CHAPITRE V
Le rôle de Bonaparte dans son court passage au commandement de l'armée d'Angleterre et le fond même de ses intentions ont été très diversement appréciés.
Il y a dans toute cette affaire beaucoup de choses qu'on ne peut s'expliquer. Or, l'hypothèse de fautes, d'erreurs, de maladresses absolument incompatibles avec le plus grand génie de l'Histoire devant être écartée, il ne reste que des motifs personnels résultant de Texamen des faits eux-mêmes, pour essayer de se former une opinion.
Bonaparte avait-il sollicité le commandement qui lui fut conféré le 26 octobre ? Rien ne paraît l'indiquer.
Pourtant il l'accepte et son empressement à offrir de faire concourir ses propres troupes à l'expédition semble prouver que le poste ne lui déplaît pas.
Jusqu'au 5 décembre, date de son arrivée à Paris, d'autres soucis l'occupent. C'est dans la période qui s'étend de ce jour au 23 février que son désir de voir aboutir cette grande entreprise va pouvoir se manifester.
Or, si pendant ces deux mois passés son activité habituelle ne se dément pas et est attestée par sa vaste correspondance, on peut être surpris du nombre considérable de pièces montrant chez lui des préoccupations tout à fait étrangères au projet de descente et par contre de la rareté des occasions où il traite lui-même la question.
C'est trois fois seulement qu'il a avec les Irlandais des
conférences assez ternes si Ton croit le journal de Wolf Tone :
21 décembre, — Le soir nous sommes revenus avec Turraut {sic) et Lewins a longuement causé ayec lui il parait peu au courant des affaires irlandaises; par exemple, il semble conTaincu que notre population ne dépasse pas deux millions d'âmes, ce qui est absurde.
23 décembre. — Lewins lui (à Bonaparte) a remis une copie des
mémoires que j'ai fournis au gouvernement français en 179fi, il y a près de deux ans, et que les événements ont justifiés d'une façon complète. Ses manières sont froides et il parle fort pou. Son ton n'est pas aussi sec que celui de Hoche ; on dirait plutôt qu'il est empreint d'ennui. Il est cependant très courtois envers nous, mais de ce que nous avons vu ou entendu de lui, il nous est impossible d'augurer bien ou mal.
La troisième entrevue n'est pas plus décisive.
Bonaparte envoie en mission Kléber, Desaix, Dufalga, Caflfarelli, Forfait et Andréossy. — Mais de quoi s'agit-il réellement?
Tout d'abord, d'un projet tout à fait étranger à l'opération principale, c'est-à-dire d'une attaque contre les îles Saint- Marcouf ; or, ces îles sont alors peu abordables parla flottille seule, qu'un échec devait décourager et déconsidérer (i).
Desaix, le 17 février, va inspecter une escadre dont l'armement a été ordonné six semaines avant, qui n'est pas et ne peut être prête et dont l'équipement n'est prévu que pour une date (20 avril) postérieure de deux mois à sa visite.
Forfait a la mission de préparer un embarquement pour le 28 février, alors que la construction des canonnières ne doit être terminée que le 22 mars.
