il avait battu et mis en chair à

saucisses une douzaine de notables bourgeois... dansée cas le châtiment semblait encore trop bénin... Il fallait que maître Bonvarlet fût réellement un monstre d'égoïsme pour traîner ainsi avant de venir dire ce qu'il y avait au juste !

Comme elle donnait sa langue au chat, on aperçut tout à coup maître Bonvarlet dans le jardin avec le criminel luimême qu'il tenait par un bras et qu'il semblait morigéner avec animation. Les deux hommes venaient d'arriver par une ruelle détournée passant derrière le rempart. Jehan avait un paquet de bardes à la main et un bâton comme un homme qui se prépare à partir en voyage.

A la feuètro.

— Allons, Martinotte, un quatrième escabeau et à table le plus vite possible. J'espère qu'il y aura assez de soupe pour un appétit de plus, dit maître Bonvarlet.

L'ex-prisonnier des geôles de l'Abbaye ne semblait pas avoir pàti dans son cachot malgré sa terrible condamnation, et vraiment il semblait prendre bien légèrement les événements qui faisaient une mine si grave à son maître.

A lable :

— Bonjour, demoiselle Guillemette, bonjour, respectable Martinotte, fît Jehan. Vousvoulez bien qu'une espècede vagabond comme moi, d'échappé de prison, prenne place à côté de vous? Je n'ose vraiment pas... je dois sentir la potence! Vous ne trouvez pas?

Un sourire parut sur la figure de Guillemette tandis que Martinotte fronçait les sourcils.

— Faudrait tout de même savoir? grommela celle-ci.

— Ne riez pas! dit Bonvarlet, la chose est sérieuse... Toi, mon garçon, assieds-toi, mange ta soupe, tu n'en auras peut-être pas toujours à discrétion... Enfin, la bêtise est

LES ÉMOTIONS DE GUILLEMETTE ET DE MARTIN OTTE 35

faite, il faut en subir les conséquences. Ce matin, sur le marché, tu avais les rieurs de ton côté, mais ne rit bien que celui-là qui rit le dernier!... C'est au tour de l'autre maintenant... L'ennemi que tu t'es donné n'a pas perdu de temps, il éât allé trouver le g-ouverneur qui avait ri ce matin et qui se fâche maintenant.

Il est allé trouver lo gouverueur.

— Vraimenl;, interrompit Jehan, messire de Flavy aurait pu s'informer, il n'y a pas dans toute la rue des Lombards pire voleur, plus méchant homme, ni finassier plus habile à manger le bien de son prochain.

— Tant que tu voudras, mais c'est pour le gouverneur un homme à ménager. Ce Rongemaille est en relations avec les gros marchands de France, de Bourgogne et de Flandre et avec bien du monde. Il est riche, il est habile, il est rusé... Or, le trésor du roi Charles paraît bien à sec, ses argentiers sont bien démunis et messire de Flavy, dit-on, ne voit pas

souvent venir d'écus pour la paye de ses gens de guerre. La Touraine est loin et Rongemaille, en cas de disette d'argent, peut être utile...

— Oui, oui, mais je ne vois pas Rongemaille faisant sortir ses écus...

— N'importe ! messire de Flavy ne peut tolérer le désordre dans une ville presque assiégée, quand les enn»emis sont aux champs et battent les environs prêts à profiter de toute occasion; or, tu as causé ce matin trouble et bagarre, un gouverneur ne peut permettre querelles et dissensions dans sa ville, il t'a réclamé à l'abbé de Saint-Corneille pour te chasser de Compiègne. L'abbé de Saint-Corneille ne pouvait, pour tes beaux yeux, entrer en conflit avec le gouverneur. Donc...

— ■ Donc, il me met hors de ses prisons et de l'Abbaye en même temps !... Je ne travaillerai plus à votre beau portail... J'espérais pourtant, avec le temps, y montrer un peu mieux le savoir que j'ai acquis en travaillant sous vos yeux, d'après vos conseils...

— Mon ami, personne n'y va plus guère travailler... Plus tard, quand les temps seront meilleurs, on reprendra l'ouvrage, les moines me l'on dit, et tu reviendras... En attendant, tu dois partir, mon pauvre Jehan, maisle bonabbéqui sait que tu n'es qu'un vaurien désordonné toujours à court, m'a chargé de te remettre cet argent en y joignant toutes les admonestations possibles pour tes fautes passées, toutes les recommandations pour l'avenir... Prends donc l'argent et les bons avis, tu auras besoin de l'un et de l'autre. Prends, mon garçon, et ménage-les, ces écus, un peu mieux que les autres. Nobles à la rose, écus de Tours ou de Paris, cela file vite, et par le temps qui court cela ne revient pas facilement!

