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I. La pièce manque

LETTRES DE MATHIEU DUMAS. /\l

Voilà quelques symptômes du désordre par lequel on sollicite, vainement, je vous en réponds, des provocations.

La formation de la garde nationale n'en amènera pas davantage, et j'espère que notre glaciale contenance du Conseil des Anciens sera imitée autant qu'elle est approuvée par tous les bons citoyens.

Après cet exposé, il me tarde de vous dire que nous ne cessons point de travailler à un rapprochement, et que bien loin de nous abandonner à une juste indignation, nous profitons du répit que nous donne notre bonne conduite pour obtenir des passions des hommes ce qu'il n'est que trop vrai qu'on n'obtient pas toujours de l'évidence de leur intérêt. Deux commissions formées dans les deux Conseils à l'occasion du message incendiaire i, sont composées des hommes les plus décidés à maintenir la ligne moyenne et à s'opposer à toute commotion politique. C'est là que les mesures utiles et instantes, quelque difficiles qu'elles soient, telles que les finances pour assurer la solde de l'armée, etc., etc., sont résolues. D'un côté on ôtera, et sous ce rapport et sous celui de prétendues attaques, tous les prétextes de mécontentement et de violence, à ce Directoire si ombrageux pour la Constitution, quand il donne le commandement de Paris au signataire et au provocateur d'adresses aussi inconstitutionnelles qu'insultantes ; et d'un autre côté, on usera de toutes les armes de la législation pour remettre l'ordre dans l'exercice de la police civile et militaire, et pour rendre impossibles des attentats contre la Représentation nationale, attentats qui, d'un seul coup, nous précipiteraient dans l'anarchie, dans l'horreur d'une longue guerre

I. Celui du 2 thermidor sur la marche des troupes. Supra, p. 7.

civile, et nous feraient perdre les fruits de la bataille de Biberach i.

Nous ne nous bornerons point aux discours, aux professions de foi, aux actes législatifs; nous usons, dès ce moment, de toutes les communications particulières pour désarmer la rage imbécile, et j'espère que nous en viendrons à bout. Vous serés le premier à connaître les heureux effets de ce plan, avec lequel il ne faut point confondre les précautions de sûreté que prend le Corps législatif, par tous les moyens que prescrit ou permet la Constitution.

Je ne dois point oublier de vous dire que j'ai eu le plaisir de faire connaissance avec le général Kléber, et que nous nous sommes beaucoup entretenus de vous.

Recevez, mon cher général, l'assurance de mon inviolable attachement.

Meu Dumas.

Signature autographe.

Paris, 12 fructidor an ^^ Rép. — 29 août i;j97.

J/e« Dumas, au général Moreau, commandant en chef V armée de Rhin-et-Mozelle 2.

Vous avez lu, mon cher général, nos divers discours politiques dans ces dernières circonstances ; vous y aurés remarqué, avec la dignité qui convient au Corps législatif provoqué, un système de modération et une doctrine purement républicaine qui, je n'en doutte pas, auront reçu votre approbation : je crois avoir ajoutté à ces principaux

I. Gag-née par Moreau sur les Autrichiens le 2 octobre 1796 au cours de sa mémorable retraite.

a. Cette lettre est autographe d'un bout à l'autre, mais sans signature.

éclaircissements sur la situation respective des deux pouvoirs le détail du plan de conciliation que la majorité très constitutionelle, très fraiicîicment républicaine, des deux conseils avait tacitement adopté ; les bases comme aussi les gages publics de cette conciliation se trouvent dans les deux rapports (dont je joins ici encore deux exemplaires ï), dans le rejet de telle et telle résolution, dans la confiance témoignée au pouvoir exécutif pour le maintien de l'ordre public, dans les ressources réelles mises à sa disposition pour l'entretien des armées, dans le changement de système pour les finances ou tout au moins dans l'activité qui a remplacé cette inertie politique si amèrement reprochée, enfin dans la douceur, je pourrais dire la faiblesse des mesures proposées.

La nomination des commissions principales et des bureaux est encore un signe non équivoque que la majorité constitutionnelle est en pleine vigeur (sic), et la mauvaise foi qui, pour mûrir peut-être des desseins criminels, avait si étrangement abusé de quelques indiscrétions, reste sans prétexte. Si je m'étendais sur ce point, je ne pourrais que répéter les vérités énoncées et si fortement développées dans les rapports de mes amis Ducoudrai et Thibaudeau.

