AUTOGRAPHES DE SÉBASTIEN LE CLERC
Les autographes des artistes sont généralement très-rares. On ne connait, dans les collections particulières qu'un seul autographe de Callot. C'est une quittance de trois ou quatre lignes, en italien, alors qu'il était à Florence. Il en existe plusieurs au trésor des Chartes de Nancy. Quant à Séb. Le Clerc, le seul autographe connu de lui avant les découvertes dont nous allons parler, est une quittance sur parchemin qui figurait à la vente de M. Fossé Darcosse, faite par Techener en 1861 sous le n® 599. Par cet acie, passé devant notaire à Paris, en l'hôtel des Gobelins, le 14 novembre 1601, Le Clerc donne quittance d'une somme de 150 livres, pour six mois de son traite-
ment eomme dessinateur du Roy en sa manufacture royale des Gobelins.
Un heureux hasard nous a fait découvrir trois autographes du grand graveur de Metz, qui ont fait longtemps partie de notre collection d'estampes, sans que nous en ayons soupçonné l'existence. Un jour, cependant, nous avons cru remarquer que certaines épreuves d'essai, miais collées en plein, présentaient au verso, des caractères d'écriture. Après les avoir décollées, nous avons reconnu l'identité parfaite de l'écriture existant au revers : i^ d'une des pièces de la Bible de Royaumont; 2^ de deux pièces faisant partie de la suite gravée pour V Histoire de Vétat présent de Vempire Ottoman.
Le Clerc voulant avoir des épreuves d'essai de ces trois pièces, prit les premiers morceaux de papier qui lui tombèrent sous la main et y imprima ses épreuves. Ces morceaux de papier sont trois fragments d'études faites en 1670, par Sébastien Le Clerc, pour se perfectionner dans l'étude de la perspective qu'il professa, deux années plus tard, à l'Académie. Quoique les marges de ces épreuves soient coupées, et qu'ainsi les lignes de l'écriture au verso ne soient plus entières et ne présentent souvent aucun sens, nous avons pu reconndtre, en rapprochant entre eux ces trois fragments, qu'ils appartiennent à la rédaction d'une même question de Perspective.
De plus, en rapprochant ces fragments du Traité de perspective dont le manuscrit appartient à M. le baron de Salis , et qu'il a bien voulu nous communiquer, nous avons pu également nous convaincre
que les deux écritures sont absolument identiques, et qu'elles sont de la main de Sébastien Le Clerc. D'ailleurs , les fif^rines et les fragments de dessins qui accompagnent le manuscrit de M. le baron de Salis ne laissent aucun doute sur la personnalité de son auteur. C'est la meilleure des signatures.
Ces spécimens de Técritufis de Le Clerc sont les seuls connus jusqu'à ce jour, car le corps de la quittance de M. Fossé Darcosse n'était pas autographe, pas plus que ne l'était celui de la quittance vendue par M. E. Chavaray, à la fin de 1874.
L'importance du manuscrit de M. le baron de Salis nous oblige à entrer à cet égard dans quelques explications.
La nomination de Sébastien Le Clerc, comme professeur titulaire de perspective à l'Académie, est antérieure à l'année 1680. On le voit, en effet, figurer en cette qualité, et à cette date, dans la liste chronologique des professeurs et des professeurs adjoints de l'Académie de peinture et de sculpture publiée par M. Dussieux (premières Archives de VArt fran^ çais, t. I, p. 417). Toutefois, le document cité ne fait pas connaître la date à laquelle Le Clerc a été pourvu de la chaire de perspective. Celle qu'on y trouve se rapporte à la nomination de Louis Joblot, comme adjoint à Sébastien Le Clerc, professeur titulaire, et cette nomination est du 24 février 1680. Pourquoi le titulaire désira-t-il avoir un adjoint peu d'années après son entrée en fonctions ? La raison en est, selon toute vraisemblance, dans la multiplicité de ses travaux qui absorbaient alors tout son
temps. Sans doute il ne renonça pas immédiatement à professer ; il resta titulaire jusqu'en 1699 et ne résigna définitivement ses fonctions que le 4 juillet de cette année, époque à laquelle Louis Joblot devint titulaire de cette chaire, qu'il conserva jusqu'à sa mort, arrivée le 27 avril 1723.