LES ÉMOTIONS DE GUILLEMETTE ET DE MARTIXOTTE 37

— Remerciez pour moi l'abbé de Saint-Corneille, un jour^ j'espère, je pourrai témoig-ner ma reconnaissance.

— Tu vas donc partir...

— Pauvre Jehan ! fit Guillemette émue.

— Bon, bon, dit Martinotte, faut-il pas pleurer? Ça vaut toujours mieux que d'être pendu... ou enfermé au pain et à 1 eau pour le restant de ses jours, comme on disait.

— Et je te donnerai, moi, une lettre pour le maître architecte de la cathédrale de Tours, j'espère qu'il te trouvera quelques belles figures à tailler dans la pierre... on ne chôme pas partout, et je te le répète, les mauvais jours passés, ily aura bien encore des édifices en la ville de

Compiègne qui auront besoin des embellissements du noble art de sculpture... Finis de dîner, prends des forces...

Dame Martinotte garnit l'assiette de Jehan avec les troisquarts du plat de bœuf aux choux. Maître Bonvarlet emplit son verre d'un petit devin de Venette, aigre, mais franc et trèsguilleret.

— Et va-t'en! mon cher garçon, plus tôt tu seras parti, mieux cela vaudra. Il faut que tu sois déjà loin à la brune,, quand se fermeront les portes de la ville.

— Bah ! quand même les portes seraient fermées, pensez^

L'abbé de Saint Corneille

VOUS que cela me gênerait pour m'en aller, malgré messire le gouverneur? Ce ne serait pas la première fois que je trouverais le moyen, les portes closes, de passer dehors... Je connais certain endroit dans un angle, près de l'ancienne poterne, où la descente n'est pas trop malaisée pour un garçon qui n'a passes jambes dans ses poches...

— Non, non, pas de cela, tu partiras par la porte et je te conduirai moi-même tout à l'heure, pour être certain que tu ne feras pas nouvelles bêtises!

Adieux.

Sur les routes boueuses.

Un hiver a passé, depuis que Jehan des Torgnoles a purgé sa peine de deux heures de prison au pain sec et à l'eau claire, dans les geôles de l'Abbaye de Saint-Corneille. Nous le retrouvons un soir de printemps pluvieux, sur une route entre Normandie et Picardie ; un léger bagage dans un sac sur son dos, il marche dans les flaques de boue, la tête basse pour veiller aux ornières, relevant à peine le nez de temps en temps pour regarder sur sa gauche le soleil qui se couche, triste et jaune, derrière des nuages couleur d'ardoise.

Le vent souffle dans les arbres où le feuillage est encore grêle, des moulins à vent tournent mélancoliquement sur les collines bleuâtres au pied desquelles un petit village tout

4o LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE

frissonnant dévide dans le ciel des fumées que la bise bouscule et emporte rapidement.

Jehan est triste, plus triste que l'an dernier sur son échafaudage du parvis Saint-Corneille, et il nous faut avouer qu'il y a bien de quoi.

Voilà plus de six mois que les sculptures du portail sont terminées, plus de six mois qu'il a quitté les chantiers de l'Abbaye, où, seul, maître Jacques Bonvarlet avait encore quelques statues d'autel à terminer. Les temps sont durs et mauvais. Depuis six mois Jehan de Compiègne erre, cherchant du travail dans les bonnes villes; mais il n'y a plus de travaux, partout la guerre sévit ou menace, partout les villes ferment, partout les bourgeois guettent avec inquiétude, du haut de leurs remparts, les bandes ennemies qui, de temps à autre, surprennent quelque place et la mettent à sac.

Tous ces soudards et routiers, Anglais, Bourguignons, Flamands, vivent sur le pays, pillant et saccageant, brillant les villages qui résistent, mettant à rançon les châteaux ou les bourgs intimidés. Il y eut bien trêve avec le duc de Bourgogne, mais que valent les trêves pour des routiers qui, lorsque l'occasion est bojine, passent sous les bannières anglaises ! Que fait-il, l'excellent Jacques Bonvarlet, au milieu de toutes ces bagarres, dans le fracas des armes, lui si paisible et si doux, âgé déjà et de santé médiocre, resté seul avec sa fille Guillemette, qui brodait de si belles fleurs d'or et de pourpre sur les aubes des moines de Saint-Corneille?

