Journal de l'Empire, 12 mai
*. Rapport du ministre de la police généraie, 7 mai. {Moniteur, 1 1 mai.)
près de huit cents l. Chacun voulait voir imprimer ses idées sur la chose publique. A lire cette multitude d'écrits, il semble que môme chez les politiciens l'opinion en faveur de l'empire était plus générale qu'on ne le croirait. Il n'y a pas de brochures ouvertement orléanistes, il y a fort peu de brochures nettement républicaines, et quant aux pamphlets royalistes, d'ailleurs très véhéments et très injurieux2, ils comptent seulement pour un sixième dans le total des publications des Cent Jours. Les cinq autres sixièmes ont pour auteurs des libéraux sans cocarde et des napoléonistes de toute nuance3.
Les impérialistes purs, les ultras du parti exultent à la seule vue de leur idole. Qu'il règne longtemps et que sans s'inquiéter des criailleries des libéraux et
1. Plus de six cents sont mentionnées dans le catalogue de la Bibliothèque nationale, et la Bibliothèque est loin déposséder toutes les brochures publiées alors. Ainsi, dans les deux cents que j'ai réunies, il y en a plus de 1 rente qui n'existent pas rue de Richelieu, et un assez grand nombre de pan phlets, cités dans les journaux de 1815, ne s'y trouvent pas davantage.
2. « La France a le sentiment de la chute prochaine de Bonaparte. Ce brig înd qui a volé le trône de Louis XVIII n'a pour lui qu'un petit nombre d'hommes flétris et souillés. » — « Maîtres du monde, venez reparer la faute magnanime que vous avez commise en accordant la vie à l'homme odieux qui devait être mis en jugement pour le tissu d'horreurs dont sa vie privée et publique était semée. » — « En signant le traité de Fontainebleau, ce vil jongleur avait déjà la pensée de le violer, comme il a violé tous les autres. » — « Il faut faire justice à la nation française des hommes odieux qui l'oppriment et attirent sur nous les armées de l'Europe. » — « Bonaparte est un criminel. Un mot est sur toutes les lèvres : A bas Napoléon ! » Bonaparte au 4 mai. Du retour de Bonaparte. Béfutation de la Déclaration du Conseil d'Etat. Réponse à Carnot. Lettre à un archevêque. Le Jacobinisme réfuté. Protestation de l'immense majorité des Français. Des intérêts de la France, etc., etc.
3. Je ne me suis pas astreint à lire toutes les brochures publiées pendant les Cent Jours, mais j'en ai lu deux cents au hasard, nombre qui permet, je crois, d'établir une moyenne pour tout l'ensemble. Voici le classement de ces deux cents écrits :
Brochures royalistes 35
républicaines G
„ libérales sans couleur dynastique 45
.„ libérales bonapartistes 47
, , napoléonistes 44
.. .... .. bonapartistes jacobines 23
des écrivassiers, il rende la France glorieuse comme en 4811, à cela se bornent leurs vœux : « Le premier règne de Napoléon est plus rassurant que les constitutions faites ou à faire, car il a garanti les fortunes, la liberté et l'égalité des droits. » — « J'écrirais des volumes s'il me fallait dire jusqu'où il a porté ses bienfaits !» — « Napoléon revient sur les ailes de l'amour. Peuple abusé, reconnais ton prince, ton libérateur et ton Dieu... On ne peut point aimer l'empereur, on ne peut que l'adorer1 .»
Les jacobins conseillent à l'empereur de prendre la dictature populaire et de renoncer à l'appareil gothique et aux vaines pompes renouvelées de la royauté. Ils réclament des mesures révolutionnaires, la mise hors la loi des nobles et des traîtres, leur bannissement perpétuel, la confiscation de leurs biens : « C'est dans les hommes de la Révolution et dans le peuple magnanime, qualifié de vile populace, queNa-j poléon, environné des traîtres qui l'ont perdu l'année dernière, trouvera son meilleur appui. » — « Ce sont les ennemis de l'intérieur qui sont les plus à craindre. Sévissez, la loi à la main, contre ces scélérats. » — « Que Bonaparte ne s'entoure plus de l'appareil des trônes vulgaires. Ses malheurs lui sont venus d'avoir oublié la Révolution. » — « La noblesse est et fut toujours l'ennemie de la nation. Les nobles conspirent encore. Frappons-les de la foudre exterminatrice 2. »
1. L'Amour du Bien, V Intérêt de tov.t. Conversation entre une dame bo
tiste et une dame bourboniste. Le Retour de V empereur. Cf. Lettre aux membres du collège électoral. Quelques vérités inédites. Le Réveil de Napoléon. Les Vœux de la France accomplis. L'Homme du siècle. Lettre d'un garde national au comte de Lille. L'élan de l'âme. Rira bien qui rira le dernier! etc., etc.
