J. BOUCHOTTE
Arrêté du 27 septembre 1793 (2).
Lecture faite de l'arrêté du Comité de Salut public du Î2 de ce mois qui charge le Ministre de la marine de faire, dans le plus bref délai, tous les préparatifs nécessaires pour faire incessamment un débarquement de 100,000 hommes en Angleterre,
Le Conseil exécutif après avoir mûrement délibéré sur les moyens d'exécution, arrête :
(I) Archives nationales, AP III, 186 B, fi, septembre 1763 (!•' vendémiaire an ii). (t) Archives nationales, A^ I^Ii 186 B.
l'expédition des ILES NORMANDES. 33
Que la répartition de Tarmée de 100,000 hommes sera faite ainsi qu'il suit :
hommes
Sur les côtes de Bretagne, Calais, le Havre, Dieppe. . . . 30,000
Sur les côtes de Cherbourg 36,000
Sur les côtes de GrauTille et Saint-Malo 24,000
Sur les côtes de Brest 10,000
Le Conseil arrête en outre que les Ministres de la marine, de la guerre et de l'intérieur feront de concert les dispositions nécessaires et informeront le Conseil des mesures prises pour l'exécution du présent arrêté.
Au moment où le gouvernement établissait ce vaste projet, la marine française donnait la preuve de son absolue impuissance. Une escadre de 20 vaisseaux de ligne et 4 frégates, sortie de Brest, pour empêcher les Anglais de donner la main aux Vendéens, était forcée d'y rentrer par une mutinerie de ses équipages. Les représentants Tréhouart et Bréard, qui la rencontraient, faisaient destituer les amiraux Morard de Galles et Kerguelen. Ils étaient remplacés, à Brest, par Prieur de la Marne et Jean Bon Saint- André, envoyés « pour surveiller les malveillants et prendre relativement à la marine toutes les mesures de salut public qu'ils croiraient nécessaires », avec les pouvoirs des représentants aux armées (1).
Le premier acte des nouveaux représentants fut « d'épurer » le corps des officiers de vaisseau et de donner le commandement de Tarmée de FOcéan à l'amiral Villaret- Joyeuse, avec Bonnet et Nielly. C'étaient deux lieutenants et un sous-lieutenant qui étaient improvisés amiral et contre-amiraux (2). A tous les degrés de la hiérarchie le personnel naval était en pleine crise et peu capable d'entreprendre immédiatement une grande opération.
Mais en admettant même que, malgré cette situation si grave, le gouvernement ait pensé un moment à mettre à exécution le plan contenu dans l'arrêté du 22 septembre, de nouvelles préoccupations vinrent bien vite faire dévier les préparatifs.
En ce qui touche les forces de terre, tout ce qui fut envoyé dans Touest eut la mission exclusive de lutter contre la grande armée catholique et royale, alors à l'apogée de sa force.
(I) Aalard. Collection des arrôlôs du Comité de salut public, (t) Ooérin. Histoire meunlime,
En outre, les représentants sur les côtes furent les premiers à signaler l'impossibilité, par suite de l'appauvrissement de la Bretagne, de nourrir, dans le voisinage de Brest, 60,000 soldats et les équipages de 40 vaisseaux (1). Cette difficulté d'approvisionner notre grand port militaire de rOcéan se retrouva constamment par la suite. Elle eut, à ce moment, pour résultat de faire également modifier le but assigné d'abord aux armements maritimes. Il ne s'agit plus que de veiller à la rentrée des convois d'Amérique , au-devant desquels on envoya 2 vaisseaux et 2 frégates, le 10 octobre, 5 vaisseaux et 1600 hommes, le 26. Plus tard, ce sera toute l'armée navale, ce qui amènera le combat du 13 prairial et la rentrée à Brest des forces réellement combattantes.
Cependant, dès le 21 octobre 1793, les représentants à Brest, faisant ainsi preuve d'un véritable optimisme, ont annoncé que l'escadre est prête pour la grande opération (2). Cette assurance n'est le signal ni d'une concentration de troupes, ni d'aucun préparatif pour mettre à e^^écution l'envoi en Angleterre des 100,000 hommes annoncés par l'arrêté du 22 septembre 1793.
Le gouvernement, abandonnant l'exécution de son projet, n'accueille pas davantage ceux des particuliers, tels que le représentant Garnier, dont les idées sont intéressantes à signaler, en ce que les objectifs indiqués par cet auteur, Aurigny et Newcastle, furent repris, l'un et l'autre, ultérieurement.
Un des représentants chargés de la levée en masse dans la Manche et l'Orne, au Comité de Salut public (3).
Cherbourg, 28 septembre 1793.