Jehan rit amèrement en se remémorant les bons conseils que lui a donnés maître Bonvarlet lorsqu'il lui fît ses adieux aux approches de l'hiver, il y a plus de six mois : « Si tu as quatre écus en ta pochette, mon ami, ne te crois point pour

cela riche à jamais et ne fais pas le magnifique seigneur par les hôtelleries, avec tous ces bons amis que la moindre piécette d'or nous fait si facilement découvrir ! Apprends à compter !... »

— Oui, maître Bonvarlet, dit tout haut Jehan des Torgnoles en posant le pied par distraction au milieu d'une

Les bourgeois guotlenl avec iiiqiiiétudr

flaque, j'apprends à compter, maître Bonvarlet!... ou plutôt non je ne peux plus, comme je n'ai plus même la monnaie d'un écu dans mon escarcelle, ni même d'escarcelle, je ne saurai bientôt plus si un et un font deux ou zéro seulement !... ah, maître Bonvarlet !

Jehan soupira.

— Que me disait-il encore?... Ah oui, « fuis la gaîté, crains, redoute, fuis la gaîté, mon ami Jehan. Je n'en dirais pas autant à tout le monde, chacun n'a pas comme toi une âme disposée à faire explosion à toute minute en rires et en

LES ASSIÈGES DE COMPIEGNE

chansons ! Non, mais toi, je te connais, je sais que ta gaîté naturelle te joue de vilains tours et je te dis de prendre garde ! Quand tu te sentiras l'âme en fête, que des chansons te reviendrontaux lèvres, force ton esprit à penser àdeschoses tristes, broie du noir si tu peux, mon ami, tu t'en trouveras bien ! »

Jehan donna un coup de bâton dans un buisson dorties. — Je m'en trouverai bien? cria-t-il, non, maître Bonvarlet, non ! Je pense à de tristes choses, à des choses douloureuses... aïe, à mon estomac quicrie la faim, par exemple... Je pense à cette chose vraiment lamentable qu'est l'appétit... et je ne m'en trouve pas bien. Je broie du noir toute la journée et je m'en trouve mal, très mal, horriblement mal!

Où est-elle raag-aîté naturelle ?Ce digne maître Bonvarlet,

en me parlant de ma gaîté naturelle, prenait des mitaines pour me faire entendre que je devais fuir les hôtelleries, les compagnons rubiconds et joyeux, les tables trop avenantes, trop bien garnies d'oies farcies, andouillettes, jambons, flacons de vins de Touraine, d'Anjou ou de Gascogne... Halte-là, ne nous gargarisons pas avec ces mots délicieux, qui donneraient soif et fringale à un estomac repu, ce qui n'est pas le fait du mien!... Parlons-lui bien vite d'abstinence, de navets crus.

Rêves douloureux. de raciues coriaces... Broyons

du noir?... maître Bonvarlet, vos conseils ont été entendus, je suis maintenant d'une frugalité extraordinaire, obstinée, farouche, d'une frugalité à toute épreuve !

Jehan desTorgnoles envoya d'un coup de bâton une pierre voler à trente pas.

— Pour le reste de vos conseils, maître Jacques Bon-

\jv vieux tirail sur le licou d'une vaclu

varlet, vous me pardonnerez de les oublier... car j'ai la ferme intention de ne pas les suivre du tout. — « Réforme ton caractère, ne sois plus si prompt aux colères, si querelleur et chercheur de noises... tu t'enflammes, tu t'emportes, tu te fais des ennemis partout... Tâche de prendre du calme et de la modération... etc., etc.. » — Eh bien, maître Bonvarlet, j'en suis fâché, mais je ne vais pas chercher à devenir un agneau bêlant, au contraire, et je vais me plonger délibérément dans les noises et dans les bagarres, je vais chercher les coups tout exprès, on m'appelle Jehan des Torgnoles, je vais cogner, cogner, cogner!!!...

Il exécuta un terrible moulinet avec son bâton, puis tout h. coup se jeta sur le côté de la route comme pris d'une panique soudaine, ce qui semblait démentir bien vite ses déclarations; mais derrière son buisson, tout en restant les yeux aux aguets vers l'horizon, il tirait de son bissac le fer d'un gros marteau et l'ajustait à son bâton.