CafiFarelli reçoit le 12 février l'ordre de partir pour Bou-
(1) Il n'y a ponriaat pas grand rapport entre ce qu'on lui demandait, un passage rapide et dissimulé du détroit, l'abordage d'une c6t6 peu ou pas défendue et nullement fortifiée, et l'attaque de vive force d'Iles très bien défendues et gardées par de nombreux navires. On peut citer à ce sujet l'impression de Wolf Tone, qui paraît très justifiée :
19 mai. Une flottille de 30 canonnières, sous le commandement de Muskeyn est
partie de la Hougue pour attaquer les Iles Saint-Marcouf. Elle avait à bord un détachement de la 44* demi-brigade. U semble, cependant, qu'à leur arrivée devant les llest 5 bateaux seulement aient attaqué, le reste se tenant hors de portée. Si bien qu'après une canonnade de 3 ou 4 heures, les 5 canonnières ont dû se retirer ayant perda 6 tués et 15 blessés. J'en suis désolé pour deux raisons : d'abord cela peut avoir un mauvais effet sur les troupes et les dégoûter des expéditions maritimes, puis pour le bon renom des armes françaises. « Quoi, diront les Anglais, vous voulez conquérir l'Angleterre et vous ne pouves venir à bout de prendre les Iles Saint-Marcouf I >»
logne avec la mission « d'améliorer ce port de façon qu'il « puisse contenir 50 canonnières, 6 à 9 divisions de 50 bateaux (( pêcheurs, une ou deux divisions de 50 écuries... » Si le port n'est pas dès l'instant en état de recevoir ce grand nombre de navires, Bonaparte ne peut pas ignorer que les travaux quels qu'ils soient exigeront plus de temps que les quatorze jours restant avant le 28 février.
Pourtant, Forfait et Andréossy d'une part, Caflfarelli de l'autre, lui annoncent qu'ils ont, dès le moment fixé, des moyens de passage pour 50,000 hommes.
Or, ce qui achève de montrer le caractère de ces exigences de Bonaparte, ces 50,000 hommes, il ne les a pas encore, et il sait fort bien que près de deux mois se passeront avant que ces troupes, exécutant les marches qu'il a lui-même prescrites, viennent prendre sur une immense étendue la disposition en cordon qu'il a ordonnée et qui n'a aucun rapport avec une concentration à proximité des points d'embarquement.
Enfin, de sa personne, Bonaparte part pour ce voyage que d'après Barras il appelle une « revue » et dont il limite lui-même à l'avance la durée à douze jours.
Il est à peine hors de Paris ^e Talleyrand remet au Directoire son projet d'expédition en Egypte qui tout au moins révèle sur cette question, si nouvelle alors, ime longue étude antérieure à la remise de ce document (1).
« Bonaparte, dit Bourrienne (2), partit pour le Nord, le « 10 février 1798 (date inexacte, ce fut le 8 ou le 9), mais il « ne reçut pas l'ordre d'y aller, comme je l'ai lu partout, « pour préparer les opérations relatives à la descente en « Angleterre ; il ne s'en occupa nullement, huit jours (( n'eussent pas suffi. Son voyage sur les côtes ne fut qu'une « excursion : c'était pour exanimer le fond de la question... « Le voyage dura huit jours... »
Outre l'erreur signalée sur la date du départ de Bonaparte, il n'est pas exact que ce dernier ne se soit pas occupé de la descente, mais ce fut à un point de vue très particulier.
Pendant les journées des 10 et il, voyageant sous un faux
(1) 25 plaviôse. Capitaine dt la Jonqaière, pagf 162 et tniviitts.
(2) Capitaine de la Jonquière, page 105.
nom, il visite, on voit avec quelle vitesse, Etaples, Boulogne, Ambleteuse, Calais. Le il au soir, il arrive à Dunkerque où il retrouve Forfait (i) et Andréossy.
Il y séjourne le 12 et en part le 13 pour la Belgique. Son passage a été signalé par les ordres donnés à Caffarelli pour améliorer le port de Boulogne, à Forfait pour construire 50 péniches et « faire travailler partout de manière à pouvoir embarquer 4,000 à 5,000 chevaux, 50,000 hommes... » pour Féquinoxe de printemps (21 mars), et enfin, par Fenvoi en Hollande de Forfait et d'Andréossy, chargés de faire au gouvernement batave des demandes très considérables: 20 à 30 canonnières et 200 à 230 bateaux pêcheurs.
Cette flottille doit être rendue à Ostende dans vingt ou vingt-ciaq jours, c'est-à-dire au commencement de mars. Le gouvernement batave promet tout.
