CHAPITRE V
A la fin de Tannée 1800, la situation dans les départements de rOuest restait encore fort troublée. Au mois d'octobre, les mauvais temps ayant éloigné des côtes les croisières anglaises, le général Bernadotte avait pu un moment se rendre à Paris, laissant au général Tilly le commandement de Tannée de TOuest qui était répartie sur les territoires suivants (1) :
3® division militaire. Rennes;
2« — Brest ;
22« — Tours ;
13« — Pontivy;
12« — Nantes.
Mais, le 9 décembre, le général Hédouville avait été envoyé à Pontivy pour y prendre, d'une façon indépendante^ le commandement exclusif de la 13® division (2), comprenant les troupes suivantes :
Répartition des troupes dans la 13^ division. Rapport du Ministre de la guerre au général Bonaparte (Année de l'Ouest)^
T7« et 4 bataillon de la 30« légère à Belle-Isle (les 2 autres bataillons de la 3« légère sont à Port-Liberté, Lorient, Hennebon et Groix) ; La 71* à Saint-Servan, Chateauneuf et Saint-Brieuc ;
(1) Chassin, Pac. de FOuest, t. UI, p. 666. (1) Chassin, toc. cit., p. 679.
La 79* à Vannes et Sarzeaux ; Les 31' et 82® à Brest et enTirons ; La 9î* à Landerneau ; La 93* à Aiiray et Quiberon.
219 hommes du 19* dragons sont distribués sur différents points de la division.
Ces chiffres étaient faibles en raison des troubles intérieurs et des menaces des Anglais contre Belle-Isle et même contre Brest. A la demande de renforts que Bernadotte adressait aux Consuls le 8 février, il lui était répondu « qu'il ne pouvait être prélevé de troupes que sur les armées du Rhin et dltalie, et que deux mois se passeraient avant qu'elles arrivent (1) ».
C'est dans ces conditions que Bernadotte reçut Tordre suivant :
Au général Bernadotte,
17 mars.
Je vous préviens, Citoyen Général, que par un arrêté en date du 22 ventôse les Consuls ont ordonné l'armement d'une flottille légère distribuée en 12 divisions, composées chacune de 3 chaloupes canonnières et de 18 bateaux canonniers, depuis Flessingue jusqu'aux côtes du Morbihan.
Cet arrêté prescrit en même temps qu'il sera placé, i lieutenant, 2 sergents, 30 hommes d'infanterie et un détachement de 10 canonniers, commandés par i sergent, sur chacune des chaloupes canonnières.
Et sur chacun des bateaux canonniers 1 sergent, S caporaux et 15 hommes d'infanterie.
Je vous invite, en conséquence, à donner des ordres pour qu'il soit mis sans délai à la disposition des préfets maritimes le nombre d'hommes nécessaire pour l'exécution de ces mesures en ce qui concerne les armements qui s'effectueront sur les côtes de la 13® division militaire.
Informez, je vous prie, des dispositions que vous aurez prises à cet égard.
Peu après, d'ailleurs, on lui annonçait lenvoi (2) d'assez sérieux renforts. C'étaient :
La 38' venant de l'armée du Rhin, envoyée dans la 22* division ;
La 11® venant de Hollande, envoyée à Tours;
La W venant de l'armée d'Italie, envoyée à Tours ;
2 bataillons de la 21% envovés i\ Nantes.
(1) Rapport aux Consuls et annotations en marge.
(2) Lettre du Ministre du 13 avril (Armée de TOuest).
Mais en même temps, on le prévenait de mettre à la disposition du préfet maritime de Rochefort, pour les 3 b&timents en armement dans ce port (1) :
i50 hommes de la 21*, Et i50 hommes de la 56".
Et, d'autre part, Bonaparte écrivait le 19 mars au Ministre de la guerre (2) :
Donnez Tordre au général Leclerc de faire partir la l*"* brigade le plus tôt possible pour Bayonne, et faites lui connaître que je désire que cette brigade soit composée de 4 escadrons des 24° et 25^ de chasseurs, 2 escadrons du 18*° de cavalerie, 1 bataillon de la 16* légère, 2 bataillons de la ^V de ligne, 1 de la 63", 1 de la 90°, 2 de la 105*, 12 pièces d'artillerie attelées et approvisionnées.
Je compte que toutes armes réunies, cela doit former 5,000 à 6,000 hommes.
Donnez l'ordre aux seconds bataillons des 72° et 73°, qui sont k Tours et à Angers, et au 3° bataillon de la 68°, qui est à Nantes, de se compléter à 1200 hommes et de se rendre à Saintes pour faire partie du corps de la Gironde.
Prévenez le général Leclerc que ces 3 bataillons, les bataillons francs de rOuest (au total 2,468 hommes nouvellement fondus dans Tarmée) (3), feront le fond de la 2° brigade destinée à s'embarquer avec l'amiral Bruix, et qu'il pourra prendre les hommes de cavalerie pour cette brigade dans le 20° dragons, dans la portion des 24° et 25° chasseurs, qui ont de mauvais chevaux (4)
En somme, et malgré Fenvoi de renforts, l'armée de rOuest se trouvait beaucoup plus faible qu'auparavant. Aussi
(1) Lettre du 29.