— Quels sont ces gaillards qui viennent là-bas, traînant une vache et portant des paquets? Soudards ravageurs revenant du pillage ou simples paysans? Français ou Anglais? Bah ! ils ne sont que trois, qu'ils soient n'importe quoi, ce n'est pas pour me faire peur...

Jehan, la main sur les yeux, regarda si rien n'apparaissait au loin sur la route derrière les trois silhouettes, puis sortit délibérément des broussailles.

— Bon, ce sont des laboureurs qui rentrent au logis, ■dit-il, ils ralentissent le pas, je crois qu'ils ont peur de moi...

Il leva son bonnet en l'air comme une manifestation pacifique pour rassurer les survenants qui bientôt se rapprochèrent.

C'étaient en effet des paysans : un vieux à cheveux blancs tout cassé et deux hommes jeunes et robustes, à l'air inquiet. Le vieux tirait sur le licou d'une vache et les jeunes, quoique chargés de paquets de bardes, avaient en la main droite chacun une fourche.

— Bonsoir, bonnes gens, cria l'ymagier quand il fut à vingt pas d'eux.

— Bonsoir, dirent les paysans, la mine défiante.

— Bon, ne me montrez pas les dents de vos fourches, dit Jehan, je ne suis Anglais ni Brabançon, au contraire ! Rien de mauvais sur la route d'où vous venez?

— Rien de bon non plus, dit le vieux.

— 11 y a danger?

— Peut-être. Les Anglais tiennent bourgs et châteaux à sept ou huit lieues, leurs bandes viennent au butin dans les

Réfugiés dans les caches des bois. ^

villages tout près d'ici.. . Tenez, voyez-vous là-bas ces fumées noires qui traînent, c'est un village brûlé avant-hier; plus loin à gauche, ce qui fume encore un peu, c'est un groupe de fermes avec le manoir du seigneur, brûlés aussi après pillage et saccage!... Quelle existence pour de pauvres laboureurs dans ce pays ravagé ! Nos champs restent en friches, le

LES ASSIKGÉS DE COMPIKGÎS'E

pain est rare, nos femmes et nos enfants sont dans les caches des bois, non pas en sûreté, hélas! mais un peu moins en danger... et voilà notre dernière vache que je conduis là-bas pour la sauver des brigands, si c'est encore possijjle... — Quelle tristesse! dit Jehan.

— D'ailleurs, comment s'en tirer sans dommage, avec toutes les bandes qui courent le pays? fit un des paysans. Si ce sont des soldats du roi, ils nous disent : « Donne ta vache, bonhomme, il faut bien que nous mangions! » Si ce sont des routiers anglais ou bourguignons, ils prennent la vache, nous étranglent à moitié et nous assomment aux trois quarts en nous appelant : Chiens (f Armagnac! Et c'est grande chance quand ils ne mettent pas le feu à la grange et à la maison? Hélas, quand verrons-

Les pillards.

nous la fin de tant de misères? On parle tout bas de miracles et de prodiges qui l'annoncent, mais en attendant il faut se sauver dans les bois.

— Et vous, mon garçon, reprit le vieux, où allez-vous?

— A Compiègne.

— On disait Compiègne pris par les An-

glais.

— Que non pas! Les trêves venant d'être rompues avec le duc de Bourgogne, Anglais et Bourguignons sont devant Compiègne, mais pas dedans! La ville est forte... Il paraîtaussique •lehanne, la Pucelle d'Orléans qui s'est faite chef de guerre et bat l'Anglais à chaque rencontre, avec l'épée de l'archange saint Michel, dit-on, marche pour délivrer Compiègne comme elle a délivré Orléans l'an dernier. J'y vais

donc aussi et ne serai pas le dernier à cogner sur l'ennemi...

— Allez et bonne chance! mais faites attention sur votre route, observez bien les gens, défiez-vous de tout... Des^ cendez sur le Valois pour ne pas tomber dans les bandes de

Devant Compièa;ue.

48 LES ASSIÉGÉS UL CO.Mî; Lc .M-

routiers, évitez Creil qui vient d'être pus jinr Il.> Anj^Iais, passez par Senlis qui est aux gens du roi Chai les \ 1 1.

— Bonne chance aussi dans vos bois, gardez-vou^ bien, et bon espoir tout de même!

Les paysans tirèrent sur leur vache et poursuivirent leur route vers les forêts qui barraient l'horizon au Nord, tandis que Jehan piquait vers le Sud, juste dans la direction des fumées sinistres dont les paysans lui avaient révélé l'origine.