Le 14 et le 15, Bonaparte traverse Nieuport et Ostende. Le 16, il est à Bruxelles et passant par Douai et la Fère il arrive le 21 à Paris. Il n'est donc resté sur les côtes que du 10 au 15 au plus, soit cinq ou six jours, et, de tous les points où se font les armements, il n'a visité que Dunkerque.
Il n'a pas encore vu Desaix ; mais peut-être a-t-il de lui un rapport écrit non retrouvé ; il n'a sûrement pas celui de Kléber daté du 26 (2); les renseignements qu'il a reçus verbalement de Forfait et d'Andréossy et ceux qu'il trouve à Paris de Caflfarelli annoncient l'existence actuelle de moyens d'embarquement supérieurs au nombre de soldats disponibles. C'est à ce moment que contrairement à Fesprit des lettres qu'il vient d'écrire au gouvernement batave, à celui des ordres qu'il continuera d'adresser à Caflfarelli, il se prononce en somme, contre le projet de descendre en Angleterre.
A la vérité il vient d'apprendre (3) que, pendant son
. absence, le 12 février, le gouvernement a dû rappeler à Toulon
l'escadre de Brueys (4) pour la ravitailler et la réparer au lieu
du voyage direct sur Brest qui aurait renforcé l'escadre six
(1) Rapport de Forfait, voir ci-dessas.
(2) Voir d- dessus.
(3) Capitaine de la Jonqnière, p. 138.
(4) Alors à Corfou.
semaines ou deux mois plus tard, c'est-à-dire, à la fin d'avril, de 6 vaisseaux. Mais en quoi ce retard peut-il faire renoncer Bonaparte à l'entreprise puisqu'il déclare qu'après le mois d'avril Tescadre aussi bien que la flottille ne peuvent plus rien entreprendre ?
L'impossibilité pour Bonaparte, dans la situation toute spéciale qu'il s'est faite vis-à-vis du Gouvernement, de séjourner longtemps en France suffit à ^expliquer la hâte extrême qu'il a d'aboutir, mais la raison qu'il donne est naturellement toute autre. Il s'agit de la saison la plus favorable à l'emploi des flottilles. .,,
Correspondance de Napoléon /•' (n« 2419) au Directoire exécutif,
Paris, 5 veDtAse an ri(t3 février 1798).
Quelques efforts que nous fassions, nous n'acquerrons pas, d'ici à plusieurs années la supériorité des mers.
Opérer une descente en Angleterre sans être maître de la mer est l'opération la plus hardie et la plus difficile qui ait été faite.
Si elle est possible, c'est en surprenant le passage, soit en échappant à Tescadre qui bloquerait Brest ou le Texel, soit en arrivant sur des petits bateaux, pendant la nuit et après une traversée de sept à huit heures, sur un des points de la province de Kent ou de Sussex.
Pour cette opération, il faut de longues nuits et dès lors l'hiver. Passé le mois d'avril, il n'est plus possible de rien entreprendre.
Toute opération que l'on pourrait vouloir faire sur des chaloupes pendant l'été, en profitant des calmes, serait impraticable, parce que les ennemis présenteraient, au débarquement et surtout au passage des obstacles insurmontables.
Notre marine est aujourd'hui aussi peu avancée qu'à l'époque où l'on a créé l'armée d'Angleterre, c'est-à-dire il y a quatre mois.
Il n'y a à Brest que dix vaisseaux en armement, qui sont sans équipage et encore bien loin de pouvoir tenir la mer. Les Anglais nous y bloquent avec • quelques vaisseaux.
J'ai entendu, partout oh j'ai passé, les quolibets des matelots sur le peu d'activité que Ton met dans les armements.
Les ports sont occupés à construire des corsaires ; les ouvriers des grandes rivières et canaux qui, dans toutes les circonstances extraordinaires, sont mis en réquisition pour la marine, n'ont pas même été recherchés.