On doit conclure de ce qui précède, que Sébastien Le Clerc professa la perspective, d'abord d'une manière suivie, puis avec des intermittences, pendant plus de vingt années. Toutefois, bien qu'il ait publié un grand nombre de travaux scientifiques, aucun de ceux qui ont été imprimés ne traite . de la perspective. Le discours touchant le point de vuCj publié en 1679, réimprimé avec changements en 1712 sous le titre de Système de la vision, n'est pas, à proprement parler, un traité de perspective.
Cependant il existe en manuscrit un travail sur la perspective géométrique, dût à la plume de Sébastien Le Clerc. Il fait partie de la riche collection de M. le baron de Salis, de Metz. Ce manuscrit, entièrement autographe, ainsi que nous allons le démontrer, est accompagné de figures et de dessins représentant des sujets agréables, suivant la mode du temps et dans lesquels il est facile de reconnaître la manière de l'éminent graveur de Metz.
L'authenticité ^de ce manuscrit ne pouvait être constatée, avec certitude, avant la comparaison que nous en avons pu faire avec un certain nombre de gravures d'essai, conservées par un des fils de ses fils, et qui ont passé dans notre collection. Au nombre de ces pièces d'essai, il s'en trouve trois
au verso desquelles on voit des figures avec lettres renvoyant à un texte, dont le sens est interrompu par suite de l'enlèvement d'une partie des marges de la gravure au delà des témoins du cuivre. Ces trois épreuves d'essai sont celles dont les planches ont été achevées plus tard. L'une d'elles a été gravée pour la Bible de Royaumont et représente la pénitence des Ninivites (Jombert, n» 96). Les deux autres appartiennent à la suite gravée pour décorer VHistoire de l'état présent de Vempire ottoman (Jombert, n^ 97). Les firagments de rédaction qu'on lit au verso de ces deux dernières pièces se rapportent à la solution d'un problème tout à fait élémentaire de perspective et qui consiste à déterminer, sur le tableau, les apparences, comme dit l'auteur, d'un groupe de lignes parallèles entre elles, lorsque le plan vertical de ce tableau, parallèle lui-même à ces lignes, vient à prendre, par rapport à elles, une situation oblique.
A la première lecture de ces fragments, nouf avions pensé qu'ils avaient fait partie des notes prises par Sébastien pour le cours de perspective qu'il professait à l'Académie ; mais un simple rapprochement de dates a suffi pour renverser cette hypothèse. Leur auteur n'est parvenu à l'Académie que le 16 août 1672, et les trois gravures au verso desquelles se trouvent des fragments autographes font partie de suites publiées en 1670. On est donc forcé d'admettre qu'il s'agit d'études faites par l'artiste pour se perfectionner dans une science qu'il avait apprise à Metz et qu'il voulait étudier à fond.
Ce qu'il y a de certain, c'est que ces fragments ne sont pas des notes pour un cours ; qu'ils sont antérieurs à 1670 et que, dans le courant de cette année, ayant à tirer des épreuves d'essai, l'artiste a pris les premières feuilles de papier qui lui sont tombées sous la main.
Quant au Traité de perspective dont le manuscrit appartient à M. le baron de Salis, nous croyons sa rédaction très-postérieure à 1670. Nous considérons ce travail comme un résumé des leçons professées à l'Académie, résumé qui, selon toute probabilité, a dû être rédigé postérieurement à 1680.
Ce qu'il y a de certain, c'est que l'écriture qui se trouve aux revers des trois épreuves d'essai que nous possédons est absolument identique à celle du Traité de perspective dont le manuscrit se conserve chez M. le baron de Salis. Il faut donc en conclure que ce manuscrit est entièrement autographe, conclusion à laquelle on était déjà conduit à la seule inspection des jolis dessins qui animent les figures placées à la fin du manuscrit \
Disons en terminant que le manuscrit de Sébastien Le Clerc n'a aucun rapport avec le Traité de pers^ pective à Vusage des artistes publié par Edme-Sébastien Jeaurat, Paris, Jombert, 1750, in-4^. Quoique Jeaurat fût le petit-fils de Sébastien Le Clerc par sa
* Noas reprodaisoDs en fae simUe la première page du Traité de perspective de Sébastien Le Clerc. Cette reproduction a d'autant pluB d'intérêt qu'aucun autographe du célèbre graveur de Metz n'a été publié, jusqu'A ce jour. On ne connaît de lui que des signatures.