2. Causes de la chute de Louis XV 111. Du Modéramisme. Conspiration de la noblesse féodale. Cf. Le peuple et la dictature sauveront l'honneur et la patrie. Un dictateur momentanément nécessaire. Examen rapide du gouvernement. Vœux d'un républicain en faveur de la dictature. La Restauration de la liberté. De la noblesse et du peuple, etc., etc.
Mais .c'est le libéralisme qui domine chez ces polémistes par occasion. A elles seules, les brochures d'opinion libérale égalent le nombre total des écrits royalistes, démagogiques et napoléonistes purs. Les libéraux de toute nuance, bonapartistes modérés, exorléanistes, anciens royalistes-constitutionnels résignés au fait accompli, républicains ralliés à l'empire acceptent Napoléon mais en lui posant des conditions. Il devra abdiquer le pouvoir absolu, bannir toute idée de conquête, donner les libertés nécessaires, soumettre sa volonté à celle des représentants de la nation : « 0 Napoléon, ton sort va dépendre du système que tu suivras ! Fais des efforts pour restreindre ton pouvoir. Tout est perdu si tu songes à t'imiter toimême. » — « Il nous faut des garanties. Vos anciennes constitutions sont avilies, dégradées, méprisées... Mes conseils sont le sine cjua non de la conservation du trône impérial. » — « Vous ne pouvez rétablir le régime de 1805. La France veut être libre. Vous auriez demain des rebelles au lieu de sujets si vous ne donniez pas la liberté1. »
1. Adresse à V empereur. Observation à Napoléon. Mémoire à l'empereur. Cf. Les Epoques dé la nation. Des rois et de la nécessité de conserver Napoléon. Réflexions d'un homme libre. Réflexions d'un Français impartial. Le Conciliateur. Profession de foi d'un militaire. Un Français à ses compatriotes. Défendes notice liberté. Le Cri du peuple. Quelques observations. La Patrie avant tout, que m'importe Napoléon! Une Constitution et pas de constitution. Lettre d'un bon Français. Quatre discours. Lettre d'un Ami de la Liberté. Opinion d'un Françait. Au Peuple français, etc., etc.
I. La commission de constitution. — Benjamin Constant. IL La publication de l'Acte additionnel. III. Les élections.
Le décret de Lyon: « Les collèges électoraux des départements de l'Empire seront réunis en assemblée extraordinaire au Champ de Mai afin de modifier nos constitutions selon l'intérêt et la volonté de la nation ' », avait frappé les esprits2. Mais cet engagement solennel était à peu près inexécutable. On ne s'imagine guère une assemblée de vingt-six mille citoyens s discutant et votant des lois au milieu du Champ de Mars. Il n'y avait qu'un moyen rationnel, pratique et sincère de consulter le peuple : c'était de provoquer, comme en 89, la rédaction de cahiers et
i. Décret impérial, Lyon, 13 mars (Moniteur, 21 mars).
2. • Le décret relatif à l'assemblée extraordinaire du Champ de Mai a fait «ne grande sensation. » Montlosier à Barante, 23 mars (Barante, Souv., II, 129). Cf. Thibaudeau, X, 259, et rapports de police, 23 et 25 mars. (Arch. nat. F. 7, 3688**.)
3. Sous l'empire, les membres des collèges électoraux de département s'élevaient, y compris 25 légionnaires par collège, à 26,000 ; ceux des collèges électoraux d'arrondissement à 72,000. (Sismondi, De l'Acte additionnel, Moniteur, 6 mai.)
Napoléon avait cru d'abord à la possibilité de cette grande assemblée Le 20 mars, il dit à Mole : « Trente mille personnes au Champ de Mars. Cest-il beau ! > (Fragment des Mémoires de Mole, Revue de la Révolution, XI, 90).
de faire élire, non point par les seuls collèges électoraux, mais directement par les assemblées primaires, des députés qui eussent mandat d'examiner ces cahiers et de s'en inspirer pour élaborer la constitution. Si l'on voulait procéder d'une façon moins démocratique, il y avait l'élection d'une Constituante par les collèges électoraux. Mais que l'empereur prît l'une ou l'autre de ces mesures, combien de temps allait-il falloir pour la convocation des électeurs, la vérification des pouvoirs, la discussion, par cinq ou six cents députés, des soixante ou quatre-vingts articles organiques d'une constitution nouvelle ! Six mois, au moins, se passeraient avant que la constitution ne fût rédigée, votée, promulguée. Sans doute, ce retardement pouvait servir à Napoléon en lui permettant de conserver temporairement la dictature. L'idée d'une constituante ne laissait pas cependant de le troubler. Il ne savait ce qui en sortirait. Ses droits de souveraineté mêmes risquaient d'être mis en question. En outre, tout lui faisait présager une très prochaine campagne, et s'il se défiait pendant la paix des résolutions d'une assemblée, à plus forte raison les redoutait-il pendant la guerre1.
Dans ces circonstances, Napoléon aurait bien voulu rétablir purement et simplement les constitutions de l'empire, comme il y avait un instant songé avant de quitter l'île d'Elbe2, ou encore temporiser en laissant les choses dans l'état jusqu'au règlement de la question extérieure. Mais si porté qu'il fût aux illusions.
