VILLE DE SENS
A MM. les Membres composant le corps municipal
de la ville de Paris
c Messieurs,
<t La ville de Sens, assiégée par les armées des puissances coalisées, a prouvé, par une longue résistance soutenue avec énergie par le général Allix, qu'elle ne s'étoil pas laissé séduire par leurs proclamations fallacieuses. Le tableau des calamités que nous avons éprouvées pendant dix jours que l'ennemi a occupé notre territoire doit faire frémir d'indignation tous les cœurs généreux.
(K A peine entrée dans la ville, une soldatesque furibonde pénètre dans le collège, y assasssine un professeur, disperse les élèves, se répand dans tous les quartiers de la ville, fouille, rançonne dans les rues les hommes et les femmes, s'empare de leurs vêtements, enfonce les portes à coups de hache, s'introduit dans les maisons et y exerce un brigandage inouï; toutes les marchandises sont pillées, les chevaux, grains et fourrages enlevés, les hospices et maisons d'éducation spoliés.
ce Ce n'est pas assez ; à la faveur des logemens qui leur sont accordés, ces furieux parcourent de jour et de nuit et à main armée, les chambres, les appartemens, brisent, enfoncent les armoires, secrétaires, commodes et placards, s'emparent de l'argent, des bijoux et linge, cassent les glaces et les meubles précieux ; les instrumens et outils de toutes professions sont arrachés à leurs propriétaires, brisés, brûlés et dispersés ; des religieuses outragées, les temples profanés, les tabernacles forcés, les vases sacrés volés ; des femmes et des filles à peine nubiles sont violées sous les yeux de leurs époux, de leur parens ; et ces scènes d'horreur sont répétées tous les jours jusqu'à l'évacuation de la ville.
« Si nous jetons un coup d'œil sur nos campagnes, nous y voyons l'incendie, la ruine des établissemens ruraux, les
instrumens aratoires détruits, les bestiaux enlevés, les approvisionnemens en tous genres pillés, les champs dévas tés, et, pour comble de misère, l'impossibilité de cultiver et ensemencer les terres, de pourvoir à la subsistance des habilans et des troupes qui traversent nos contrées.
« Pendant tout ce brigandage, le soldat forçoit l'habitant à le nourrir, dépensoit avec profusion, frappoit et assassinoit celui qu'il avoit réduit à la misère, tandis que, d'un autre côté, les commissaires ordonnateurs ou intendans, et les officiers d'états-majors, faisoient des réquisitions énormes qui devenoient le prétexte de nouveaux pillages.
« Tel est, messieurs, le tableau de la pénible situation de notre arrondissement. Quel sort serait donc réservé à la ville de Paris, vers laquelle se portent continuellement les regards de ces barbares ennemis, si elle tomboit en leur pouvoir? Sans doute ils abattroient, détruiroient et disperseroient les monumens précieux consacrés à éterniser la gloire du peuple français, et se porteroient à des excès plus violens que ceux dont nous sommes victimes.
« Jaloux de la conservation de la capitale, nous ne nous contentons pas de vous tracer ici le tableau de notre affreuse situation ; nous vous envoyons une députa lion qui vous peindra d'une manière plus énergique et plus circonstanciée tous les outrages que nous avons éprouvés. Puisse la France entière se pénétrer de nos malheurs, s'armer et redoubler d'efforts pour s'en préserver.
« Nous avons l'honneur d'être, avec la plus parfaite considération, etc.
[Suivent les signatures J « Sens, le 26 février Î8U fît »
(1) Moniteur universel du 6 mars 1814, p. 258.