Citoyens mes collègues,
Mon collègue Le Carpentier se propose de quitter Cherbourg demain pour parcourir quelques autres districts du département. Nous nous divisons le trayait pour opérer avec plus de rapidité. L'uniformité de nos principes nous assure que nous ne trouverons que des avantages dans cette mesure, pour laquelle vous nous avez autorisés, si nous le jugions convenable.
Je ne partirai de cette ville que la semaine prochaine ; je regarde comme
(l) Rapport des représentants (Collection Aulard).
(l) Collection Aulard.
(3) Arch. Guerre. Armée de l'Ouest.
I/EXPÉDITION des ILES NORMANDES. 35
bien intéressant pour la République de prendre une connaissance particulière de la situation de ce port, de ses ressources, de celles que peut fournir le département en bois de construction et autres approvisionnements pour la marine, de la facilité que Ton peut rencontrer à construire tels ou tels bâtiments, et ce que la République peut se promettre d'avantages de cette rade (Cherbourg).
Ce que vous savez comme moi, c'est que ce port est le plus favorablement situé pour tenter quelque entreprise soit sur Aurigny, Jersey, Guernesey ou les côtes d'Angleterre. Le peuple manifeste partout une haine mortelle contre cette lâche nation, et la facilité avec laquelle on peut faire une expédition dans une nuit et à la sourdine, en profitant ou d'une marée ou d'un brouillard favorable, vous indique de quelle importance devient pour nos projets ce point particulier des côtes du Nord.
On peut combiner ici une descente avec autant de succès que de secret, et, quand elle n'aurait pas lieu, la crainte de sa possibilité serait seule suffisante pour retenir ce peuple insolent dans son continent et changer l'ordre de ses plans hostiles.
Ce que je dois vous dire, c'est qu'après avoir conféré sur un pareil projet avec quelques hommes sûrs, ils s'étonnent que nous n'en fassions pas la matière d'une de nos principales dispositions d'attaque.
Nous ne multiplions pas assez nos chaloupes canonnières ; avec elles, nous nous procurons la ressource des forces navales et de transports de troupes ; ces petits bâtiments se battent avec succès contre des vaisseaux de ligne et ont le double avantage de la supériorité sur les frégates et contre toutes sortes de bâtiments plus forts qu'eux, parce que leurs coups sont presque toujours assurés et qu'ils échappent à ceux de l'ennemi par le peu de surface qu'ils offrent aux batteries. D'ailleurs, quarante canonnières ne vous coûteront pas la dépense d'un vaisseau de ligne ; elles seront même construites avant lui et elles feront face A plusieurs bâtiments de cette nature.
Par cette voie, non seulement vous quintuplerez vos forces de mer en très peu de temps, mais encore vous vous assurerez l'avantage de vous les procurer sans que l'Anglais en ait l'ombre de soupçon, parce que ces sortes de bâtiments frappent peu les regards et que, n'étant point de port qui ne soit susceptible d'une pareille construction, vous pouvez établir partout des chantiers, faire construire à la fois sans que, dans la France et même dans les lieux où on y travaillera, ce travail fixe l'attention de qui que ce soit.
Mûrissez mes réflexions, si vous croyez qu'elles valent la peine d'être discutées ; mais avec quelques vaisseaux de ligne, force chaloupes canonnières et tous les préparatifs d'une descente disposée dans les villes les plus convenables, TOUS pouvez, au mois de mars et même dans quelques journées favorables de cet hiver, tenter cette grande entreprise, plus susceptible de succès qu'on ne pense, si elle est bien concertée.
Au surplus, je vous fais passer deux plans d'expédition que Tient de me remettre le général Tilly, et sur lesquels j'appelle votre attention (I) ; ils
(1) Ces deas plans ont poar objet : 1* la conqnôte de l'île d'Aarigny ; 2* une expédition navale en tqo d*aller détraire les entrepôts de charbon de Newcastle.
vous prouveront que le port de Cherbourg est un des points les plus intéressants pour Texécution des projets que tous pourriez concerter contre TAngleterre. Ces plans ont besoin d*étre mt^ris, sans doute.
Garnier (de Saintes).
Après la déroute des Vendéens, à Savenay, leur retour au sud de la Loire et la formation des colonnes infernales de Turreau, la Convention crut à la fin prochaine de Tinsurrection. D'autre part, Texaspération contre l'Angleterre était devenue extrême : nos côtes avaient été insultées, les rebelles soutenus constamment, au moins en argent, et en armes et en conseils. Enfin, les succès remportés contre l'armée du duc d'York avaient fait penser que l'armée anglaise, composée en grande partie de mercenaires étrangers, était bien moins redoutable qu'on ne l'avait cru. Sa marine seule n'ayant pu tenter d'attaque sérieuse sur le littoral français, on en concluait que cette puissance anglaise était bien moins forte qu'on ne l'avait estimé.