Depuis six mois la situation était redevenue bien sombre; après la succession de victoires rapides et surprenantes, presque miraculeuses de l'année j^récédente, après la foudroyante campagne de cette bergère lorraine devenue chef d'armée, enflammant par sa seule présence le cœur des gens de guerre, lançant hommes d'armes et piétons, chevaliers, ducs, princes, archers, piquiers, vieux routiers ou simples soudards des communes, animés de la môme ardeur, hérissés de la même fureur, à l'assaut sur les Anglais, bientôt démoralisés à tel point, que des renforts appelés d'Angleterre refusaient de s'embarquer par terreur des « maléfices et enchantements de la Pucelle »; après cette triomphale chevauchée d'Orléans à Reims, qui promettait une complète et rapide délivrance du royaume, les choses avaient brusquement tourné.

Au lieu de marcher de l'avant pour profiter de l'effet produit, de l'élan des troupes et du désarroi de l'adversaire, soudain la bannière royale avait viré en arrière! Malgré Jehanne, malgré le duc d'Orléans, malgré tous les rudes compagnons des victoires de Jehanne, Pothon, la Hire, Dunois, l'armée était retournée sur la Loire, le roi de France était redevenu le roitelet de Bourges ou de Chinon, un prince d'apparat vivant au milieu d'une cour corrompue, au lieu de

chevaucher avec ses gens d'armes, et tout le fruit de la campagne de 1429 avait été perdu.

Les Anglais, rassurés par l'inaction de Tarniée royale à demi dispersée, avaient repris les champs; partout leurs capitaines menaçaient les villes demeurées au parti du roi.

Les provinces arrachées à l'ennemi par Jehanne d'Are étaient piétinées et ravagées de nouveau. Noyon était à

Les Anglais avaient repris les champs.

l'ennemi qui déjà arrivait devant Compiègne, après s'être emparé des petites places des alentours et l'investissait pour forcer le passage de l'Oise.

Des capitaines de Charles VII s'étaient remis en campagne pour leur compte; Lahire avait pris Louviers et Château-Gaillard et de là se lançait dans des courses sur

5o LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE

les pays occupés par l'ennemi. Jehanne d'Arc, enfin, avec une petite troupe, quittait l'armée royale et accourait à la bataille- Elle surprenait les Anglais à Lagny et se disposait à secourir Compiègne oii déjà elle avait été conférer avec le gou-

Jehanue avait été conférer avec Guillaume de Flavv.

verneur Guillaume de Flavy pour réchauffer le courage de la garnison et des habitants.

Le pauvre Jehan de Compiègne, fatigué d'errer dans les villes et provinces plus ou moins touchées par la guerre, où tout travail manquait, où tous édifices en construction étaient arrêtés et paraissaient plutôt destinés à une ruine prématurée qu'à un prochain achèvement, avait pris son parti, 11 s'était dit que ses bras vigoureux habitués à manier le ciseau et le marteau pourraient tout aussi bien tenir une arme et tailler.

UN VOYAGEUR AFFAMÉ ET DES ROUTES PEU SURES 5i

sculpter les Anglais à grands coups de fauchard, avec une bonne colère patriotique, avec toute la légitime indignation d'un homme qu'on dérange dans ses habitudes et qu'on empêche de manger à son appétit.

Il allait se faire soldat et pour trouver rapidement l'occasion de passer sa fureur sur le dos de l'ennemi en coups et horions, il tâcherait de se joindre à la petite armée de Jehanne et de gagner Compiègne, où il combattrait côte à côte avec des amis, où il reverrait son vieux maître Jacques Bonvarlet.

Il marchait d un pas rapide tout en surveillant soigneusement sa route, en tournant, par crainte de mauvaise rencontre, autour des villages dont l'aspect morne et silencieux ne lui disait rien de bon. La nuit venait, les seules fumées visibles à l'horizon n'étaient pas celles d'honnêtes cheminées où chauffe la soupe du soir, mais bien des traînées sombres d'incendies mal éteints. Le silence de la plaine était lugubre, rompu seulement par des croassements de corbeaux qui passaient en vols nombreux, rasant les terres ou passant sur les collines, comme mis en humeur par tous ces tragiques bouleversements.