Nous ne pouvions pas, nous ne devions pas faire davantage ; nous sommes au milieu d'un camp, absolument sous le cannon du Directoire, qui a soin de le faire souvent circuler autour de notre enceinte ; le seul choix du gén. signataire des addresses presque séditieuses, mais bien sûrement inconstitutionelles, est un outrage constant : l'en-

I. Celui de Tronson-Ducoudray au Conseil des Anciens, concernant rapproche des troupes et les adresses de l'armée d'Italie, séance du 3 fructidor an V, et celui de Thibaudeau au Conseil des Cinq-Cents sur le même sujet, séance du 4 fructidor.

lèvement de tous les dépôts de vieilles armes qui devaient servir à armer les gardes nationales et qui ne sont que leur dépouille ; le ralliement ici de toutes les troupes qui ont pu se trouver dans le rayon constitutionel, tout cela contraste vivement avec notre entière et peut-être funeste sécurité. Nous renvoyons au gouvernement et à ces mêmes agents qu'il a choisis contre le vœu de l'opinion publique touts les avis, toutes les allarmes dont on affecte de nous environner. Je passe les nuits à empêcher qu'une seule précaution indiscrète ne donne lieu de penser que la moindre crainte nous atteigne, et je ne cesse de dire à une foulle de mes collègues, qui ne peuvent se croire libres au millieu de cet appareil de guerre, que le doutte seul que le Directoire employé ces forces contre le Corps législatif, au lieu de protéger sa tranquilité, est une injure, une sorte d'aggression morale.

Toujours est-il vrai que nous sommes pj^otégés, et si vous saviés comment? Si vous voyés l'audace que donne aux chefs de la faction de Babœuf le patronage présumé du gouvernement, et ce qu'ils osent appeler la cause commune avec les armées !

Veuilles parcourir les journaux modérés ; il en est qui nous suivent, qui applaudissent à notre modération, qu'aux extrêmes on appelle faiblesse ou hypocrisie : voyés si nous avons négligé un moyen de rapprochement : je conviens avec vous que quelques loix se ressentent de la précipitation et de l'empire des circonstances, mais au fond, reste-t-il un reproche à nous faire? Pouvions-nous surtout, nous, Conseil des Anciens, nous interposer plus franchement, avec moins de ménagement pour ceux dont on ne peut saisir un acte, mais seulement interpréter de vains discours?

Le Directoire a-t-il, de son côté, fait une seule dé-

marche, a-t-il arrête ce débordement de calomnies, éclairé l'armée, montré la verge aux scélérats, conféré avec des hommes di^L^nes de la confiance de la nation et de l'armée, répondu à lem's avances, calmé lem's sollicitudes, fait éclater le désir de l'harmonie par des procédés grands et généreux? Est-il sorti du cercle des personalités, des déffiances, des intrigues, a-t-il fait d'utiles réformes et d'honorables choix?

Interrompes ici, mon cher général, ces interrogations pressantes et lises [dans la feuille du rédacteur (sic) cijointe i] les discours du président du Directoire qui, pour l'être et pour proclamer ce virulent manifeste, a privé Barthélémy de son droit et s'est scandaleusement donné à lui-même sa propre voix ^. Je laisse les commentaires à vos réflexions, et m'empresse de vous rassurer autant que je le puisse, sur les conséquences de cette orgeuilleuse (sic) et vraiment factieuse obstination.

L'indignation des amis de la liberté, des vrais républicains, des républicainsy)'«/zp«/s, et non de la secte, est à son comble, mais il est si vrai que nous avons une saine et inébranlable majorité, qu'en ressentant cette injure au Corps législatif, mêlée d'ailleurs d'inconstitutionalités qui approchent du caractère du délit, nous ne donnerons aucun prétexte aux provocateurs.

Je vous confie que, pour ôter la dernière arme aux artisants de discorde, nous sommerons le Directoire de s'expliquer sur les inculpations vagues et de désigner positivement les membres du Corps législatif sur lesquels des

1. Cette phrase est en marge. Le Eédacieiir était un journal à la discrétion du Directoire.

2. « Chaque membre du Directoire le préside d son tour durant trois mois seulement, » Art. i4i de la Constitution de l'an m. C'était la seconde fois que Revellière-Lépeaux était élu président : c'eût été le tour de Barthélémy.

renseignements quelconques devraient fonder même de simples méfiances ; nous irons tj^ès avant, bien assurés que les éclaircissements déffinitifs confondront les calomnies; ce message sera un acte authentiqvie de la bonne foi et de la ferme résolution du Cons. des 5oo. La démarche est loyale, elle est ferme et sert de cadre à une juste sensibilité ; elle neutralise des efforts dont le but n'est presque plus dissimulé, et que les hommes sages n'excusent qu'en le considérant comme le dernier terme de l'égarement, et d'yvresse du pouvoir ; combinée avec la peur et l'inscience (sic) de l'art de gouverner.

En marge :

P. -S. Je vous remercie, mon cher général, de la lettre que vous avés bien voulu écrire pour mon beau-frère ; toute ma famille se rappelle à votre souvenir. Et moi, je vous demande votre amitié, que je suis sûr de mériter par la plus sincère réciprocité.

Autographe non signé.

LE COUP D'ÉTAT

SÉANCE PERMANENÏP]!

Séance du dix-sept fructidor^ an cinquième, au soir.