Des craintes exagérées de débarquement (1), qui avaient marqué le commencement de 1793, on passa, sans transition, à une extrême confiance, qui se traduisit par le projet d'expédition de janvier et février 1794.
Le 30 janvier 1794, le « système général des opérations » (2) pour la campagne prochaine, portait :
«c Les armées de TOuest, des côtes de Brest et des côtes de Cherbourg, qu'on peut regarder comme n'en faisant qu'une, ont trois objets à remplir : 1® finir la guerre de Vendée ; 2» garder les côtes ; 3<» opérer la descente projetée sur les côtes d'Angleterre.
« U faut, pour le premier, de la caTalerie légère, quelques corps d'infanterie bien en masse et très peu d'artillerie; pour le second, de bonnes garnisons dans les ports et de bons corps de garde sur les côtes : pour le troisième, les mêmes dispositions que pour le second, avec une flotte nombreuse toujours prête.
« n est à remarquer, au sujet de cette descente, que, lors même qu'elle ne pourrait pas s'eflectuer cette année, les seuls préparatifs tiendraient en respect toutes les forces navales de l'Angleterre pendant la campagne... et Tempêche-
(1) Voir d-dessut.
(2) Savary, tome III, p. 121-157, cité par Chassin {Vend, pair., tome III, p. 465).
l'expédition des ILES NORMANDES. 37
ndent de rien tenter de considérable ailleurs... Il est donc essentiel de pousser les préparatifs avec toute la yigueur possible et de se tenir en mesure de profiter de la première occasion pour Texécuter. »
Dès la fin de 1892, les « Amis de la Liberté, de Gran ville », avaient signalé des rassemblements d'émigrés à Jersey et à Guemesey, Tenvoi aux îles normandes de 3 régiments d'infanterie anglaise et de quelques frégates. C'était là, disait-on, pour les côtes, un danger permanent, mais surtout une blessure d'amour-propre, par la présence, si près de la France, des ennemis les plus décidés du régime révolutionnaire. Les instructions prescrivant, en cas de succès à Jersey et à Guernesey, de mettre à mort tout ce qu'il y aurait d'émigrés, prouvent le ressentiment et la colère qui animaient la Convention et le Comité de Salut public contre ce nid d'adversaires politiques échappés au régime de la Terreur (1). Enfin l'exécution du projet d'enlèvement des îles normandes paraissait relativement facile.
C'est ainsi que fut rédigé le plan d'opérations contenu dans l'arrêté du 31 janvier 1794 (12 pluviôse an u) décidant, pour les dates du 19 ou 20 février 1794, une expédition contre les îles de Jersey, Guemesey et Aurigny et le rassemblement, à cet effet, de 20,000 hommes à Port-Malo (2).
Les lettres suivantes du Ministre de la guerre donnent à ce sujet des détails très complets :
Le Ministre de la guerre au citoyen Rossignol, général en chef de l'armée des côtes de Brest (3).
Paris, lo 17 pluviôse an n.
Je t*envoye, mon cher concitoyen, pour le plus grand jour (?) un arrêté du Comité de salut public pour faire, du 1*' au 10 Tentôse, une expédition sur les lies de Jersey, Grenesey (sic) et Aurigny, pour s'en emparer et s'y établir en force.
20,000 hommes d'infanterie sont destinés à cette opération, 2 à 300 hommes de troupes à cheTal et 200 canonnicrs^ avec 8 pièces de campagne et 12 oha-
(1) Voir plus loin les instructions du général Rossignol au général Labordo, commandant la division de gauche.
(2) Archives nationales. AF, II, t02.
(3) Archives Guerre. — Armée de l'Ouest.
siei's; tu les rassembleras le plus tôt possible, tant au Port-Malo qu^aux environs, pour faire Texpédition le plus lestement possible, en partant de ce port à Tépoque où tu seras convenu avec le commandant de la marine de s*y réunir dans le terme circonscrit par le Comité. On partira le soir, pour attaquer à la pointe du jour Jersey, Grenesey et débarquer à A urigny ; tu te concerteras avec le commandant de la marine pour être toujours au fait des forces et dispositions de Tennemi. Le Ministre de la marine s'est cbargé de donner tous les ordres convenables pour sa partie. Les ordres sont déjà donnés, et tu les as reçus, pour qu'aucun bâtiment présent ne sorte de nuit et ne puisse communiquer avec l'ennemi. Tu feras laisser ù terre, au lieu du départ, les bagages des troupes de débarquement, qui emporteront seulement dans leur havresac pour six à huit jours de biscuit, qui leur sera fourni par la marine.