(2) Correspondance de Napoléon.
(3) Chassin, toc. cit., p. 660.
(4) l«f avril.
Envoi à Poitiers de : 1 bataillon de la 90*, la 18* compagnie du G* d'artillerie, la 8* du S* arec t pièces de 4 et 4 de 8, f escadron du 24* chasseurs pour faire partie du corps d'observation de la Oironde, sous les ordres du général Thibaut. Plus 150 hommes du 19* chasseurs, pour se rendre à Niort.
A Savary,
18 ayril.
Pour les 1500 hommes de l'amiral Bruix, 100 canonniers avec leurs 6 pièces, 150 hommes du 9* de dragons, un bataillon du 90* à 600 hommes, un de la 68* et, aux canonniers du général Leclerc, aussi à la disposition de l'amiral Bruix, joint aux ouvriers de la marine.
Envoyer un état très exact de tout ce qui s'est embarqué pour que je sache, toujours à quoi m'en tenir.
n'y a-t-il pas trace du moindre commencement d'exécution de l'arrêté relatif aux troupes à fournir à la flottille.
Se faisant l'écho des plaintes de Bemadotte, le Ministre écrivait (1) le 21 avril :
Le général Bemadotte estime qu'il n'a pas assez de troupes pour garder les côtes et les places : il a des craintes pour les îles d'Ouessant, la baie de Douar-
nenez, Brest, les lies de Ré, d'Oleron, d*Aix, Noirmoutiers Il demande
d'autres renforts, attendu que 400 hommes Tont partir de Brest et que 2,000 Tont être mis à la disposition des généraux Lacrosse et Bruix.
D'ailleurs, le Ministre de la police et celui de l'intérieur multipliaient leurs instances pour obtenir de nouvelles troupes dans les départements de l'Ouest où les actes de brigandage et les arrestations de diligences étaient journaliers.
Le Ministre de la guerre répondait :
Guerre à Intérieur.
Je TOUS préviens que 4 demi-brigades et i régiment de hussards sont actuellement en marche pour se rendre à Tarmée de l'Ouest, où ils deyront être employés jusqu'à nouvel ordre.
Gela n'empêchait pas qu'en attendant, la situation de la 22« division ne fût la suivante :
30 avril.
1 bataillon de la iO?*' : 500 hommes ;
Dépôt de la dS*" : 360 hommes ;
19" chasseurs : 300 hommes et 500 chevaux ;
1 escadron du 14*' dragons : 150 hommes.
Aussi Bemadotte demanda-t-il 7,000 à 8,000 hommes, et le Ministre écrivit le 17 mai aux Consuls (2) :
Les principaux ports de l'Océan et particulièrement Brest, sont dégarnis de troupes Les lignes de Kellern qui défendent la rade de Brest ne sont gardées que par 60 hommes : la baie de Douarnenez et celle de Dinan et autres points importants, sont sans défense faute de troupes. Le Ministre de la marine regarde comme insuffisant les 2 demi-brigades qui sont en marche en ce moment pour les départements de TOuest. Il insiste sur Tenvoi de renforts plus considérables
(1) Archives de la Guerre (Armée de l'Ouest). (t) Lettre da 14 mai.
Toutes ces instances n'obtinrent qu'un résultat médiocre. Les seuls renforts furent : la 40® et la 38® qui arrivaient à Rennes le 14 mai et le 9 juin; la il®, dirigée sur Tours; et la 21® sur Nantes (1). Puis les compagnies de vétérans qu'un arrêté du l®*" juin répartit de la façon suivante :
l'^' bataillon : une compagnie à Tours, une à Blois, une au Mans, une à Layal, une à Angers, une à Saumur.
2® bataillon : une compagnie à Port-Malo, une à Rennes, une à Port-Brieux, une à Quimper, une à Lorient, une à Vannes.
3® bataillon : une compagnie à Nantes, une à la Rochelle, une à Fontenay, une à Niort, une à Luçon, une & Saintes.
Or, simultanément, il fallait former un corps de 4,000 hommes pour l'escadre dont Villaret prenait le commandement à Brest avec Laborde et s'opposer aux menaces des Anglais (2) maîtres de l'Ile Saint-Thomé et croisant avec il vaisseaux sur les côtes; pour cela, amener à Brest 3 bataillons des 71®, 79® et 82® demi-brigades (3). Bernadotte dut demander deux nouvelles demi-brigades (4).
(1) En outre, la 49* allait à Caen et la 98* à Rouen. Lettre du Ministre au commandant de Mayence, en date dn 28 mars. Voir d-dessous armée de Batavie, mais hors du commandement de Bernadette.
(2) Correspondance de Napoléon. Lettre dn 28 avril.
