‹ 1564-1621, Daniel ChamierChapitre 2 sur 80 · RUE DE RIVOLI · texte numérisé non relu

RUE DE RIVOLI

0 La vérité historique, la plus belle chose qu'il y ait au monde après la religion... »

{Réponse à M. de Lamartine par le prince N.-L. Bonaparte. Paris. 1843. ln-12, p. 21.

Nous réunissons dans ce volunie tous les documenls qu'il nous a été donné de recueillir, tant pour constituer la biographie d'un homme, que pour éclairer certains points de l'histoire de son temps. D'un côté, Bayle a jugé que cet homme n'était pas indigne de figurer parmi les illustres , et Saurin l'a salué du titre de grand ; d'autre part, l'époque oii il a vécu, les événements auxquels il s'est trouvé mêlé, sont de ceux qui méritent le mieux d'être étudiés de près et dans les sources mêmes. Nous espérons que ce travail de patientes recherches ne paraîtra pas dénué d'intérêt, au point de vue même de notre histoire générale qui, de l'aveu de nos maîtres les plus autorisés, a tant gagné, dans les trente dernières an-, nées, à ces études restreintes, à ces monographies, que l'on a vues de nos jours se produire avec une si heureuse abondance (1).

Une épreuve déjà faite, lorsque nous préparions les premiers éléments de cette publication , nous avait d'ailleurs encouragé à la poursuivre. Inséré dans le Bulletin de la Société d'Histoire du Protestantisme français, et communiqué d'abord partiellement, sous forme de Mémoire, à l'Académie des Sciences morales et politiques (2), le morceau principal de notre recueil (le Journal du voyage de Daniel Charnier) fut dès lors apprécié par cette savante Compagnie, aussi bien que par la critique, de la manière la plus favorable. On y reconnut une de

(1) Voir, clans la Revue de l' Instruction publique, du 1" janvier 1857, un article de M. Victor Duruy.

(2) Henri IV et le ministre Daniel Charnier, d'après un Journal inédit de ce dernier a la cour, en 1607. Fragment d'histoire, etc. Paris, 1855. In-S» de 96 pages.

ces pièces originales, toujours trop rares, qui, mettant à nu les caractères individuels et les ressorts cachés de la politique, apportent de précieux fragments de la vérité aux historiens qui entreprennent de la reconstruire tout entière. On crut pouvoir dire, d'après cet essai, que la puhlication plus complète de nos documents serait un « véritable service rendu à l'histoire » (1). Nous ne pouvions donc que nous applaudir d'avoir fait de ce curieux Journal le point de départ d'une sorte de Biographie documentaire de son auteur. Telle est, en elfet, l'origine et la nature de notre travail. Des circonstances indépendantes de notre volonté, et la lenteur inévitable de ce genre d'ouvrages, l'ont tenu longtemps sur le métier, ou plutôt sous la presse. Il y a peut-être gagné et perdu tout à la fois. Composé par intervalles, et forcément à bâtons rompus, il a pu s'enrichir de bien des informations plus ou moins tardivement acquises, et devenir aiiisi, chemin faisant, le moins incomplet possible. Heureux si cet avantage, mis par nous en première ligne, n'a pas été obtenu trop aux dépens de l'unité.

En tout cas, quelques mots d'introduction sur le sujet et le contenu de ce volume, nous ont paru avoir ici leur utilité.

Daniel Chamier, ministre de Montélimar, et dans la suite professeur à l'Académie de Montauban, a joué un rôle considérable parmi ses coreligionnaires, non-seulement du Dauphiné, mais de la France entière. Il ne fut pas moins eminent, ainsi que le dit Bayle, comme chef de parti que comme théologien, comme ministre d'Etat que comme ministre d'Eglise. Aussi le même auteur s'étonne-t-il à bon droit que la vie d'un tel personnage n'ait point été écrite. « 11 n'y a au « monde que les Français , ajoute-t-il , qui soient ca-pables

(4) Revue des Deux-Mondes du 13 janvier 1855, arlicle de 31. Prévost- Paradol. — Revue de l'Instruction publique du l^"" février suivant.