Je pense, citoyen Général, qu'après avoir donné les ordres aux différents corps de troupes que je vais t'indiquer, ou autres, à ton choix, de se rendre autour du point d'embarquement, tu te rendras de ta personne à Port-Malo, avec ton chef d'état-major, qui fera toutes les dispositions préliminaires pour ne laisser pénétrer à qui que ce soit l'objet de l'expédition, et en prenant toutes les précautions convenables pour faire prendre le change. Tu feras rassembler par lui quelques guides connaissant bien les îles de Guernet, les lies de Jersey, Grenesey et Aurigny; il s'abouchera, ainsi que toi, avec le commandant de la marine.
Tu vois par l'arrêté qu'il y a deux attaques; ainsi, il faudra un ordre de bataille particulier pour chaque attaque, et c'est par ces deux ordres de bataille qu'on réglera l'embarquement et le débarquement des troupes et leur position militaire en arrivant.
L'armée destinée à l'expédition sera partagée en deux divisions de 40,000 hommes chacune, de 15 bataillons, formant 3 brigades, qui seront réunis dans les points les plus rapprochés du lieu de dépîirt, les officiers supérieurs et autres étant avec leurs troupes.
Les bâtiments se trouveront à Port-Malo; ils formeront deux escadres; chacune portera les flammes de la couleur des pavillons du bâtiment qui en sera le chef et sur lequel l'officier général commandant la division sera embarqué.
Le chef de l'état-major distribuera aux deux adjudants généraux des divisions l'état des bâtiments destinés à chacune des deux divisions. Les bâtiments marqués et signalés, les adjudants généraux iront reconnaître les troupes de leurs divisions d'après l'ordre de bataille qui leur aura été remis par le chef de l'état-major, et se concerteront ensuite avec lui ; il traitera aussi l'objet de Tartillerie avec le commandant et le directeur du parc, en observant de ne séparer de chaque pièce rien de ce qui est nécessaire pour la prise et la manœuvre; il donnera communication des signaux aux officiers généraux et supérieurs.
II sera formé, à chaque division, une avant-garde d'hommes lestes et de bonne volonté et, s'il est possible, ayant déjà embarqué; on y joindra une compagnie d'ouvriers en tous genres, avec outils, fascines, gabions, clayes, madriers, poutrelles, le tout pris au parc d'artillerie à Rennes.
La 1** division, ou de droite, sera commandée par le général de division Laborde, ayant pour lui le général de division Huet, avec deux généraux de brigade et un adjudant général, ces trois derniers pris par toi dans ceux de
l'expédition des ILES NORMANDES. 39
Tannée des côtes de Brest. Elle sera destinée à Tattaque de Jersey, avec 15 bataillons, formant environ 10,000 hommes, 2 escadrons de hussards ou de chasseurs, que tu choisiras, et 200 canonniers, fournis par le parc de Rennes. L'article 8 de l'arrêté fait Ténumération des vaisseaux employés à cette attaque et au transport des troupes.
La 2* division, ou de gauche, sera commandée par le général de divijfion Vexu, ayant pour lui le général de brigade Vachor, avec deux autres généraux de brigade et un adjudant général, qui seront fournis, l'un, par l'armée des côtes de l'Ouest avec l'adjudant général, et l'autre, par l'armée des côtes de Cherbourg. Elle sera destinée à l'attaque de Grenesey, avec 15 bataillons dïnfanterie seulement. J'écris au général Turreau de diriger le plus promptement possible sur Cherbourg, par Rennes, 8 bataillons, formant environ 5,800 hommes, savoir : les 1«' et 2« bataillons du 67®, le !•' bataillon du 87® et le l»' du 110% le 1" bataillon du Bec-d'Ambès, le i* bataillon du Becd'Ambès et les 22* et 23« bataillons d'infanterie légère, avec un général de brigade ou un adjudant général.
J'écris aussi au général Vialle de diriger sur Brest, par Dol, 7 bataillons, formant environ 5,300 hommes, savoir : le 1«' bataillon du 31®-2 régiment, le 2« du 6«, le 1" de Paris, le 2« de Paris, le 11«-2 de la Manche et le 4«-2 de la Dordogne, avec le i9*-i d'infanterie légère et un général de brigade.
Tu vois que je ne marque point à ces généraux en chef quel est l'objet de l'expédition, et que je leur indique même une autre destination ; mais je t'en préviens, afin que tu arrêtes h temps la marche de ces troupes et que tu les places dans les villages autour de Port-Malo.