De petits corsaires de 30 à 40 tonneaux ont jusqu'à 60 à 80 matelots d'équipage.
Tous les bâtiments neutres qui sont dans nos ports ont un tiers et quelquefois moitié d'équipage français. Beaucoup de matelots sont tranquilles chez
Dans l'arsenal de Dunkerque, il y a six superbes frégates qui ont tout leur armement en magasin, aucune n*est encore armée. Une soixantaine d'hommes trayaillaient à caréner la première. On n'a pas encore touché aux autres, et les Anglais Tiennent tous les jours avec une corvette ou une frégate poursuivre nos b&timents jusqu'à la portée du canon.
Nous avons des chaloupes canonnières à Nantes, Brest, Lorient, Cherbourg, où elles ne sont pas indispensables ; on n'a pas encore donné les ordres pour que ces chaloupes canonnières se réunissent au Havre ou à Dunkerque.
Dans ce dernier port, il y a 12 chaloupes ou bateaux canonniers qui sont dans le bassin, désarmés ; on ne parait pas prêt à travailler à leur armement. Depuis quatre mois, il n'y a pas une nouvelle chaloupe de faite ; on vient d'en mettre cent vingt en construction.
L'expédition d'Angleterre ne parait donc être possible que l'année prochaine, et alors il est probable que les embarras qui surviendront sur le continent s'y opposeront. Le vrai moment de se préparer à cette expédition est perdu, peut-être pour toujours.
Nos ports, depuis le Havre à Anvers, contiennent les b&timents nécessaires pour porter 50,000 hommes d'infanterie et 4,000 de cavalerie. Nous avons une centaine de chaloupes ou bateaux canonniers depuis Bordeaux jusqu'à Ostende. On vient d'en mettre cent vingt en construction qu'il serait utile d'avoir, mais qui ne sont pas indispensablement nécessaires, et, dès lors, on n'a pas besoin d'attendre leur construction.
Il ne s'agit :
i<* Que d'armer et de réunir au Havre et à Dunkerque toutes les chaloupes ou bateaux canonniers existant depuis Bayonne à Ostende ;
2® Mettre embargo, noliser et faire travailler aux bâtiments qui doivent servir d'écuries;
3° Mettre embargo et noliser les bateaux que les citoyens Forfait et Andréossy ont désigné sur la côte depuis Cherbourg à Anvers ;
(Les objets contenus dans ces deux derniers articles avaient été remplis par les citoyens Forfait et Andréossy; le ministre a fait lever l'embargo) ;
4^ Solliciter la République batave de fournir les bateaux que je lui ai demandés et pour lesquels je lui ai envoyé les citoyens Forfait et Andréossy ;
5® Mettre embargo sur les meilleurs corsaires de la côte, depuis Bordeaux à Anvers, plus petits que cent tonneaux, et les faire rendre au Havre ou à Dunkerque ; comme ils ne devraient servir que comme bâtiments de transport, on ne leur laisserait que l'équipage nécessaire.
S'il arrivait que l'on pût avoir dans le mois de mars, rendus au Havre, à Dunkerque ou à Ostende, les objets portés dans les articles ci-dessus, ce qui est très exécutable, l'expédition d'Angleterre deviendrait encore possible.
Pour parvenir à ce but, il faudrait :
i « Nommer un contre-amiral inspecteur de la côte depuis Cherbourg à Anvers ;
2® Nommer le citoyen Forfait ordonnateur de la marine de cette même partie de la côte ;
3* Nommer le citoyen Andréossy général de brigade chargé de l'armement militaire de ces différents bateaux ;
4^ Former de ces trois officiers une commission qui receyrait des ordres directement du g^énéral commandant l'expédition ;
5* Charger les ministres de la marine et de la guerre, de fournir tous les subalternes dont cette commission pourrait avoir besoin pour son organisation et son service ;
6* Affecter quatre millions, payables 800,000 francs par décade, à la disposition de cette commission, et spécialement destinés à couvrir toutes les dépenses qui y sont relatives ; cette somme suffit.
