LES MINISTRES
en étaient aussi partisans, mais « ils cherchaient à plaire », comme dit Vitrolles, et s'ingéniaient à prévenir les désirs et à flatter les idées des familiers du château. Dambray, qui se vantait « d'avoir eu le bonheur de ne rien voir ni de ne rien connaître de la Révolution, restée ainsi pour lui comme non avenue » ; Ferrand, qui avait écrit : « Si la clémence est un plaisir, la justice est un devoir, » et que l'on appelait un « Marat blanc » ; Malouet, lui-même, un des plus ardents défenseurs à la Constituante des droits de la couronne, représentaient l'ancien régime. Ils croyaient la contre-révolution accomplie et regardaient le gouvernement parlementaire comme une transition entre l'empire et la monarchie absolue, qu'ils désignaient cependant, pour ne pas trop se compromettre, par l'euphémisme de « pouvoir concentré ». Royaliste de tradition, de tempérament et de sentiment, l'abbé de Montesquiou n'en voyait pas moins les choses comme elles étaient : les prétentions s'exaspérant chez les émigrés, l'opposition naissant dans la Chambre, la défiance persistant dans le pays. Il agissait donc avec une certaine modération, cherchant, « par une politique d'assoupissement », à calmer les impatiences et à rassurer les inquiétudes. M. de BLacas, que tous les partis ont accusé à l'envi, et qui était en effet le vrai conseil de Louis XVIII après avoir été le plus cher ami du comte de Lille, fut aussi un modéré par raison. Il voulait avant tout le repos du roi, car le repos du roi c'était la conservation de la faveur royale. S'il avait pu, il l'aurait tenu en chartre privée, de façon à lui éviter toute contention et tout ennui. Au moins s'eff 01 çait-il de dissiper les inquiétudes que les discussions du conseil faisaient naître quelquefois — bien rarement ! — ■ dans l'esprit de ce monarque d'une si
Imperturbable confiance.il lui persuadait Sttfca peine que boutes les difficultés s'arrangeraient, que tous les péri ls étaient chimères, et que « Bonaparte n'était plus qu'un cadavre enseveli dans une île ». S'il endormit ainsi son maître en une fausse sécurité, Blacas eut cependant le bon sens de voir que les royalistes ultra n'étaient pas les moins dangereux ennemis de la royauté et de mettre Louis XVIII en garde contre leurs projets insensés. Il engageait le roi à prodiguer grâces et faveurs aux émigrés, mais il le dissuadait de céder aux remontrances irritées du comte d'Artois et aux larmes de la duchesse d'Angoulôme. Blacas estimait que pour contenter tout à fait le parti de Coblentz, il ne fallait pas cependant risquer de perdre la couronne1.
Les favoris sont jalousés par les courtisans et les ministres, ils sont haïs d'instinct par les peuples. On a donc fait de Blacas le bouc émissaire de la première restauration. Un Mémoire signé de lui et dont plusieurs copies ont circulé en Belgique à la fin de 1815 est consacré à sa justification. A lire ces pages, Blacas, sans faire beaucoup de bien, aurait empêché de grands maux en s'opposant à des desseins monstrueux8 . Ce qui
1. Cf. Blacas à Talleyrand, 4 décembre. Jaucourt au môme, 20 sept., 1M et 4 octobre, 10 décembre. D'Hauterive au même, 14 novembre. (Correspondance de Talleyrand et de Louis XVIII, 101-166.) Mémoire de Blacas. Alexandre à comte de Grimoard, Paris, 29 nov. (Arcb. Aff. étr., 615, 675.) Wellington à Castlereagh,3 et 4oct.,4nov. (Dispatchs, Supplément, IX.) Villèle, Mém. I, 265-272. La Fayette, Mém. V, 330, 340-343. Vitrolles, Mém. II, 45, 197-199, 232. Marmont, Mém. VII, 24,47. Guizot, Mém. I, 38-40. Mémoires manuscrits de Barras.