Quant à toi, tu auras 15 bataillons à réunir aussi, savoir : le 1«' et le 2*-2 du bataillon du 9*, qui se forme à Belle-Isle-en-Mer et à Châteauneuf, le 2«-2 du U% qui est à Saint-Brieux, et le 1"-2 du 32% qui est à Port-Malo; le 2« du 32«, qui est à Nort; le 1" du 82«-2, qui est à Rennes; le 1«' du 92®, qui est à Saint-Servan ; le 2* du 106", qui est à Lesnevan; le 1«'et le 2« du 109*, qui sont à Ronin ; les 1«' et 2* du 1 11«, qui sont au port de la Liberté, le 8* du Calvados, le 14«-2 de la Charente et le 6* de la Côte-d'Or, ce qui doit faire environ 8,800 hommes, avec deux généraux de brigade et un adjudant général.
Si tu ne peux avoir quelques-uns de ces bataillons, tu leur en substitueras d'autres, A ton choix, pourvu qu'ils soient aguerris et qu'ils ayent, s'il est possible, le pied marin.
Le tout sera embarqué, selon les deux ordres de bataille, par les deux escadres et rangé, pour débarquer, dans le même ordre; les sacs ne seront remplis de biscuit que pour six à huit jours.
L'ordre de l'embarquement sera donné par toi par un signal placé sur la côte de manière à être vu et répété de toute l'armée ; il sera porté en même temps, par deux aides de camp, aux deux généraux de division Laborde et Vezu. Le premier signal de partance donné et l'ordre reçu, les avant-gardes et les deux divisions se rendront à leurs bâtiments respectifs; ils appareilleront pour arriver dans l'ordre prescrit à vue convenue entre les généraux de terre et de mer. Au second signal, on prendra le vent, et chaque division marchant ensemble le mieux possible sur le point de débarquement.
Jusque-là, personne de l'armée ne saura <Jù il va ; tu rédigeras pour chacun
des deux généraux de dÎTision commandant les attaques une instruction particulière, qu*il n'ouvrira qu'en mer. Tous les cas y seront prévus, conformément à l'arrêté du Comité, et d'après ce dont tu seras convenu dans les esprits avec le commandant dç la marine. Ces deux généraux en extrairont aussitôt une instruction, qu'ils enverront à chacun des trois généraux sous leurs ordres, et ceux-ci aux chefs de brigade ou de bataillon. La traversée sera entièrement à la marine, et les ofûciers de terre ne se mêleront que de la police des troupes de terre. Au moment du débarquement, qui se fera sous la protection du feu de nos vaisseaux, dès que le feu des batteries ennemies commencera à ralentir, l'adjudant général de la division se portera sur un bâtiment ou chaloupe légère à la tète de l'avant-garde, avec les officiers de l'état-major et du génie, pour reconnaître de son mieux le terrain et se mettre en état d'aider le coup d'œil du général, qui, dès qu'il aura débarqué, suivra son génie militaire. L'avantgarde, formée sur le rivage, prendra poste pour soutenir une première attaque sous la protection du feu de nos vaisseaux ; de cette première position, l'adjudant général, avec les officiers du génie, parcourera les points les plus à portée, examinera ceux susceptibles d'être fortifiés très promptement et distribuera les ouvriers et travailleurs, qui se mettront aussitôt à la besogne sous lo direction des ingénieurs.
Ces dispositions faites, il fera débarquer légèrement la division et, après une heure de repos, s'il est possible, la fera marcher au soutien de l'avant-gorde, qui se portera en avant dès qu'on la jugera suffisamment rafraîchie ; les travaux se continueront avec activité, on débarquera les pièces de campagne et obu-
siers et on fortifiera un ou deux postes à l'abri d' (illùibte) en état de s'y
soutenir, et on établira le premier dépôt, magasin, ambulance.
Tu recommanderas aux chefs des attaques de se conformer exactement à l'article 10 de l'arrêté et, en outre, de se tenir exactement au courant, à Port- Molo, de tous les événements, dont tu nous instruiras régulièrement par des courriers extraordinaires.
La première opération, comme tu vois, est de faire avancer les bataillons que tu prends dans ton armée sur le point d'embarquement, en observant de leur donner des ordres pour un lieu éloigné et de les arrêter tiu point nécessaire ; tu auras la même attention pour les 7 bataillons qui viendront des côtes de Cherbourg et pour les 8 bataillons qui viendront de l'Ouest. Je préviens les généraux qu'ils n'avertiront, pour les étapes, que dans leur arrondissement, et que tu te chargeras du surplus sur la route qu'ils t'enverront ; en faisant commencer les mouvements, tu y pourvoiras pour les marches sur ton territoire et tu donneras des ordres aux étapiers pour les marches réelles et non pour les fictives, qui seront au delà du point où tu arrêteras.