« d'une telle négligence. Si Charnier étoit d'une autre nation, « son histoire, assez ample pour souffrir la reliure, paroîtroit i( dans toutes les bibliothèques. » Mais ce n'est pas uniquement, il faut bien l'avouer, parce que Charnier appartient à la France, qu'il a longtemps attendu un biographe ; c'est surtout parce qu'il appartient à la France protestante; c'est parce qu'il fut membre de cette minorité religieuse qui, incessamment occupée de résister aux attaques de la corruption ou de la violence, et de se défendre contre la persécution de ses adversaires ou contre ses propres divisions , n'avait guère le loisir de songer alors à tracer ses annales militantes, ni de glorifier ceux qui les illustraient. Plus tard , l'apologie eût semblé une offense à la majesté royale, et les âmes abâtardies n'eussent rien osé de pareil, tant qu'elles n'étaient point poussées à bout. A peu d'exceptions près, les protestants de France ne purent donc avoir d'historiens que le jour oi^i, dépouillés enfin des derniers vestiges de l'Edit de Nantes, forcés, par les jésuites et les dragons de Louis XIV, de choisir entre rhypocrisie officielle dans leur patrie et la liberté de conscience et de culte à l'étranger, ils n'hésitèrent pas à préférer, par milliers, les périls de l'émigration et le pain toujours si amer du Refuge. C'est alors que Bayle, Elie Benoît, Saurin, écrivirent pour la postérité, et ce jour-là Daniel Charnier reçut d'eux le juste hommage dû à sa mémoire. Mais, chose remarquable, c'est un Anglais, John Quick, qui se montra surtout son chaud admirateur, en lui consacrant une biographie spéciale, restée jusqu'ici inédite.

Quelques historiens catholiques n'avaient pas laissé, du reste, de lui rendre témoignage. L'un d'eux, Scipion Dupleix, a très bien peint, d'un seul trait, la douleur que la mort de Chamier causa à ses coreligionnaires , en disant qu'ils le regrettèrent autant que s'ils eussent perdu « une des meilleures places de sûreté qu'ils tinssent en France, » et il ajoute ces lignes assez caractéristiques : « Charnier étoit versé es langues

8 IMUODlCilON.

« hébraïque, grecque et latine, et même aNoit la cognoissarice « de la philosophie et de la théologie ; mais de celle-ci à la « mode des calvinistes , qui est de rechercher plus curieuse- « ment dans l'Ecriture et dans les Pères de quoy poinctiller « contre l'Eglise romaine, que la vraie et pure doctrine. Il « s'étoit acquis tant de réputation parmi les siens, qu'ils le « tenoient pour un abyme de science, et tant d'autorité qu'ils « luy déféroient plus qu'à leurs sages gouverneurs et plus exce périmentés capitaines... « Les juges les plus compétents se sont prononcés de même. « Oh ! que Chamier écrit bien en grec, et mieux que Cotton! » disait Scaliger (1). — u Errores... coplosè ac docte perscquilnr Dan. Chamier, quo nescio an Reformati in Galliis doctiurem hahuerint thcologum , » écrit un autre auteur (2). — « On peut appliquer, dit un troisième, au docte Chamier , ce proverbe des Hébreux : Cuni dodus errât, docte errât » (3). — « Je produirai, dit enfin Saurin, un seul témoin, mais un témoin qui en vaut plusieurs. C'est de Chamier que je parle. On sait que ce grand homme a défendu la religion en plus d'une manière, et qu'il lui a sacrifié ses travaux et sa vie... » (4)

Les ouvrages qu'il a laissés sont en effet en grand nombre, et l'on a lieu d'en être surpris, si l'on considère tout le temps qu'ont dû lui prendre les affaires politiques. Le plus important pour sa renommée, celui qui l'a placé à la tête des théologiens de son Eglise, est sa Panstrâtie catholique, ou Guerres de l'Eternel, vaste encyclopédie des controverses chrétiennes, que la mort l'empêcha d'achever, et qui fut publiée par les soins de son fils.

Comme re .résentant de son parti dans les assemblées et les synodes, comme négociateur dans la grande affaire de l'Edit

(1) Scaligerana.

(2) Th. Crenius, Exercitationes philologico-historicœ, II, 52. '

(3) Essai de l'Histoire générale des Proiestc^ts, dédié à l'archevêque d'Arles. 1646. in-12.

