ADDENDA
Page 36, note 1, ajoutez : c Voici en quels termes Allix raconte, dans ses Souvenirs, cet incident des proclamations : « Le 29 janvier 1814, un domestique du maire de Cerisiers fut arrêté aux portes de Sens, en sortant de la ville : il déclara avoir été envoyé par son maître pour porter un paquet au maire de Sens. J'appelai ce maire qui nia avoir rien reçu; je le fis arrêter et confronter avec le domestique du maire de Cerisiers ; je le menaçai de le traduire devant une commission militaire s'il ne me remettait pas, srur-lechamp, le paquet qu'il avait reçu. La peur lé détermina. Ce paquet contenait les proclamations de l'ennemi et une lettre du maire de Cerisiers qui invitait le maire de Sens à afficher et à publier les proclamations, à engager les habitants à bien recevoir l'ennemi et à lui préparer des vivres. Malgré la culpabilité de ces deux maires, je me contentai d'envoyer les pièces au ministère. » (23^ art., p. 208.)
Les proclamations n'avaient donc pas été brûlées, comme le sous-préfet l'avait déclaré au ministre. (Cf. p. 34.)
Dans des notes manuscrites, que M. Roblot a bien voulu nous communiquer au cours de cette publication, M. Tarbé a complété très franchement ces curieux détails sur les premières relations du général et des autorités civiles. Ces notes ont l'allure familière d'un journal. Nous croyons intéressant d'en reproduire ici quelques fragments, qui nous ouvriront un jour sur les impressions de la bourgeoisie :
Relation de M. Tarbé Extraits (1)
a ...Le samedi T2 janvier 18H, le bruit courut à Sens que l'ennemi était arrivé à Troyes, Saint-Florentin, Tonnerre,
(1) Malgré des recherches persévérantes, nous n'avons pu retrouver l'original du manuscrit de M. Tarbé. Le fragment de copie, que nous reproduisons ici, n'en présente que plus d'intérêt, et nous remercions vivement M. Roblot d'avoir bien voulu nous le confier.
Avallon et Auxerre ; aussitôt l'alarme se répandit dans toute la ville et les environs : chacun s'occupa de déménager, de cacher ses objets les plus précieux, de faire faire des murs dans les caves pour boucher des caveaux. Beaucoup de citoyens quittèrent Sens et se dirigèrent vers Orléans ou le Gâtinais ; les marchands retirèrent leurs enseignes, surtout celles qui portaient l'aigle impériale ; les habitants des faubourgs et des campagnes voisines rentrèrent leurs objets les plus précieux dans l'enceinte des murs.
« Le dimanche 25, mêmes alarmes ; on vit arriver le souspréfet de Tonnerre, M. Ligeret, et le receveur particulier de la même ville, M. Bertheley; le receveur des contributions de la ville de Troyes et le directeur des domaines de la même ville vinrent aussi se réfugier à Sens.
« Le commandant de la place, appelé M. Janvier, et plusieurs généraux que le ministre de la guerre avait envoyés à Sens, prirent différentes mesures pour défendre la ville. On fit faire des portes en bois pour mettre aux portes de la ville et on les barricada avec des poutres. — Un général d'artillerie fil faire une forte défense au pont de Pont-sur- Yonne. On plaça des fougasses dans les arcades pour le faire sauter à l'approche de l'ennemi. On plaça des canons sur la montagne qui domine Pont, au couchant de cette petite ville.
a Le lundi 24, les mêmes craintes alarmèrent la ville.
« Le mardi 25, le comte de Ségur arriva à Sens pour organiser les levées en masse et la garde nationale. On fit publier, au son du tambour, que tous ceux qui avaient ôté leurs enseignes eussent à les remettre de suite, sous peine de prison, ce que l'on s'empressa de faire. Les jours suivants, les bruits de l'approche de l'ennemi se démentirent.
(( Le vendredi 28, on apprit qu'ils étaient arrivés à Laignes, près de Tonnerre.
«... Le samedi 29 janvier, sur les 10 heures du sojr, on apprit d'une manière très sûre que les ennemis étaient arrivés à Arces et Cerisiers et qu'ils se dirigeaient sur Sens.
Toate la nuit, on prit des mesures de sûreté dans les maisons pour sauver et cacher les effets les plus précieux, pour ôter une seconde fois les enseignes : personne ne se coucha. On ne voyait dans les rues que des personnes qui couraient de maison en maison pour transporter des effets. Le sous -préfet, ainsi que le comte de Sé^gur, partirent à 9 heures du soir pour aller à Pont-sur-Yonne.