Je préviens ici l'administration des subsistances de... (illmble), à Port-Malo et environs, pour les rassemblements des troupes des côtes et pour alimenter au dehors; enfin, tu prendras toutes les précautions possibles pour que les troupes ne souffrent dans aucun de leurs besoins.
Ta deuxième attention sera de remplacer les troupes destinées à l'opération dans les lieux dont tu les auras tirées, en faisant une nouvelle répartition de ce qui te restera, de manière que les points les plus importants soient couverts; tu vois qu'il sera nécessaire de faire plusieurs marches et contremarches pour dérober la connaissance exacte de sa situation et de donner de l'in-
l'expédition des îles normandes. 41
quiétude aux ennemis^ en paraissant s'occuper des grands projets de descente en Angleterre, indépendamment de l'expédition particulière que Ton Ta voir exécuter, et j'espère bien réussir, d'après tous les soins que je ne doute pas que tu ne prennes avec tous tes coopérateurs. Accuse-moi la réception de cette dépêche sans nommer les lieux dans ta réponse ; enfin, fais en sorte que rien ne perce le mystère profond dont cette opération doit être enveloppée, et que tout le monde prenne le change sur les préparatifs.
Le Ministre de la guerre au citoyen Rossignol, général en chef de l'armée,
Paris, 21 plaviôse an ii (1) de la République française.
Je t'ai adressé par un courrier ma dépêche du 17 de ce mois, avec Tarrêté du Comité de salut public du 12 sur Fexpédition secrète qu'il ordonne au lOyentôse. J'ai envoyé en même temps un courrier au général de division Laborde, qui commandait la colonne de droite qui a emporté la redoute anglaise, avec ordre de se rendre, par la traversée de la France, k Port-Malo pour le 29. Je l'attache aux côtes de Brest. Je joins ici des lettres de service.
Les généraux Turreau et Vialle ont reçu en même temps que toi l'ordre de mettre en mouvement leurs contingents; tout doit s'ébranler en ce moment, et je suppose que la marine est en mesure. Il me tarde d'avoir des nouvelles de tes dispositions. Je t'envoie le général de brigade Vachot, qui est destiné pour les côtes de Cherbourg, mais qui sera envoyé dans l'expédition, ainsi que Vezu, qui est ici et ne tardera pas à se rendre. Huet doit y être rendu directement; ci-joint ses lettres de service.
Donne-moi fréquemment de tes nouvelles et surtout mets la plus grande activité dans l'ensemble de tous les préparatifs, afin que le jeu des moyens ait tout le succès que le secret, l'accord et la bravoure assurent aux armes républicaines.
Vialle me marque que des bataillons sont partis aujourd'hui des différents points. Je vois par la route qu'ils passeront les 23, 24, 26 et 2H à Dol ; cela va bien. Envoyé quelqu'un en diligence à Turreau. Assure- toi aussi de l'exactitude de son mouvement. Songe que rien ne doit empêcher l'expédition et ménage tes bataillons pour remplacer ceux qui n'arriveraient pas à temps.
Signé : Bouchotte.
En résumé, Fexpédition devait se composer de 20,000 hommes d'infanterie, 200 à 300 cavaliers, 200 canonniers, 8 pièces de campagne et 12 obusiers, se rassembler autour
(1) 9 février 1794.
de Port-Malo, et prendre six à huit jours de biscuit pour tout bagage.
L'armée devant fournir deux attaques (celle de droite sur Jersey, général Laborde ; celle de gauche sur Guernesey, général Vezu) formera 2 divisions à 15 bataillons chacune, formant au total 6 brigades.
L'armée de r ouest (Turreau) doit fournir 8 bataillons {&1^, 87% H0% bataillons du Bec-d'Ambez, et 22« et 23« bataillons d'infanterie légère) 5,800 hommes.
L'armée de Cherbourg (général Vialle) doit fournir 7 bataillons (31®, 6®, bataillons de Paris, de la Manche, de la Dordogne, 19® bataillon d'infanterie légère) 5,300 hommes.
L'armée de Brest fournira 15 bataillons (2 du 9®, Belle- Isle ; 1 du 14®, Saint-Brieuc ; 1 du 32®, Port-Malo ; 1 du 32®, Niort; 1 du 82®, Rennes; 1 du 92®, Saint-Servan ; 1 du 106®, Lesnevan; 2 du 109®, Ronin; 2 du 111®, Port de la Liberté; 1, Calvados, 8®; 1, Charente, 14®; 1, Côte-d'Or, 6®): soit 8,800 hommes.