(4) Examen de ta Théologie de M. Jurieu. La Haye, i 694. In-S", II, .573.

de Nantes, il mit au service de la cause une rare activité et un dévouement à toute épreuve, une fermeté inébranlable, « un cœur inaccessible aux craintes et aux espérances, qui sont les plus fortes macbines de la cour. » C'était, suivant Texpression pittoresque de l'historiographe Matthieu, un de ces ce esprits farouches et malaisés à ferrer, » que le roi n'aimait pas, « un de ces opiniâtres qui, impudemment résistèrent, comme dit le satirique d'Aubigné, non-seulement aux plus honnêtes députés du roi, mais aussi aux plus grands seigneurs de leur propre parti, » et qualifièrent tout net de trahison quelques honnêtetés auxquelles ceux-ci les voulaient ployer.

L'historien Varillas a dit le premier, dans l'emphatique préface de sou Histoire de F Hérésie, que Chamier « avoit employé trois mois à dresser l'Edit de Nantes, et s'étoit vanté de n'avoir rien oublié de ce qui servoit à raffermissement de sa secte. » Cette attribution, faite sans preuve et à mauvaise intention (1) par un écrivain si peu digne de confiance, avait été relevée ensuite par Bayle et reproduite depuis lors sans éclaircissements. Nous avons eu la satisfaction de pouvoir appuyer sur des témoignages authentiques ce fait capital de la part glorieuse qui fut faite à Chamier dans les négociations du célèbre Edit de 1598; mais ce n'est pas sans peine que nous sommes parvenus à ce résultat : chose singulière, et qui montre combien sont rares et disséminés les matériaux que nous avions pris à tâche de rechercher et de mettre en lumière.

La mort de Charnier était moins oubliée que sa vie. «Après

(1) Varillas, qui écrit en 16S6, au lendemain de la révocaUon de l'Edit de Nantes, célèbre la gloire immortelle que vient d'acquérir Louis XiV en réussissant, dit-il, à l'égard de l'Hérésie, la où deux héros, Cliarles-Quint et Philippe II, avaient échoué. « Votre .Majesté, a,joute-t-il, par des travaux plus grands et plus incroyables que ceux de l'Hercule de la Fable, a dompté une Hérésie qui avoit commencé sous François I", nonobstant qu'on brùiàt à petit feu les premiers calvinistes,. .. et (jui avoit arraché de vos prédécesseurs un grand nombre d'édits qu'elle nommoit de pacilication,... et obtenu, par ses unporliinités, que tout ce qu'il y avoit d'avantageux pour elle dans ces edits fût renfermé dans celuy de Nantes. Le plus habile de ses ministres, Daniel Chamier, avoit eu la commission de le dresser. Il y avoit employé trois mois entiers, etc., etc. »

avoir été l'apôtre du protestantisme, dit l'abbé Expilly, il en fut le martyr. » Fidèle jusqu'à la (in, il périt littéralement sur la brèche au siège de Montauban, le 17 octobre 1621. Le marquis de Castelnaut , fils du duc de La Force, raconte ainsi ses derniers moments : « Les gens du roi dressèrent une bat- « terie entre le bastion de Paillas et le Moustier, et se résoluce rent d'y donner un jour de dimanche ; et M. Chamier, pasce teur du lieu , voulut être du nombre des opposants , un ce épieu à la main, mais malheureusement, car il fut emporté ce d'un coup de pièce qui lui donna dans l'estomac ; et il se renée contra que plusieurs l'ayant vu auparavant en cet état, et lui ce disant : Comment, Monsieur, vous êtes là? — Oui, leur ré- (c pondit-il; car c'est aujourd'hui le jour de mon repos. \ouce lant dire qu'il ne devoit pas prêcher ce jour-là, car il y avoit ce beaucoup d'autres pasteurs ; et il ne songeoit pas que quand ce et quand il prédisoit sa mort, car véritablement ce fut là le ce jour de son repos. »

C'en est assez pour indiquer ici la valeur de ce caractère qui appartient encore à la forte génération du XVP siècle, et le sérieux intérêt que présente cette existence dont nous noussommes appliqué à marquer soigneusement les diverses phases.

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