7* Il y a à Brest 30 vaisseaux de guerre, il faudrait dans un mois en avoir 25, avec autant de frégates, en rade, prêts à partir. Gela me parait possible. La mesure qu'adopte le gouvernement d*y envoyer le Ministre de la marine, ne peut qu'activer considérablement les travaux de ce port ;
8* Prendre les matelots de tous les corsaires dont nous ne nous servirons pas;
9^ Arrêter tous les matelots français et anglais qui sont sur les bâtiments neutres ;
10* Nommer à tous les commandements de vaisseaux et d'escadres.
Le Ministre de la marine, déchargé de supporter les dépenses relatives à toute l'expédition de la Manche, doit, avec ses fonds, pouvoir subvenir à l'armement de Brest.
Le nolis de quelques bâtiments de transport, ou quelque autre dépense relative à la descente pour ce qui regarde Brest, ne peuvent pas se monter h plus d'un million ou i ,500,000 livres.
Il faudrait encore mettre 300,000 francs par décade pour les dépenses extraordinaires de l'armée de terre, indépendamment de celles qui sont naturellement sur les dépenses de l'ordinaire de la guerre.
(L'extraordinaire de l'état-major, les dépenses du génie, de l'artillerie, de l'embarquement de la cavalerie, et les réparations aux ports de Boulogne et de Calais, sont compris dans ces 300,000 livres.)
Il serait essentiel :
i» De défendre que l'on reçoive dans aucune des villes de Brest, du Havre, de Boulogne, Calais, Dunkerque, aucun étranger et surtout aucun Anglo-Américain ;
2* De diriger la correspondance des paquebots d'Angleterre sur Gravelines, de manière qu'ils ne touchent plus à Calais ;
3* Enfin, de mettre en marche pour l'armée d'Angleterre tous les corps qui sont retenus soit en Suisse, soit à Lyon, soit à Nimes, et qui sont destinés à cette armée.
S'il n'est possible de se procurer exactement l'argent demandé par le présent mémoire, ou si, vu l'organisation actuelle de notre marine, l'on ne pense pas qu'il soit possible d'obtenir cette promptitude dans l'exécution que les circonstances exigent, il faut alors réellement renoncer à toute expédition d'Angleterre, se contenter de s'en tenir aux apparences, et fixer toute son attention comme tous ses moyens sur le Rhin, afin d'essayer d'enlever le Hanovre et Hambourg à l'Angleterre. On sent bien que, pour parvenir à l'un ou l'autre de ces buts, il ne faudrait pas avoir une armée nombreuse éloignée de l'Allemagne.
Ou bien faire une expédition dans le Levant qui menaçât le commerce de* Indes.
Et si aucune de ces trois opérations n'est faisable, je ne vois plus d'autre moyen que de conclure la paix avec l'Angleterre. Je me persuade qu'ils accepteraient aujourd'hui les propositions auxquelles Malmesbury n'avait pas touIu adhérer.
Dans ce cas, nous pourrions tirer de plus grands avantages de nos négociations de Rastadt.
Si la paix avec l'Angleterre survenait pendant la durée du congrès, Ton se trouverait tout naturellement en position d'exiger beaucoup d'autres choses de l'empire germanique.
Bonaparte.
Voici comment s'exprimait Forfait sur la question spéciale de Tépoque à choisir pour l'entreprise :
Mémoire sur l'armée d'Angleterre (sans date).
Quelques-uns veulent du calme et, par conséquent, tenteraient la
descente dans le mois de messidor ou de thermidor; ceux-là rejettent les bâtiments plats marchant seulement à la voile. Ils désignent pour point de rassemblement le port de Boulogne et l'anse d'Étaples h l'embouchure de la Canche. D'autres veulent passer à la faveur des nuits longues, par un vent faible de sud-est, toute l'armée à la voile. Ils partent des mêmes points et pendant l'hiver. Tous les bâtiment» leur sont propres. D'autres, enfin, veulent franchir le trajet vers les équinoxes ou après un coup de vent qui aura balayé la mer. Ils réuniraient les flottilles vers les bouches de l'Escaut et prendraient encore des bâtiments de toutes les formes.