Le plus grand secret est recommandé et, en outre, on devra chercher à remplacer les bataillons enlevés à la défense des côtes.
Dès cette époque commence le rassemblement.
Déjà il avait été prescrit de faire partir de Brest les deux régiments dits de la marine, qu'on devait bientôt supprimer, et le général Tribout (commandant la 13® division) rendait compte de l'exécution de cet ordre... Le 7, Rossignol était avisé de l'envoi des grenadiers du 82®, détachés de l'armée du Rhin. Le 8, le général Vialle (Cherbourg) donnait avis de l'envoi sur Brest des 7 bataillons stationnés à Dieppe (19® de chasseurs, 2® Paris), au Havre, à Cherbourg et à Gran ville, et se plaignait de ne pouvoir remplacer ces troupes autrement que par des réquisitionnaires sans valeur militaire. En envoyant l'ordre de départ du 31®, il prescrivait de l'armer et de l'équiper en prenant au besoin les effets nécessaires dans les autres corps (1). De son côté, le
(1) Le besoin d'armes se manifestait pour le 19* de chasseurs et le 2*, de Paris. (Lettre du commandant de Dieppe, 9 floréal.)
l'expédition des ILES NORMANDES. 43
général Thureau (ouest) mettait en marche le 67® avec une compagnie d'ouvriers du génie et un convoi de munitions. Mais là s'arrêtaient ses bonnes dispositions. Dès le 9, il se plaint au Ministre de ne pouvoir envoyer les 8 bataillons (5,800 hommes) demandés et obtient la révocation de Tordre en ce qui concernait la 1'® division de l'armée du Nord. Le 10, Rossignol, en rendant compte de ses premiers mouvements:, (départ de Brest des 4 bataillons de la marine et leur remplacement par 1 bataillon de la 18® demi-brigade, 1 d'Arras et 1 d'Orléans) demande des renforts nécessités par le doublement de la garnison des vaisseaux de Brest. Le 11, sur la plainte du commandant de la 15® division, le général Vialle, qui a expédié ses 7 bataillons, réclame 17,000 hommes pour les remplacer ; ses demandes se renouvellent jusqu'au 18. Le même jour, le Ministre, en prévenant Rossignol de l'impossibilité où était Thureau de lui envoyer les 8 bataillons prescrits, maintient son ordre pour le rassemblement de 20,000 hommes, 200 canonniers et 200 à 300 chevaux pour le 1®' ventôse (février), ce déficit devant être comblé par les brigades Schertz et Canuel et les garnisons de Port-Malo, Fougères et Rennes. Le 12, le général Vialle rend compte du retard des troupes envoyées du Havre (6® d'infanterie, 1®*" bataillon, Paris). De son côté, le général Canuel, appelé, demande des renforts pour Quiberon, le 13 ; le commandant de la 12^ division rend compte qu'il ne peut fournir 1300 hommes demandés à Rochefort pour les vaisseaux.
Le 14, Rossignol adresse un rapport sur les mouvements exécutés : l'armée de Cherbourg est cantonnée de Saint- Brieuc à Pontorson; six obusiers sont partis de Brest; on travaille à Reims à faire des gabions et des fascines ; à Saint- Malo on prépare 30,000 sacs à terre et des outils. Il cherche à remplacer, par ses moyens propres, ce que l'armée de l'Ouest ne peut lui fournir, et, enfin, il annonce qu'il ne sait toujours pas quel est l'officier général de marine qui doit commander les forces navales de l'expédition.
Le 16, le Ministre félicite Rossignol de ce qu'il a déjà fait pour la préparation de l'expédition, lui annonce la désignation du contre-amiral Cornic, et lui recommande de donner le change sur ses projets.
Le 17, il lui envoie le général Moulin et lui annonce le
départ du représentant Billaud-Yarenne, qu'avait déjà précédé Ruamps à Port-Malo.
Le 19 (1®' ventôse), nouveau rapport de Rossignol. Averti le 25, à Rennes, que Thureau ne lui enverrait personne, « il s'est naultiplié et a complété ses 20,000 hommes {sic) ». Le 28, il a trouvé, à Port-Malo, le commandant de la marine et a « acquis la conviction que les navires ne seraient pas prêts y< pour le l®*" ventôse et que, d'ailleurs, les troupes sont trop « dispersées pour pouvoir s'embarquer ce jour-là ». Bien qu'il n'ait que 8 obusiers au lieu des 12 prescrits, il sera prêt pour le 4 ou le 5. Les troupes auront toutes déjà été au feu ; quelques-unes seulement n'auront jamais été embarquées.