Sur les avis parvenus du danger imminent que courrait la République et de Tattaque que des conspirateurs royaux se proposaient de hasarder pour égorger le Directoire et les députés fidèles à la cause de la Liberté, et pour renverser la Constitution de Fan m, le Directoire exécutif, présents les citoyens Reubell, Revellière-Lépeaux et Barras, s'est constitué en séance permanente.

D'abord, il s'occupe des moyens d'empêcher les conspirateurs de correspondre avec leurs complices dans les départements, et de leur donner le signal de la rébellion par des émissaires ou des écrits contre-révolutionnaires : il

I. J'emprunte textuellement cette pièce aux Registres des délibérations du Directoire, conservés aux Archives nationales sous la cote AF m*. — Revellière-Lépeaux fait allusion dans les termes suivants à cette séance : « Dans le même soir [17 fructidor], nous nous rassemblâmes chez Rewbell; nous y fîmes a^Tpeler tous les ministres et le général [Augercau], avec ordre de ne laisser sortir personne, le général excepté, pour donner ses ordres et en surveiller l'exécution. Nous prîmes tous les arrêtés qui furent ensuite publiés, nous rédigeâmes les proclamations qui furent affichées, etc. » — Mémoires, t. II. p. 129.

48 LE COUP d'État.

ordonne, en conséquence ^ : i° Avi maître de la poste aux chevaux, de ne donner des chevaux à qui que ce soit, sans un ordre exprès et écrit du Directoire exécutif, et ce sous peine de responsabilité ;

2° A Tadministration des messageries, de ne laisser partir aucune messagerie ni toute autre voiture publique sans un pareil ordre du Directoire ;

3° A Tadministration de la poste aux lettres, de ne faire ni laisser partir aucune brouette de poste, ni aucuns courriers, aussi sans Tordre exprès et par écrit du Directoire.

On s'occupe ensuite des mesures militaires pour assurer la liberté des personnes et le respect des propriétés dans les départements, en môme temps pour contenir les complices des conspirateurs royaux et les empêcher de se réunir aux agents de la conspiration disséminés à Paris et dans le rayon constitutionnel. On prend à cet égard deux arrêtés : le premier portant que les 9^ et 12^ régiments de chasseurs à cheval qui avaient été détachés de l'armée de Sambre-et-Meuse pour se rendre à Brest, et depuis avaient reçu l'ordre de cantonner à Courtinau, près Ghâlons et Sainte-Menehould, partiront de suite des lieux où ils sont présentement, pour se rendre à Château-Thierry et communes environnantes, où ils resteront stationnés jusqu'à nouvel ordre.

Le second ordonne que le corps de troupes détaché de l'armée de Sambre-et-Meuse, actuellement en marche sur Rennes, département d'Ille-et- Vilaine, composé de la 9^ demi-brigade de la légion des Francs, et du 10^ régiment d'hussards, se rendra de suite à Dreux et communes environnantes, où il attendra de nouveaux ordres.

I. Tous les ordres ou arrêtés sont signés de Revellière-Lépeaux et de Reubell. J'ajoute çà et là en note les heures d'expédition des ordres, d'après le registre d'expédition que j'ai eu sous les yeux (AF m* ^6).

LE COUP d'État. 49

On charge le ministre de la guerre de transmettre surle-champ le premier de ces arrêtés au général Richepanse, et le second au général de division Lemoine, lesquels sont chargés de prendre, chacun en ce qui le concerne, les mesures nécessaires pour assurer l'exécution desdits arrêtés et la subsistance des troupes qu'ils concernent i.

Il est minuit. La séance se continue ainsi qu'il suit :

Du dix-huit fructidor, an cinq de la République française, une et indivisible.

La délibération se continue sur les mesures militaires à prendre pour assurer la tranquillité publique, et on prend à cet égard les trois arrêtés suivants :

1° Le général en chef de l'armée d'Italie ou l'ofïîcier général commandant en son absence dirigera, aussitôt le présent ordre reçu, une colonne de 2,5oo hommes d'infanterie, qui se rendra par Nice à Marseille, où elle attendra de nouveaux ordres, et une seconde colonne, forte également de 2,5oo hommes, par le Mont-Cenis et Ghambéry sur Lyon, où cette troupe restera stationnée jusqu'à nouvel ordre.

2° Le général en chef de l'armée de Rhin-et-Moselle ou l'officier général commandant en son absence, donnera l'ordre à une colonne de 2,000 hommes d'infanterie sur Dijon 2, pour y être répartie jusqu'à nouvel ordre dans cette commune et lieux environnants.

3° Le général en chef de l'armée de Sambre-et-Meuse dirigera le corps de troupes situées dans les environs de

1. Infra, III, Pièces diverses, IV, VII, VIII, X. Ainsi se trouvaient utilisées les troupes mises en mouvement par Hoche ou par le Directoire dans les deux mois qui avaient précédé le coup d'État.

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