?, Ce curieux Mémoire est-il ou non apocryphe ? En tout cas, que l'auteur en fût Blacas lui-même ou quelqu'un de ses amis, il était bien renseigné. Dans ses Souvenirs (II, 41), le général Lamarque cite ce Mémoire comme authentique, et la copie qui en existe aux Archives des affaires étrangères (France, 615) est accompagnée de celte lettre de Minjaud au duc de Richelieu (16 déc. 1815) : « Le Mémoire de M. de Blacas qui circule en Belgique a fait très grana tort au roi et à la famille royale dans l'esprit des souverains... Ce maudit Mémoire fait tant de bruit à Bruxelles qu'il faudrait, ce me semble, faire insérer dans les journaux belges un article qui fit connaître au public la fausseté de celui qui l'a écrit. » — Remarquons la nuance :
l'armée et LE PEUPLE 43
est certain, c'est qu'il ne siégeait plus dans le conseil au second retour de Louis XVIII, quand des ministres, restés pourtant moins impopulaires que lui, inaugurèrent la politique de réaction. En vérité, peut-on condamner Blacas lorsque l'on compare la terreur de 1815 à l'anarchie paternelle de 1814?
Cette anarchie paternelle, pour employer une seconde fois ce joli mot du temps, n'augmentait pas le nombre des royalistes. Après six mois de règne, Louis XVIII n'avait ramené à lui ni l'armée ni le peuple.
Pour l'armée, Louis XVIII est toujours le roi imposé par la Coalition, le protégé des Anglais et des Prussiens, l'émigré rentré en croupe derrière un Cosaque. Il rappelle la défaite et personnifie le démembrement. Les soldats le regardent comme étranger à leurs sentiments, à leurs traditions, à leur gloire. Il a renversé leur idole, proscrit leur drapeau et, par ses ordonnances datées de la dix-neuvième année de son règne, il insulte à leurs victoires1. Il les laisse sans solde régulière, en haillons, pieds nus2. Il déconsidère
Minjaud conseille de dire, non pas que ce Mémoire est apocryphe, mais qu'il est mensonger.
1. Rapport général sur les griefs de l'armée pendant la première restauration. (Arch. nat. FJc I, 26.) Cf. la corresp. des préfets et les rapp.de police de mai 1814 à février 18f 5 (F. 7, 3738, 3730 et 3773) et la correspondance générale (Arch. Guerre) pendant cette même période.
2. « On ne paye pas la troupe. » Paroles de Dessoles au conseil des ministres, le o juin 1814 (Procès-verbaux, Arch. nat. AF. * V*). — Les chasseurs de France se plaignent de leur solde arriérée et de coucher sur la paille. » Grundler à Maison, isjanv. (Arch. Guerre.) — « Beaucoup de chasseurs royaux sont nu-pieds et sans chemises. Il y a de quoi mécontenter le soldat. » Sous-préfet de Saint-Quentin à Clarke, 14 mars 1811, (Arch. Guerre) : — « La solde est en retard de 15 jours. » Préfet de Metz, 16 mars. 1815. (Arch. nat. F. 7, 3773.) — « Des militaires sont dénués de tout depuis juillet 1814. » Briche à Davout, Metz, 26 mars. Cf. Davoutà Briche, 28 mars
la Légion d'honneur en rétablissant les ordres du Saint-Esprit et de Saint-Louis, en la prodiguant par fournées presque quotidiennes1, et en enlevant aux légionnaires le droit de vote dans les collèges électoraux8; il l'avilit en payant avec ce ruban, teint de leur sang, les plus infimes et les plus honteux services. Pour avoir livré Bordeaux à l'ennemi, Lynch reçoit le grand cordon que seuls soixante Français portaient sous l'empire ; le grade de chevalier est conféré à un maître de poste de Bordeaux jadis accusé de faux, à un habitant du Calvados forçat libéré3. Non content d'atteindre les légionnaires dans leur juste fierté, le roi les frappe dans leurs intérêts en réduisant de moitié leur traitement annuel. Soit mépris, soit défiance, il ne veut pas de soldats français pour veiller à sa sûreté : ce sont des Suisses, des chouans, des émigrés, naguère à la solde de l'étranger, qui gardent les Tuileries.