Tout cela paraît bien optimiste, d'autant plus que le 19, Thureau et Du val (12® di\ision) demandant à suspendre le départ des 7 bataillons de l'armée de Cherbourg, désignés pour celle de Brest, il semble naturel d'en conclure que ces troupes n'étaient pas encore parties. D'autre part, le 20, Rossignol se plaint de manquer d'armes (1). Cela ne l'empêche pas, le 23, d'écrire aux représentants Lavallée et François qu'il est prêt, et de fournir, le 25, les deux rapports suivants, avec situation à l'appui :
Le général en chef de l'armée des côtes de Brest, au Comité de Salut public de la Convention nationale.
Au quartier général de Port-Malo. le !• jour du mois do ventôse, l'an II de la République française une et indivisible.
Citoyens Représentants,
Je TOUS fais passer Tétat effectif des deux divisions que vous m'îivez demandées pour l'expédition que vous avez arrêtée ; vous verrez que je n'ai point perdu un instant k me conformer à vos ordres.
D'après les lettres du Ministre de la ^erre, je n'ai pu qu'épuiser tous mes moyens.
Sa première, en date du M pluviôse, ne m'est parvenue que le 22; dans cette lettre était spéciûé mon contingent, qui se bornait à 8,800 hommes.
Sa deuxième, en date du 21, m'annonçait l'arrivée des deux contingents : de Vialle, commandant à Cherbourg ; de Thureau, commandant à VOaest,
Sa troisième, en date du 23, et qui ne m'est parvenue que le 2(5, m'apprit
(1) Le départ de la Rochelle du 1" bataillon de la Charente-Inférieure n'est annoncé que le 13 février.
l'expédition des ILES NORMANDES. 45
que je ne devais plus compter sur la colonne de Thureau, et m'ordonnait dV suppléer de tous mes moyens.
Il me fallut donc dégarnir plusieurs points de défense et pourvoir à compléter 15 à 16,000 hommes.
Je donnai les ordres les plus prompts aux différents bataillons de Tarmée disséminés sur Tétendue de toute la ci-devant Bretagne pour les faire marcher vers le point demandé.
Vous verrez, citoyens Représentants, par l'état que je vous envoie, que les cantonnements ont été les plus rapprochés possible, car il a fallu transiger un peu avec les difficultés de se procurer des vivres et l'importance du secret.
Les représentants Ruamps et Billaud-Varenne ont dû demander à Paris. des baïonnettes et des fusils; il manque beaucoup de ces armes dans nos bataillons, et en voici, en partie, la raison :
L'armée des côtes de Brest , que je commande, a été formée des débris de bataillons qui sortaient de la Vendée^ et chacun sait que les déroules qu'ils y avaient éprouvées les avaient mis dans le plus grand dénûment d'armes et d'effets d'habilfement.
Depuis que je commande l'armée de Brest^ je n'ai cessé de m'occuper de la réparation des armes et des moyens de m'en procurer ; mais je n'ai pu y suffire, à raison des nombreux contingents dont on a complété plusieurs bataillons.
Je suis donc en mesure, citoyens Représentants, pour le nombre effectif d'hommes; quant au déficit des armes, j'y pourvoirai autant qu'il me sera possible ; j'ai mis tous les fusils en réquisition dans les communes de Vtre, Avranches, Pontorson et autres lieux; j'ai envoyé un général, à cet effet, pour les recueillir, et je vais mettre en activité l'état-major des deux divisions pour organiser l'ordre de bataille, parcourir les cantonnements et désigner tous les besoins de la troupe.
Mon chef d'état-major a fait préparer à 5o/irfor, Paramé et Cancale des églises, qu'il a fait cloisonner pour recevoir les effets de chaque bataillon ; le biscuit sera porté à ces trois endroits, et la distribution s'en fera à mesure que chaque soUat aura déposé ses effets, comme le comporte l'article 5 de votre arrêté.
La désignation des généraux que je vous soumets est le choix, en partie, du Ministre de la guerre et des représentants Ruamps et Biltaud, avec lesquels je ne cesserai de m'entendre et de communiquer; ils sont convenus ensemble de réunir en conseil, avant le départ, les deux généraux divisionnaires, le contre-amiral Cornic, moi et mon chef d'état-major, pour délibérer sur les instructions à donner aux généraux pour l'expédition ; je leur ferai part de celles que j'avais déjà travaillées, et qui sont exactement calquées sur les différents articles de votre arrêté.
J'ai donné aux deux représentants connaissance de toutes mes opérations ; la partie de terre ne se fera point attendre.
Le Général en chef, Rossignol.
Armée des côtes de Brest.
V division.