«r Le lendemain^ dimanche 30, on reçut des dépêches d'Arces et de Villeneuve- sur- Vanne à 7 heures du matin. Le sous-préfet revint à 9 heures avec le général AUix, deux autres généraux (1), 100 hommes de cavalerie et 600 hommes d'infanterie. A 11 heures, le général Allix envoya plusieurs gendarmes faire une reconnaissance; Tun d'eux fut fait prisonnier et un autre blessé. La rencontre se fit à une demi-lieue de Sen^. Les Cosaques se présentèrent en grand nombre à la porte Notre-Dame et à la porte Formeau; ils essuyèrent de suite une forte fusillade qui les empêcha d'entrer; ils continuèrent à tourner le long du Mail et se présentèrent successivement ^ toutes les pô'rtes de la ville, qu'ils trouvèrent bien gardées égalemertt.
« Alors, à 4 heures du soir, ils se retirèrent parle faubourg Saint- Antoine, dans la plaine de Saint-Clément. Le quartier général fut établi à Sennepy ; c'est là que logea le chef de toute cette division, qui était sans doute un très haut personnage, car tous les soldats et même les officiers ne lui parlaient qu'un genou en terre. On prétend que c'était un prince (2).
« Les Cosaques campèrent en trois endroits : à Saint- Clément, près de Sainte-Béate et près de Maillot, On leur compta huit pièces de canon placées dans différents endroits. Les habitants étaient bien dans l'intention de se
(1) Tarbé doit faire erreur. Allix ne devait être accompagné que du général Veaux.
(2) Tarbé donne ici quelques détails qui semblent légendaires, sur les filles de ce personnage, qu'il prétend n'avoir été autre que KaisarofT, lieutenant de Platow.
rendre, mais ce n'était pas dans l'intention du général AUix (1).
« ...Le maire et les notables se présentèrent chez le général pour lui faire des observations sur le peu de défense que la ville offrait et sur le défaut d'armes pour armer les habitants et la garde nationale. // traita les habitants de tâches, ordonna qu'on se défendît vigoureusement, fit barricader les portes. par des charrettes et des poutres, fît faire des redoutes, etc. (2).
« Le sous-préfet se promenait à cheval sur la place, un sabre à la main, encourageant les troupes et les gendarmes à bien se défendre, mais, dans le moment des canonades et des fusillades, le sous-préfet, profitant du trouble, s'échappa fort habilement et se rendit à Pont-sur- Yonne, ce qui étonna d'autant plus les habitants qu'il avait paru, le matin, être fort d'avis, comme le général, de faire une vigoureuse défense. En arrivant de Pont, il avait dit, le matin, dans toute la ville, à qui voulait l'entendre : « Je viens de faire marcher 2000 hommes qui vont arriver à Sens...; » et il dit dans le tuyau de l'oreille de plusieurs de ses amis intimes • « Je leur dis 2000 hommes, mais je n'en ai que 500. » Il dit encore à l'un de ses amis intimes : « Le voilà doncf... ce fameux Empereur, jamais il ne pourra s'en tirer (3) ! »
« A 4 heures, le feu ayant discontinué tout à fait, on vit arriver un parlementaire que Ton conduisit au général. Il fut congédié de suite. A peine fut-il reparti, que la canonade et la fusillade recommencèrent de plus belle jusqu'à la nuit; on la passa dans les plus vives inquiétudes, mais le
(1) Cela nous le croyons sans peine !
(2) M. Tarbé a fait ici une confusion. II rapporte celte entrevue sous la date du 29, tandis qu'elle n"a pu avoir lieu que le 30, peu de temps après l'arrivée du général Allix à Sens ; c'est du reste ce que prouve la suite du récit, relative aux fortifications et aux prouesses du sous-préfet. M. Tarbé revient à deux reprises, et avec un certain désordre, sur les faits de celte journée.
(3) On voit, par ces détails, que M. Tarbé n'eut aucune connaissance de la version, d'ailleurs peu vraisemblable, présentée par le sous-préfet.
lendemain, à la pointe du jour, elles recommencèrent jusqu'à 8 heures; il y eut ensuite deux heures de calme, puis ils continuèrent toute la journée. On ordonna de boucher les soupiraux, en annonçant que Foii allait mettre Teau à la ville pour obvier aux incendies que les obus pourraient allumer. » (Vid. supr., page 38.)
« Le dimanche 30 et le lundi 31, il y eut plusieurs canonades ; les boulets ne firent pas grand mal ; ils firent quelques dommages aux bâtiments, mais ne blessèrent personne. On continua de travailler tous les jours aux fossés et redoutes devant les portes. Les journaliers furent forcés de travailler sans discontinuer : il y en eut même de blessés par les coups de fusil. Les fusillades qui eurent lieu le dimanche et le lundi ne nous tuèrent personne. Nous avons eu un gendarme prisonnier (dénommé plus haut) et cinq à six blessés, dont un aide -de-camp du général Allix, en même temps son beau-frère, qui a été blessé grièvement à la joue, d'une balle qui lui a traversé la tête. Les ennemis ont eu plusieurs Cosaques de tués et une douzaine de blessés...