1. Cf. Napoléon, L'ile d'Elbe et les Cent Jours (Corresp., XXXI, 129), et Fleury de Chaboulon, Mém., II, 72-73.
2. Napoléon, L'ile d'Elbe et les Cent Jours {Corresp., XXXI, 128). -L'empereur avait bien vite écarté cette pensée. « Les événements survenus, dit-il, avaient donné une telle secousse à l'esprit public que tout ce système ne paraissait plus adapté à l'état de la France »
l'empereur avait l'esprit trop juste pour ne pas voir que tout cela était impossible. « La nation, disait-il, s'est reposée douze ans de toute agitation politique, et depuis une année elle se repose de la guerre. Ce double repos lui a rendu un besoin d'activité. Elle veut ou croit vouloir une tribune et des assemblées. Le gouvernement des Bourbons, gouvernement faible et contraire aux intérêts nationaux, a donné à ces intérêts l'habitude d'être en défense et de chicaner l'autorité. Le goût des débats politiques paraît revenu1. » En effet, la bourgeoisie était férue de libéralisme, et les proclamations du golfe Jouan, les harangues de Grenoble, les décrets de Lyon avaient réveillé dans le peuple l'esprit de la Révolution. Aux Tuileries, les ministres, les conseillers d'État, les aides de camp, les princes Joseph et Lucien prêchaient la modération, les idées libérales, les nécessités nouvelles. Le général Gaffarelli écrivait de Rennes: « On attend la convocation des électeurs pour le Champ de Mai. » Le général Grundler écrivait d'Amiens: « Les malveillants disent que l'empereur ne veut point donner de constitution. » Les journaux et les brochures réclamaient des lois « vraiment nationales ». Les « faiseurs de constitutions » se multipliaient, et adressaient à l'empereur leurs plans et leurs conseils. Chaque jour, il lui en arrivait par brassées2. On allait jusqu'à dire que Napoléon allait abdiquer et proclamer la République3. C'était là ce que l'empe-
1. Benjamin Constant, Mém. sur les Cent Jours, II, 21-22. Cf. Lavallette, Mém., II, 1T1-172.
2. Benjamin Constant, Mém., II, 30-31. Napoléon, L'île d'Elbe et les Cent Jours. [Corresp., XXXI, 129.) Notes de Lucien (Arch. Aff. étr., 1815). La Fayette, Mém., V, 415-419. Caffarelli à Davout, Rennes, 20 avril. Grundler à Davout, Amiens, 17 avril. Cf. Sébastiani à Davout, Amiens, 17 avril. Extraits de la corresp. des préfets et de la corresp. de police générale, avril. (Arch. nat. F. 7, 3774.)
3. Bulletins de Real, 15 avril. Rapp. de police, 17, 19, 28 avril, 1er mai. (Arch. nat., AF. IV, 1934, F. 7, 3774.) Napoléon, L'ile d'Elbe et les Cent Jours.
reur appelait « divaguer fortement1 ». Il avait hâte d'arrêter cette rumeur.
Dès les premiers jours d'avril, Napoléon se résigna donc, selon le mot d'un contemporain2, « à s'acquitter de cette dette d'une constitution contractée devant les ouvriers de Lyon ». Mais afin d'éviter, du moins, la réunion immédiate d'une assemblée, il résolut défaire rédiger la nouvelle constitution par une commission, et de la proposer dans son ensemble à la sanction du peuple au lieu de la soumettre aux discussions interminables et dangereuses des députés. Les ministres et les commissaires, Regnaud, Ginou, Boulay, tenaient pour une constitution analogue à celle de l'Angleterre. Seul Carnot repoussait cette idée. ■( La constitution anglaise, disait-il, suppose l'existence d'une puissante aristocratie ; or la France ne possède aucune aristocratie. » Il présenta un projet de constitution compren&nt une chambre des députés, un sénat dont les membres seraient nommés à vie et un tribunat que formeraient cinq commissaires de la Chambre, cinq du Sénat, cinq du conseil d'Etat et cinq de l'ordre judiciaire. L'empereur inclinait plutôt aux théories de Carnot, mais dans la commission elles étaient unanimement condamnées 3. C'est au cours de ces discussions que reparut sur la scène politique un personnage dont le rôle surprit tout le monde, à commencer par lui-môme, Benjamin Constant.
Persuadé que sa catil inaire du 19 mars le vouait à la vengeance de celui qu'il y avait appelé Teutatès et Néron, Benjamin Constant ne voulait cependant ni
(Corresp., XXXI, H29). Caffarelli à Davout, Rennes, 20 avril. (Arch. Guerre.) — Lucien lui-même conseillait à l'empereur d'abdiquer. Notes de Lucien. (Arch. AIT. étr., 1815.) ' "
1. Napoléon, L'île d'Elbe et les Cent Jours (Corresp., XXXI, 129).