mère qui avait épousé le graveur Edme Jeaurat (V. Nouvelles archives de VArt français, 1. 1*', p. 320), il ne paraît pas qu'il ait eu connaissance du Traité de son grand-père. En tous cas, s'il l'a connu, il n'en a pas fait usage, car sa rédaction diffère entièrement de celle du manuscrit que nous avons sous les yeux. Du reste, nous ne faisons aucune difficulté de reconnaître que le travail du petit-fils est très-supérieur à celui de son aieui.
Deaeripltoii ûm Vraile uMiiwacrlt die periveclflwe«
par SéiMistieB l«e Clerc*
Ne pouvant reproduire l'ensemble de ce manuscrit, nous en donnons les divisions qui peuvent servir à faire apprécier l'importance de l'ouvn^e. Nous faisons suivre cette description de la reproduction des cinq premières pages qui sont une sorte d'introduction.
Le manuscrit de Séb. Le Clerc est un petit in-8« de 156 pages. Le verso de plusieurs pages est blanc. Le travail de l'auteur a été souvent revu et corrigé, ainsi qu'on peut le reconnaître à de nombreuses ratures ou suppressions, à l'intercalation de plusieurs feuillets et à des bandes collées sur l'ancien texte pour recevoir les changements adoptés par l'auteur. En tête, se trouve un feuillet double petit in-4^ intitulé : Manière très-facile de trouver V apparence d'un sujet, sans faire de plan particulier en pers^ pective. En regard du texte, on voit une figure avec des lettres de renvoi. Ce feuillet in-4!^ est replié de manière à faire corps avec rin-8<>.
'c^tU^ lôw^fortei*^
APPENDICS. 32d
Outre C6 double feuillet, le manuscrit contint 156 pages, dont plusieurs sont blanches au verso, tnxrtottt Tsrs la fin.
Le travail est ainsi divisé :
De la perspective en général. 1
De la perspective considérée dans la pratique
de ses règles 3
DE LA PERSPECTIVE GÉOMÉTRIQUE, c'està-dire qui se pratique par science avec la
règle et le compas 9
Principes de cette science 9
Les règles de la perspective 31
— des plans 31
Le texte se termine à la page 82. Les pages 83 à 156 ne contiennent que des dessins, dont quelquesuns sont animés de personnages. A partir de la page 83, le verso est généralement blanc et paraît destiné à recevoir un texte explicatif, car beaucoup de figures géométriques portant des lettres de renvoi. Ce texte n'existe pas.
texte des cinq premières pages du manuscrit.
De la perspective en général.
€ Pour bien comprendre ce que c'est que la pers^ pective, on doit la considérer en trois manières : dans l'organe de la veuê^ dans les tableaux, et dans ses règles.
p Considérée dans l'organe de la veué, elle est vne sensation visuelle, je veux dire une impression que
330 SÉBASTIEN ye. clerc.
les objets visibles font en nous par l'organe de la veuë.
» Considérée dans les tableaux, elle est une imagé ^ou imitation de cette impression visuelle.
^ Et considérée dans ses règles, elle est la science et l'art de faire cette imitation, ou de représenter les objets mêmes comme ils apparoissent à nos yeux.