« Les ennemis pillèrent horriblement le faubourg Notre- Dame, qui a été le plus maltraité, et même plus que toute la ville. Beaucoup d'habitants furent battus, forcés de se sauver ou de se cacher. Comme on tirait sur eux (les Cosaques), de la porte Notre-Dame, ils s'étaient placés, pour tirer, dans une maison à l'angle de la rue du Puits-de-la-Chaîne et de la rue principale du faubourg ; ils eurent la barbarie de forcer le nommé Portier de traverser la rue, où les balles sifflaient et passaient continuellement dans tous les sens, pour aller chercher de l'eau-de-vie dans une maison de l'autre côté de la rue ; heureusement qu'il ne fut pas atteint. Comme on le pillait horriblement, il alla trouver un ofBcier et le pria de venir rétablir l'ordre chez lui; il lui répondit, en lui tournant le dos et en sifflant, que les Français en avaient fait bien d'autres en Allemagne.
« Le nommé Petit, curé de Saint-Savinien, s'était réfugié à l'hospice ; les Cosaques entrèrent chez lui et le pillèrent
horriblement, lui enlevèrent son argent et son argenterie, toutes ses hardes, jusqu'à sa soutane. Quand les Cosaques se présentèrent à l'hospice, où M. Petit s'était réfugié, en s'adressant à l'officier, il lui dit qu'on venait de le réduire à la misère en lui prenant tout ce qu'il possédait. L'officier lui dit : c M. le curé, il fallait rester chez vous; si vous « aviez eu plus de confiance, il ne vous serait rien arrivé. »
« La supérieure de l'hospice observa à l'officier qu'il ne faisait pas la guerre comme on devait la faire, qu'ordinairement on respectait les hospices, mais que cependant plusieurs boulets avaient déjà fracassé les couvertures de la maison. L'officier lui dit que l'on ne connaissait pas l'hospice, mais qu'il allait donner l'ordre pour faire changer de suite la direction de batteries ; ce qu'il fit.
« Les ennemis tirèrent encore le mardi, jusqu'à 6 heures du soir.
« Le soir du mardi P^ février, à 6 heures du soir, les ennemis commencèrent à lever leur camp et, à 10 heures, ils étaient tous partis pour Villeneuve-sur-Yonne, dont ils s'emparèrent sans résistance et qu'ils barricadèrent comme Sens. Ils vinrent ensuite camper dans la plaine de Rousson.
« Le mercredi 2, au matin, on sonna l'alarme, en annonçant que les ennemis avaient l'intention de se placer sur les hauteurs de Saint-Bond et de Saint-Martin et de nous canonner de là plus terriblement ; on envoya un poste de gendarmes qui se plaça à Gron, mais les Cosaques ne parurent point de ce côté.
a Le mercredi soir, le sous -préfet, instruit sans doute du mécontentement du général de ce qu'il avait abandonné son poste, reparut à Sens (1)... Vu l'absence du com-
(1) Vid. sup., p. 37. Le sous-préfet était rentré à Sens le 31 janvier, probablement dans la soirée. Mais il résulte de ce récit que la population et le général tombèrent d'accord pour qualifier sa fugue à Pont. On doit donc se méfier de la version transmise au ministère par M. dç la Tour du Pin.
mandant, le sous-préfet demanda au conseil municipal la présence auprès de lui de trois membres du conseil municipal pour adopter les mesures qui pourraient de devenir nécessaires. — ...Annonce au son de tambour des victoires de Brienne.
f Le jeudi 3, par un temps affreux, on fut les attaquer (les Cosaques) dans leur camp, près de Rozoy ; nous perdîmes 32 ftommes. C'étaient des Piémôntais qui mirent bas les armes, malgré leur capitaine, qui voulait se battre comme un lion. Ce jour, on continua à travailler aux fortifications des portes, à barricader avec des ^oifùres les Ponts- Bruants , à inonder toute la Coquesallc et lès courtils, pour embarrasser la cavalerie.
c Le vendredi 4, les Cosaques menacèrent la ville sur les deux heures après-midi ; ils commencèrent par jeter dans la Vanne toutes les voitures et charrettes dont on avait embarrassé les Ponts-Bruants, au bout du faubourg Saint- Pregts. Un parlementaire arriva à midi par le faubourg Saint-Pregts : le général refusa de Fentendre.
« Un détachement vint attaquer la porte Notre-Dame et un autre peu considérable se présenta dans le faubourg Saint- Antoine; un autre à la porte Formeau. L'affaire fut bien plus vive dans le faubourg Saint-Pregts ; les Cosaques nous repoussèrent presque vis-à-vis la poste aux chevaux (1) ; ils avaient une pièce de canon derrière eux, et d'autres pièces placées sur la montagne de Rozoy... »
[La copie s'arrête au 5 février. Elle nous autorise à regretter vivement la perte de l'original, dont le texte comprenait les événements survenus pendant la période entière des sièges de Sens.]
(1) Maison de M"' veuve Délions.