NAPOLÉON A SISTERON
naient ensuite. C'était dans ce groupe que se trouvaient l'empereur, l'état-major et le trésor. Les trois cents fusiliers du bataillon corse (commandant Guasco) fermaient la marche. Gambronne avec un peloton de chasseurs et de grenadiers continuait à faire l'extrême avant-garde ou plutôt « le logement ». * Le soir du 4 mars, la colonne prit gîte à Malijaï, à vingt kilomètres de Digne, tout près de la Durance 2. L'avant-garde de Gambronne marcha sans s'arrêter pendant cinq lieues encore, l'empereur voulant s'assurer de Sisteron avant que l'on pu s'y établir militairement ou en faire sauter le pont. Les troupes de Marseille, en effet, doublaient les étapes à cette intention, etLoverdo, en quittant Digne, avait lui aussi eu l'idée de se poster à Sisteron. Mais il manquait de poudre pour faire sauter le pont. Puis il ne croyait pas avec cent trente-deux fantassins, dans une vieille forteresse armée de canons sans affûts, pouvoir disputer le passage à une colonne que l'on évaluait, dit-il, à deux ou trois mille hommes. Enfin, il y avait sur la rive gauche de la Durance de grands amas de bois au moyen desquels les marins de la garde auraient rapidement construit des radeaux 3. C'étaient de bonnes raisons ; peut-être itaient-ce en même temps de bons prétextes. Comme presque tous les officiers généraux maintenus en activité, Loverdo était exaspéré de la tentative de Na-
1. Laborde, 83. Cf. Rapport de Loverdo à Masséna,20 mars. (Arch. Guerre.)
2. Rapport de Loverdo précité. Journal des séjours de l'empereur. (Arch. nat., AF* IV, 347.)
3. Loverdo à Masséna, Dinge, 4 mars. Préfet des Rasses-Alpes à Soult, Digne, 7 mars. (Arch. Guerre.)
Masséna dit aussi {Mém., 24-25) : c En supposant le pont barré ou coupé, Ronaparte n'avait qu'à côtoyer la Durance en amont, l'espace de trois ou quatre lieues, pour la traversera gué... Le point essentiel à défendre était la route en avant du pont de Sisteron ; mais dans ce cas, Bonaparte eût pris le chemin qui conduit à Gap par les montagnes. 11 n'est pas plus long que l'autre ni plus difficile que celui déià oarcouru depuis Grasse. •
poh'on et souhaitait de tout son cœur que l'on mît fin à « cette équipée fabuleuse ». Mais la perspective de se trouver en face de l'empereur pour lui faire tirer des coups de fusils n'avait rien qui séduisît ses anciens généraux. Tous auraient préféré qu'un de leurs camarades se changeât de cette corvée peu agréable en soi et que l'esprit au moins incertain des troupes rendait difficile.
Sisteron ne fut donc pas occupé. Gambronney entra le 5 mars, à une heure du matin, avec ses quarante grognards. Le maire refusa le paiement des rations à fournir aux troupes, et lui et le sous-préfet se crurent obligés d'aller à la rencontre de Napoléon qui arriva avant midi. En voyant la décoration du Lys sur la poitrine du maire, l'empereur lui dit : « — Otez cela pendant que je serai ici, car mes soldats pourraient vous insulter. » Il s'arrêta à l'auberge du Bras d'Or, où il s'entretint de nouveau avec ces deux fonctionnaires. Interrogé sur l'impression que produisait son retour en France, le sous-préfet répondit : « — La surprise est le sentiment qui prime tous les autres. » « — Mais aurait-on plaisir à me revoir sur le trône ? » « — Je crois que oui, si l'on ne craignait pas de voir revenir avec vous la conscription et tous les fléaux. » « — Je sais, reprit l'empereur, qu'il a été fait bien des sottises. Mais je viens tout réparer. Mon peuple sera heureux. » Il quitta Sisteron aux cris de : Vive l'empereur ! poussés par la foule qui formait la haie sur son passage. Une ouvrière s'approcha de Napoléon et lui remit un drapeau tricolore qu'elle avait confectionné en moins d'une heure. Plusieurs officiers à la demi-solde, un ancien tambour, un ingénieur militaire et son fils se joignirent à la colonne f .
i. Rapport de Loverdo à Masséna, cité par Masséna, Mém., 69. Interrogatoire de Cambronne. {Procès de Cambronne, 34.) Peyrusse, 284. Laborde,
Le soir, l'empereur coucha à Gap, d'où le préfet et le général Rostollant s'étaient retirés, et le lendemain, 6 mars, il passa la nuit à Corps, distant d'une marche de Grenoble '.