Il faut convenir que chacun de ces systèmes présente quelques probabilités de succès et suffit pour inspirer des inquiétudes à l'ennemi et le forcer h des (îroisières pénibles, à une défensive ruineux.* Mais, celui qui en présente le plus, au jugement des officiers les plus instruits de l'ancienne marine et de la moderne, c'est l'emploi des bâtiments à rames exclusivement, qui peut donner lieu à un débarquement dans tous les temps et même à la vue d'une armée navale ennemie. Ce privilège lui a réuni tous les suffrages et, s'il était abandonné, il est hors dç doute que la partie la plus "formidable et la plus instruite des marins français perdrait toute confiance et que les Anglais, par la même raison, en reprendraient dans le même rapport (I).
On verra d'ailleurs combien de fois l'opinion de Bonaparte varia au sujet de la saison à choisir. Mais il suffira, dès maintenant, de rappeler que le projet final de 1805 fixa à l'été le moment de l'expédition.
« Huit jours suffirent, dit Marmont, pour lui démontrer la
(l) Archives de la Marine (BB«», lll).
« disproportion existante entre le but et les moyens. Il fallait « tout créer et un temps considérable devait y être consa- « cré... A son retour il me dit à peu près ces paroles : Il n'y « a rien à faire avec ces gens-là ; ils n'ont aucune puissance « d'exécution. Il nous faudrait une flottille et déjà les Anglais i< ont plus de bateaux que nous. Les préparatifs indispensa- « blés pour réussir sont au-dessus de nos forces, il faut en « revenir à nos projets sur l'Orient, c'est là qu'il y a de « grands résultats à obtenir. »
Son court voyage, les renseignements partiels et pas si défavorables qu'il a été dit, possédés par Bonaparte à cette époque avaient-ils seuls modifié ses idées, ou au contraire avait-il d'autres raisons personnelles pour ne pas risquer sa gloire dans une opération hasardeuse ? W. Wolf Tone n'hésite pas à choisir entre ces deux hypothèses (1) :
« Bonaparte éprouvait pour l'entreprise en faveur de « l'Irlande, le but préféré de Hoche et qu'il avait ordre de <( poursuivre^ une répugnance secrète mais très réelle. Bien « que la^ délivrance de ce pays dût ruiner la puissance « anglaise et mettre le comble à la fortune de la République « (ce qu'il ne désirait pas, car ses services deviendraient inu- « tiles), une telle entreprise ne lui offrait aucun espoir « d'avantages personnels. Le succès aiy*ait fortifié la cause « républicaine, qu'il détestait, et les principes directeurs des « chefs irlandais lui apparurent, lorsqu'il les étudia, trop « rapprochés de ceux des jacobins. Jamais il n'apprécia suf- « fisamment les ressources et l'importance de ce pays, dont « il n'eut qu'une connaissance superficielle et incomplète, « ainsi qu'en témoignent les Mémoires de mon père. Les « Directeurs qui commençaient à le craindre et désiraient « s'en débarrasser, entrèrent volontiers dans ses vues, lors- « qu'il proposa de faire de l'expédition préparée, une simple ^( démonstration destinée à couvrir les efforts faits pour réel- « lement envahir l'Egypte. .On prétend qu'il dit à cette occa- « sion (la révolte d'Irlande) : u Que désirez-vous de plus des « Irlandais? Vous voyez que leur insurrection constitue, dès « maintenant, une puissante diversion. »
(1) Remarque de William Theobald Wolf Tone, fils de Theobald, et éditeur de ses mémofres.