(Arch. Guerre.) — « Le 14° léger est bien discipliné, mais les hommes sont affreusement tristes. Après le défilé, quelques soldats m'ont présenté leurs livrets et d'une voix basse m'ont demandé leur décompte. Depuis un temps intini, il n'a pas été fait- de décompte à ces malheureux pour la masse de linge et chaussures. Cette masse s'élève pour chacun entre 05 et 150 fr. Une grande partie n'a pas reçu de pantalons depuis deux ans, et les mauvais pantalons de toile qu'ils ont ont été pris sur leur masse. Il y a un arriéré de solde depuis plus d'un an. Ces braves soldats disent : Qu'on nous laisse notre solde arriérée, mais qu'on nous donne notre masse et des pantalons. » Brune à Davout, Marseille, 16 mai 1815. (Arch. Guerre.) î. lin feuilletant le Moniteur de 1814, on trouve tous les deux ou trois numéros une liste de 20, de 100, de 300 nouveaux légionnaires. Parfois le Moniteur se borne à cette mention : * Le roi, par ordonnance de tel jour, a conlirme les 50 ou les 200 ou les 380 décorations données dans tel département par le comte d'Artois ou le duc d'Augoulême ou le duc de Berry. » — On i même prétendu que certains ministres trafiquaient des décorations. La croix de chevalier était tarifée 300 francs. (La Lanterne magique de la restauration, 40-41. Cf. Thibaudeau, Consulat et Empire, X, 140.)
2. D'après les sénatus-consultes des 28 floréal an XII et 22 février 1806, 30 légionnaires étaient adjoints à chaque collège électoral d'arrondissement. L'article XXXVIII de la Charte, en vertu duquel il fallait payer 300 fr. de contributions pour faire partie des collèges électoraux, avait par cela même enlevé aux légionnaires leurs droits d'électorat.
3. Décaen à Dupont, Bordeaux, 5 sept. (Arch. Guerre.) Rapp de police, 13 août. (Arch. nat. F. 7, 3773.)
La formation de la Maison militaire n'était pas le moindre des griefs de l'armée. Non seulement ces six mille soldats d'antichambre, comme on les appelaitl, ayant tous au moins le grade de sous-lieutenant, irritaient les vrais officiers par leurs épaulettes si facilement obtenues ; mais, de plus, ils les menaçaient par leur intrusion prochaine dans les cadres des régiments2. L'ordonnance du 12 mai réservait les deux tiers des emplois vacants aux officiers à la demisolde et le dernier tiers au choix du roi3, c'est-à-dire aux vieux émigrés et aux jeunes royalistes de la Maison militaire. Pour les officiers en activité, l'avancement devenait donc à peu près nul, car ils pouvaient espérer tout au plus une promotion sur neuf vacances. La plupart risquaient de rester avec le même grade jusqu'à leur retraite. Quant aux sous-officiers, et partant aux soldats, ils se retrouvaient, non par le fait des lois, mais par la force des choses, dans l'état de servage perpétuel dont les avait affranchis la Révolution. Désormais, il leur était interdit d'aspirer à l'épaulette. Les élèves des écoles militaires et les gardes du corps, chevau-légers, mousquetaires noirs ou gris — ces pseudo-officiers auxquels la garnison de Paris, qui les détestait, refusait de porter les armes 4 — allaient suffire à toutes les sous-lieutenances.
Les désertions en masse s'étaient arrêtées; les mutineries et les séditions des premiers jours de la royauté s'apaisaient peu à peu. Quelques gouverneurs de divisions militaires, jaloux d'affirmer et leur zèle royaliste et leur influence sur leurs subordonnés, vantaient même l'excellent esprit des trou-