» On sait que les objets, suivant leurs différentes expositions, nous paroissent sous diverses figures, diverses grandeurs, divers degrés de lumière, di* verses teintes et couleurs. Il nous semble qu'un cercle qui nous est présenté de biay est de figure ovale, qu'une personne, en s'éloignant de nous, diminue de grandeur, qu'une longue galerie s'obscurcit dans son enfoncement, et que les villes, les montagnes et tous les objets fort éloignés se tournent en fumée et quittent leurs couleurs propres pour prendre celle du ciel ; cependant toutes ces apparences que nous appelons perspective et que nous rapportons aux objets, ne sont que des sensations de la veuë que l'on imite dans la peinture par le secours des règles de la perspective ; car il ne faut pas confondre ici la partie avec son tout. On remarquera que les mesures et les proportions des objets, leurs ombres et leurs lumières, leurs teintes et leurs couleurs, leurs compositions et leurs sujets sont, dans l'art de peindre, autant de parties distinguées de la perspective, mais qu'elles en font la matière ; c'est-à-dire que la perspective exerce ses ' règles sur tout ce qui entre dans la composition
d'un tableau, tellement qu'un peintre ne saurait faire la moindre chose, même un œil, où la perspective n'intervienne tant dans la grandeur, la composition et la proportion des parties que dans la couleur, les ombres et les lumières ; en un mot, toutes les parties de la peinture ne doivent paroistre dans un tableau qu'au travers de cette partie dominante et universelle^ je veux dire la perspective.
De la perspective coimdérée dans la praUque
de ses règles.
» La perspective, considérée dans la pratique de ses régies, est géométrique ou de simple estimation. Dans la première manière, elle roule sur un seul point de veuê, n'ayant pour sujet que les objets qu'on peut voir d'un seul point, et, dans la deuxième, on la foit dépendre de plusieurs coups d'œil autour d'un même point de veuê, parce qu'un tableau se fait pour être regardé de plusieurs endroits.
» Si ces deux manières de pratiquer la perspective ont quelque différence entr'elles^ elles ont aussi chacune leurs objets particuliers : les bâtiments et tous les corps composés de surfaces plates et terminées par des lignes droites, sont les objets de la perspective géométrique, comme les figures et tous les corps composés de surfaces courbes et ondoyantes, sont les objets de la perspective d'estimation ou de simple veuê.
» Disons mieux, la perspective des figures prises
dans le détail de leurs parties ne se doit poiat chercher par les règles géométriques : prenttèrement, parce que les ix)rps composés de surfaces cûurtiea n'ont pcnnt ou peu d'angles pour y prendre des points fixes, sass lesquels la pratique des rè^es est trèfr-diffidle ; secondement, parce que l'esprit du peintre se trouverait trop captivé par ces règles, et enfin parce que les figures doivent dépendre de plusieurs coups d'œil pour pouvoir être veues de plusieurs endroits sans aucune altération dans leurs parties. Au contraire, les bâtiments qui sont composés de surfaces plattes, terminées par des angles €t des lignes droites, et dont les parties se doivent faire par mesures, se réduiront aisément en per^ pective par les règles géométriques et avec une exactitude où l'on ne saurait jamais aniver par la perspective d'estimation, outre que les parties de rarchUecture ont de certaines suites et de certaines liaysons entr'eUes qui ne peuvent être observées que par la suposition d'un seul point de veuê et d'un même coup d'œil.
3 Enfin la perspective géométrique doit souvent gouverner les objets en général, et souvent la pnspective d'estimation les doit examiner en détail. Ainsi ces deux manières de pratiquer ia perspective sont extrêmement nécessaires i un peintre qui veut bien réussir dans sa profession.
» L'étude particulière de la perspective est inutile, me dira quelqu'un ; je n'ai qu'à copier exactement les objets comme ils paroissent à mes yeux, sans m'embaïasser d'autre chose ; mon exactitude à les
bien imiter me fera observer la perspective sans que j'y pense. Il est vray qu'un peintre qui auroit toujours dans la nature les objets tout complets d6 ce qu'il a à peindre pourroit, avec l'exactitude de la veuë, imiter cette nature sans le secours des règles ; mais on s'abuse grossièrement quand on s'imagine qu'on peut faire , de plusieurs pièces ramassées, un tableau dans toute la régularité de l'art. En prenant chaque partie séparément sur le naturel, on ne fera jamais un juste assemblage de ces parties prises de différens endrois, si on n'entend parfaitement les règles et les maximes de la perspective. Je feray voir dans la suite les fautes considérables où tombent ordinairement ceux qui sont préoccupés de cette fausse imagination. »
TABLE ALPHABETIQUE
DE