DU RETOUR DE L ILE D ELBE
habitants de Grasse apportent des violettes à l'empereur. La population de Gap s'oppose à ce que le général Rostollant prenne des mesures de défense ; il rcpliesur Embrunses troupes, quiiesuivent docilement, tandis que dans la ville qu'elles viennent d'évacuer on acclame Napoléon. A Saint-Bonnet, on veut sonner le tocsin pour rassembler un millier de montagnards en armes qui renforceront la petite colonne elboise. Dans le défilé de Laffray, les paysans tendent aux soldats du 5° de ligne, qui n'osent pas les prendre, des proclamations impériales. Contre les troupes du général Marchand, l'empereur a pour avant-garde deux mille Dauphinois armés de fourches et de vieux fusils. Ce sont les charrons des faubourg qui enfoncent la porte de Grenoble. Ce sont les canuts de la Guillotière qui démolissent la barricade du pont de Lyon. A Villefranche, il n'y a pas un homme de troupe, mais soixante mille paysans attendent l'empereur autour des arbres de la liberté. Les ouvriers de Nevers provoquent à la rébellion les régiments qui traversent la ville. Le peuple de Chalon-sur-Saône arrête un convoi d'artillerie destiné à l'armée du comte d'Artois. « En Franche-Comté, dit l'adjudant-commandant de Préchamp, les troupes auraient pu être maintenues si on les avait gardées dans les casernes, mais une fois en contact avec la population, elles étaient perdues. » Le colonel Bugeaud écrit au ministre de la guerre : «Je prends sur moi d'arrêter mon régiment à Avallon. Je craindrais si je m'avançais plus loin que l'esprit des populations ne gâtât celui de mes soldats qui est resté très bon jusqu'ici. » Le préfet de l'Ain frappé d'épouvante dit au maréchal Ney : « Nous assistons à la rechute de la Révolution l.»
i. On a prétendu que toutes ces populations étaient soudoyées ! Il eût
La haine des paysans contre l'ancien régime et le culte des soldats pour l'empereur les réunirent dans une action commune. Peuple et armée eurent le môme élan et marchèrent, confiants l'un en l'autre et se sentant les coudes, au-devant de Napoléon. C'est la raison de son succès si facile et si rapide, de la marche foudroyante et triomphale du golfe Jouan à Paris.
A la considérer ainsi, cette aventure épique du retour de l'ile d'Elbe, que l'on a appelée « un des plus étonnants exploits qu'aient jamais contés l'histoire et la mythologie », perd un peu de son merveilleux. La fascination de la redingote grise ne fit pas tout. Vu l'opinion régnante dans le peuple et dans l'armée, il semble môme que l'entreprise de l'empereur ne pouvait pas ne point réussir. Une fois sur la terre française, il n'a-
fallu plusieurs millions. Or nous savons par le Livre décaisse du trésorier Peyrusse (Peyrusse, Mémorial et Archives. Appendice, 305-308) la somme exacte que coûta l'expédition :
Du 26 février, jour du départ de l'île d'Elbe, au 20 mars, date de l'arrivée à Paris, les dépenses s'élevèrent à 270,592 fr. 8ô cent., dans laquelle somme le nolis des bâtiments entra pour 11,000 francs ; l'achat de la cargaison du Saint-Esprit, pour 25,000 francs ; l'achat de chevaux, mulets et voitures, pour 69,000 francs ; et la perte d'une caisse d'or dans un ravin des Alpes, pour 38,000 francs. Restent donc 127,000 francs environ pour la solde et les vivres de 1,100 soldats pendant 23 jours ; pour les dépenses, dans les hôtels et les auberges, de l'empereur, de son état-major et de sa maison ; pour les secours et frais de route au millier d'ofliciers qui rallièrent la colonne de Grenoble à Fontainebleau ; pour l'impression des proclamations, les relais de postes, les pourboires et gratifications ; enfin pour les missions des différents émissaires qui, au reste, ne reçurent ensemble que 11,540 francs.
* Dans la crainte que la campagne ne durât, Peyrusse prit 600,000 fr. à la succursale de la Banque, à Lyon. Il n'y toucha point el les restitua intégralement le 21 mars à la Banque de France. (.Peyrusse, 296, 301.)
,On a souvent cité le mot de l'empereur à Mollién le 20 mars : « Ils m'ont laissé arriver comme ils les ont laissés partir.» (Mollien, Mém., IV, 187.) Mais dans cette même soirée du 20 mars, Napoléon dit à Mole: « Si j'avais voulu, je serais arrivé à Paris avec 70,000 paysans armés. » (Fragment des Mémoires de Mole, Revue de la Révolution, XI, S9.) Il y a contradiction flagrante entre les deux propos. Au reste, des paroles ne sauvaient prévaloir contre des faits, et ceux que nous rappelons ici, parmi tant d'autres, prouvent l'exaltation du peuple, au mois de mars 1815, en faveur de Napoléon personnifiant la Révolution.