(3) Lettre du 23 juin (Armée de l'Ouest).
(4) Lettres de Bernadette du 3 juillet. Déjà, le 20 juin, on a réuni près de Brest trois bataillons des 71«, 79* et 82* et, le 26 juin, le Ministre de la guerre a demandé de nouveaux renforts, en raison de la descente des Anglais à 111e Saint-Thomé et de la présence de II vaisseaux de guerre devant Saint-Maio (Lettre du Ministre do la marine conforme).
Le Ministre de la guerre au Ministre de la marine.
27 juin.
J'ai reçu vos deux lettres d'hier, dans lesquelles vous m'annoncez que le préfet maritime
de Brest confirme la nouvelle de l'occupation par les Anglais de l'ile Thomé J'ai
envoyé un courrier extraordinaire au général Bernadette, pour qu'il obtempère & toutes les demandes de troupes qui lui seront faites par le préfet maritime Je fais un rapport au Premier Consul
Rapport au Ministre.
21 juin.
Le général Humbert, à Brest, réclame par une lettre en date du 21 prairial, les compagnies de grenadiers des bataillons des corps rassemblés sous ses ordres & Brest, qui se trouvent actuellement absents de leurs corps. Il observe que le retour de ces compagnies est d'autant plus utile que ces bataillons sont en mineure partie composés de conscrits et
n'ont jamais été employés activement Le Ministre adresse au général Bernadette
l'ordre de compléter à 4,200 les troupes de l'expédition qui se prépare à Brest, en lui recommandant la plus grande célérité dans l'exécution de ces mesures (Lettre du 26 juin, Correspondance généf*ale).
En réponse, et peut-être lassé de ces demandes continuelles, Bonaparte prit Tarrôté suivant :
Arrêté du 2 août.
A dater du 1*=' vendémiaire (27 septembre 1801), Tarmée de TOuest ne comprendra plus que la i3« division militaire.
Les i 2« et 22* divisions rentreront dans le régime de Tadministration militaire intérieure.
Le commandant de l'armée de TOuest conservait donc toutes les charges de la garde des côtes, de la formation des troupes destinées aux expéditions, et on lui enlevait deux de ses divisions : les meilleures.
La 12% dont il n'a pas encore été parlé, comptait au 25 septembre :
Situation des troupes de la 12"^ division.
25 septembre.
2P, 2 bataillons k Nantes ;
56» à la Rochelle ;
68« à Ré ;
15* légère à Oleron ;
i escadron du 14® dragons à Nantes ;
3 escadrons du 4* chasseurs à Niort ;
Artillerie, vétérans, gendarmes.
Total : 7,556 hommes.
La 22^ avait au 7 septembre :
i" bataillon de vétérans ;
107® et 90* demi-brigade {i bataillon) ;
1«' hussards et 4* dragons;
2, 459 fantassins ;
4,277 cavaliers ;
5 canonniers.
On s'explique que le Ministre ait pu écrire aux Consuls à la date du 2 octobre :
Le général (Bernadotte) m'informe que après le départ de l'expédition (de Villaret) qu'il regarde comme très prochaine, il sera forcé de disposer de la plus grande partie de troupes qui lui restent pour la garnison de Brest et autres lieux maritimes, en sorte que les forces qui lui resteront disponibles
seront insuffisantes pour assurer le service dans la 13® division et surtout pour assurer la défense des côtes dont le contour en cette partie présente un développement de plus 130 lieues
Ce général expose qu'il se fait une exportation très considérable de grains qui passent à Tennemi à défaut du nombre de troupes nécessaires pour occuper tous les points et qu'il serait important de garder et que les Anglais qui croisent dans ces parages ne cessent d'y faire des débarquements partiels qui portent la consternation dans les contrées où le brigandage recommence malgré la plus extrême surveillance des autorités civiles et militaires
Le général Bernadotte demande avec instance qu'il lui soit envoyé au moins un nombre de troupes équivalent à celui qui s'éloignera avec l'expédition.
Au moment, par conséquent, où se signaient les préliminaires de paix, la situation des provinces de T Ouest était à peine suffisante pour une défensive stricte. Ajoutons que Farrêté du 12 juillet, désignant les troupes à embarquer comme équipages sur la flottille, n'avait rien spécifié pour les 10®, 11® et 12® divisions de celle-ci.
Pas un soldat ne fut donc embarqué sur les chaloupes ou bateaux canonniers. Ces derniers, réunis à Saint-Malo, avaient bien reçu Tordre de prendre la mer, mais, sans soldats à bord, on ne pouvait songer à les exposer à une rencontre avec l'ennemi, et TamirsJ Latouche-Tré ville lui-même, malgré son impatience d'avoir des renforts pour sa concentration à Boulogne, était bien forcé de le reconnaître (1).
En résumé, le rôle des troupes de terre de la région de rOuest, au point de vue de la préparation d'une descente en Angleterre au moyen de la flottille, fut nul.
(]) Lettre da tt août, citée ci-dessus.