— Et souper? fit tout à coup Jehan. J'oubliais de souper? Voilà des heures et des heures que je marche, je vais, je cours, je tourne, il me semble que j'ai bien gagné mon souper !... Mais ça ne me le donne pas... Où trouverai-je bien mon souper? Je ne vois rien de mangeable dans tous ces champs... l'herbe répugne à mon estomac, il me faut des choses plus succulentes... voyons, voyons?

11 allait d'un champ à l'autre, la tête baissée, sans découvrir autre chose que cette herbe qu'il avait en dédain.

— Ah! fît-il, voilà un hameau tout près d'ici, avançons.

j'ai plus de chances de trouver quelque chose... mais prudence et méfiance, un œil sur les maisons et un œil dans les jardins... Assez misérable, ce hameau... bien sûr je n'y dois pas chercher rôtisseries et cabarets... Ne parlons de ces choses... Bon, rien ne remue par là... Avançons toujours... interrogeons ce clos... Bonté divine, des navets! Dieu du ciel, des carottes! Par mon saint patron, des oignons ! je suis sauvé, je vais faire bombance ! au souper! au souper ! Par une haie éventrée, Jehan pénétra dans le clos à l'aspect abandonné, où se distinguaient dans l'ombre du soir plusieurs vagues carrés de plantes. Vivement il se pencha sur le sol et arracha quelques légumes tout en continuant à monologuer. Jehan, on a pu le remarquer, était bavard; il aimait à formuler ses moindres pensées avec des mots et à défaut d'auditeurs il causait et discutait avec lui-même; à l'occasion aussi, on l'a vu, il se cherchait querelle, se morigénait, se disait des choses désagréables, parfois un peu dures, qu'il entendait sans se fâcher, malgré son mauvais caractère.

Jehan pénétra dans un clos.

— Carottes, bon! jeunes, tant mieux, plus tendres!... JNavets... jeunes, tantpis, fades!... Voyons, voyons, j'ai aperçu oignons, pourtant?... non, c'est poireaux... Contentons-nousen... Encore carottes... ah? excellent, succuîent, raves? je l'avais dit, festin! noces de prince! banquet royal?... C'est assez, pas d'excès, ne retombons pas dans le vice... Gourmandise, fî! Mais prenons déjeuner pour demain... pas gourmandise cela, mais sagesse, prudence !..

Le bissac de Jehan grossissait, il y avait de l'espoir pour le déjeuner du lendemain. Jehan, caché derrière un arbre, réfléchit et observe.

— Pour souper aussi savoureusement il faut s'installer, dit-il, et ensuitequelques heures de sommeil, car je suis cassé, brisé, rompu... il y a dans ce clos une grange qui me paraît convenable... Endroit tranquille... Brr! tranquille, je devine bien... toutes les portes ouvertes dans la maison là-bas, des fenêtres brisées, les routiers ont passé par ici, il n'y a plus personne, les gens sont dans les bois... Espérons pour eux qu'il sont dans les bois !... Pour rien au monde je n'entrerais dans les maisons, je suis excessivement poltron, mais la grange me paraît un endroit convenable pour ma nuit...

Jehan tourna autour de la grange, écouta, et glissa la tête

Des carottes, bombances et festins!

par la porte. Rien, pas un bruit. Il entra délibérément et à tâtons chercha un endroit convenable pour s'installer. Après s'être heurté à des tas de bois, à des instruments agricoles, herses ou charrues, il finit par atteindre un coin où s'entassaient des bottes de paille, il s'allongeait déjà voluptueusement sur cette paille lorsque, ses yeux commençant à s'habituer à l'obscurité, il distingua dans une partie de la grange un étage sous le chaume, rempli aussi à ce qu'il semblait, de paille ou de foin.

— Je serai mieux et plus tranquille là-haut, plus chez moi, allons, pas de paresse!

Il lança son bâton et son bissac en l'air, puis s'accrochant aux poutrelles, il eut bien vite escaladé l'étage.

Dans les bottes de foin il pouvait se faire un lit aussi doux qu'en bas, mieux abrité des courants d'air, bien serré sous le chaume, dans un angle où des toiles d'araignées pleines de poussière faisaient comme de riches courtines de dentelles. — Soupons! fit Jehan, c'est-à-dire déjeunons, dînons et soupons en même temps, et après le festin, au lit tout de suite, nous aurons de la lune pour une partie de la nuit; dès que cette chandelle indiscrète s'éteindra, je me mettrai en route pour avoir fait quelques lieues avant le lever du soleil et celui de ces canailles de routiers!...

Il eut bien vite escaladé l'étage.

Songes asjri'iibles.

Page 1