‹ 1815 (volume 2)Chapitre 110 sur 271 · III. Le faux mouvement du comte d'Erlon · texte numérisé non relu

III. Le faux mouvement du comte d'Erlon

IV. La charge des cuirassiers de Kellermann (six heures). — Offensive de Wellington (sept heures). — Les Français repoussés dans leurs premières positions (de huit à neuf heures).

Au cours de cette journée, l'empereur avait envoyé neuf dépêches au maréchal Ney1. Mais, comme il l'a dit à Sainte-Hélène, « Ney n'était plus le même homme2 ». Le plus ardent des lieutenants de Napoléon, celui qui dans tant de hatailles, nommément à Iéna et à Graonne, avait abordé l'ennemi avant l'heure fixée, était devenu circonspect et temporisateur jusqu'à l'inertie.

La veille, pris de scrupules stratégiques, le

1.1° Lettre de Soult, 5 heures ; — 2° du même, 7 ou 8 heures ; — 3° de Napoléon, 8 heures et demie ; — 4° de Soult, 10 heures ; — 5° du même,

2 heures ; —6° du même, 3 heures un quart; —7° duplicata de cette dernière lettre, 3 heures et demie; — 8° ordre porté par le colonel de Forbin-Janson,

3 heures et demie ; — 9° ordre verbal porté par le commandant Baudus, 5 heures.

2. Gourgaud, 67-68. Napoléon, iMém., 180, 181. Cf. Relation du général Delort (Papiers du général G.) et relation du général Kellermann. (Arch. Guerre.)

maréchal n'avait dirigé vers les Quatre-Bras qu'un détachement trop faible pour enlever cette position. Le matin du 16 juin, il ne fit rien qui pût regagner le temps perdu. En admettant que pour attaquer il crût devoir attendre de nouvelles instructions de l'empereur*, au moins aurait-il dû se disposer à agir au premier ordre. Ses troupes étaient échelonnées de Frasnes à Thuin sur une ligne de sept lieues. Au point du jour, il aurait dû masser à

1. Grouchy, lui, avait pris ses dispositions, même sans nouveaux ordres, pour marcher de bon malin sur Sombreffe, selon les instructions que, la veille, il avait reçues de l'empereur. (1815, II, 138.) Ney aurait pu agir de même.

Or. a objecté que Ney avait revu l'empereur dans la nuit, au quartierimpérial de Charleroi, et que celui-ci lui avait sans doute prescrit d'attendre de nouveaux ordres.

Mais le colonel Heymès, dont le témoignage est suspect et dont la brochure fourmille d'erreurs, est seul parmi les contemporains à mentionner la visite du maréchal à Napoléon. D'autre part, cette excursion nocturne de Ney à Charleroi me paraît au moins douteuse, pour plusieurs raisons :

1° Le maréchal ayant adressé un rapport à l'empereur vers 9 heures n'avait nul besoin d'aller, deux heures plus tard, lui faire verbalement un nouveau rapport ;

2° Dans la nuit et en présence de l'ennemi, Ney eût agi contre tous les règlements militaires, s'il eût quitté son corps d'armée pour aller se promener à 2 lieues en arrière ;

3° De Beaumont à Charleroi, de Charleroi au-delà de Frasnes et de Frasnes à Gosselin, Ney avait fait 13 lieues à cheval. Il est peu probable qu'il en ait fait encore 4 (aller et retour), en pleine nuit, sans aucune nécessité puisqu'il avait envoyé un rapport à l'empereur.

Autres questions : Pourquoi dans les lettres de l'empereur du 16 juin n'y a-t-il aucun blâme contre Ney de n'avoir pas occupé les Quatre-Bras le 15 ? Vraisemblablement parce que, dans son rapport, Ney avait allégué la nuit, la fatigue des troupes, etc., et avait ajouté qu'on pourrait s'emparer des Quatre-Bras d'un moment à l'autre, sans difficulté, cette position étant très faiblement occupée.

Pourquoi dès la nuit, au reçu du rapport, l'empereur n'écrivit-il pas à Ney de marcher sur les Quatre-Bras de bonne heure, au lieu d'attendre le lendemain pour lui en envoyer l'ordre? Sans doute parce que, d'après le rapport même de Ney, il croyait cette position faiblement occupée ou déjà même évacuée par l'ennemi, et jugeait en conséquence que déjà on en était virtuellement maître. Dans les premiers ordres du 16 juin à Ney, l'occupation, et même l'occupation sans combat, des Quatre-Bras ne semble pas faire question pour Napoléon. Ney lui-même, comme on va le voir, crut toute la matinée ne rencontrer aux Quatre-Bras qu'une résistance insignifiante. A fortiori, il en avait jugé ainsi dans la nuit, et il avait rédigé son rapport en ce sens.

Page 1