En 1815, le télégraphe aérien s'arrêtait à Lyon. La dépêche que Masséna avait adressée de Marseille, dans la soirée du 3 mars, au ministre de la guerre, fut donc portée par un courrier jusqu'à Lyon et n'arriva à Paris que le 5 mars vers midi. Emu de la gravité de la nouvelle, Ghappe prit sur lui d'apporter cette dépêche à Vitrolles, au cabinet du roi, au lieu de la transmettre au maréchal Soult -. Vitrolles présenta la dépêche toute cachetée à Louis XVIII qui la lut plusieurs fois de suite et la jeta sur sa table en disant avec le plus grand calme : « — C'est Bonaparte qui est débarqué sur les côtes de Provence. Il faut porter cette lettre au ministre de la guerre. Il verra ce qu'il y aura à faire. » Visa. Fabry, Itinéraire de Bonaparte de l'île d'Elbe à Sainte-Hélène, 39-43. — ■ Fabry, dont le récit est assez exact quant aux faits, mais très partial dans les commentaires dont il les accompagne, dit que le sous-préfet avait été contraint par Cambronne d'aller au devant de l'empereur ; que ce fut « une populace soudoyée » qui acclama Napoléon, et que la femme avait confectionné le drapeau par ordre.
1. Laborde, 82. Peyrusse, 286. Journal des séjours de l'empereur. (Arch. nat., AF* IV, 347.)
2. C'est du moins ce que l'on peut inférer du récit de Vitrolles (II. 283-285), à moins d'admettre qu'en même temps qu'il écrivait à Soult, Masséna avait aussi envoyé directement une dépêche à Louis XVIII. Mais Masséna n'en fait pas mention dans son Mémoire. — Il est singulier, d'ailleurs, que cette seconde dépêche, expédiée le 3 mars passé 9 heures du soir, soit arrivée à Paris avant la première expédiée le même jour vers midi et qui annonçait seulement un débarquement de quelques soldats de l'île d'Elbe (Voir 1815 l,ii9) Quant à la lettre que, le 3 mars, le préfet duVar avait adressée de Fréjus directement à Paris par Aix, en même temps qu'il écrivait à Masséna, le courrier qui la portait s'était cassé la cuisse entre Aix et Lyon (Barante, Souv., II, 100.)
trolles, fort agité, courut rue Saint-Dominique. Sur le Pont-Royal, il se croisa avec Soult qui venait à pied aux Tuileries pour une réunion chnz M. de Blacas. Le maréchal se montra incrédule. « — Le débarquement, dit-il, n'a aucune certitude. Il faudrait en attendre la confirmation. » Le comte d'Artois, lui non plus, ne fut nullement troublé. A la stupéfaction de Vitrolles, il alla entendre les vêpres aussitôt après que le roi lui eut révélé cette grave nouvelle !.
Cependant, comme d'autres dépêches vinrent bientôt corroborer celle de Masséna *, le conseil des ministres se réunit dans la soirée. Soult exposa que Talleyrand ayant écrit de Vienne pour demander la formation d'un corps d'observation sur la frontière italienne, afin de tenir en respect Murât et les révolutionnaires de la péninsule, trente mille hommes s'acheminaient vers les Alpes 3. Le ministre de la guerre se faisait donc fort d'opposer sous peu de jours une véritable armée aux onze cents soldats de Bonaparte. On se félicita de cette heureuse conjoncture, et il fut décidé que le comte d'Artois se re'ndrait à Lyon pour prendre le commandement des troupes réunies et à réunir dans le Lyonnais, le Dauphiné et la Franche-Comté. Il aurait ses deux fils comme lieutenants : le duc de Berry à l'aile gauche ; le duc d'Angoulême à l'aile droite, qui serait formée avec les garnisons des 9e, 10e et 11* divisions militaires. On espérait du même coup en finir avec Bonaparte et doniier aux princes l'occasion d'un succès