‹ 1815: La première restauration - Le retour de l'Ile d'Elbe - Les cent joursChapitre 262 sur 272 · Montholon, Récits, II · texte numérisé non relu

Montholon, Récits, II

3. On a dit à tort que les facultés de Napoléon avaient faibli. On a confondu les qualités intellectuelles avec les qualités de décision et d'énergie. Sa volumineuse correspondance pendant les Cent Jours, dont une partie

était soumise aux influences morales. Les contrariétés très vives, les grandes inquiétudes, tous les tour ments d'esprit, comme aussi parfois l'excès des fatigues et l'état atmosphérique, lui donnaient simu ltanément de douloureuses crises d'ischurie, et même de strangurie, des contractions de l'estomac et une toux spasmodique épuisante. Ces accidents, qu'il avait déjà éprouvés en Russie, se reproduisirent plusieurs fois durant les Cent Jours, à la suite de son rude voyage à travers les Alpes, dans la neige et dans la rafale, et sous l'action des épreuves et des amertumes qui l'accablèrent à Paris. L'esprit influait sur le corps qui réagissait alors sur l'esprit. Pendant ces crises, d'une durée assez longue, l'empereur tombait dans un profond abattement 1. Il perdait tout espoir et toute énergife. h avait des heures d'angoisse où d'horribles visions lui montraient la France vaincue et démembrée2. En plein jour, il cherchait dans le sommeil l'oubli momentané de ses souffrances et de ses pensées. Lorsqu'il était seul, il lui arrivait de pleurer ; Garnot le surprit en larmes devant un portrai/

senlement a été publiée, ses conversations rapportées par Fleury de Chaboulon, par Mole, par Benjamin Constant, ses ordres du jour, ses harangues, "ses discours politiques, son plan de campagne démontrent que sa toute-puissante intelligence était restée égale à elle-même. Seulement, il était souffrant et découragé. L'homme qui combinait le plan de la campagne des Pays-Bas et qui, le 7 juin, après la fatigante séance de l'ouverture des Chambres, pensait à écrire à Davout (Corresp., 22032) : « J'ai vu avec peine que les deux régiments partis ce matin n'avaient qu'une seule paire de souliers. Il y en a en magasin. 11 faut leur en procurer deux dans le sac et une aux pieds », n'avait rien perdu de son puissant génie ni de son admirable souci des détails.

1. Notes du docteur Yvan et du docteur Mestivier (citées par Ségur, Mém., VI, 15-18) Notes de Lucien Bonaparte (Arch. Aff- étr., 1815). Note écrite à Sainte-Hélène (communiquée par M. X.). Cf. les détails d'autopsie donnés par Antommarchi {Mém., II, 166), et Hobhouse (Lettres, I, 35, et II, 19) qui remarque les très vives douleurs à la poitrine dont l'empereur paraît souffrir pendant la revue de la garde nationale du 18 avril et pendant la séance impériale du 7 juin.

2. Fragment des Mémoires do Mole (Revue de la Révolution, XI, 96). Cf. Notes de Lucien (Arch. Aff. étr., 1815).

t'ÉTAT D'ESPRIT DE l'emPEREDR 615

de son fils ! . L'empereur n'avait plus en lui le sentiment du succès, il ne croyait plus à son étoile. Il dit à Mollien : « — Le Destin est changé pour moi. J'ai perdu là un auxiliaire que rien ne remplace. » Il hochait la tête quand on le félicitait sur le résultat d'une élection ou sur quelque manifestation populaire. « — C'est le temps, répondait-il, qui nous apprendra si la France veut me conserver mieux qu'elle n'a conservé les Bourbons2. »

L'empereur était indigné contre les libéraux du Parle aient qui cherchaient à ébranler son pouvoir au milieu de si grands périls et qui le tracassaient pour des questions de forme au milieu de si graves préoccupations. Il avait fait toutes les concessions à l'esprit nouveau, donné une constitution, convoqué les électeurs, réuni les Chambres. Il s'étonnait qu'on ne lui en sût point gré et s'offensait qu'on suspectât sa sincérité. « — Je m'aperçois avec douleur, disait-il, que les députés ne sont pas disposés à ne faire qu'un avec moi. Ils ne laissent échapper aucune occasion de me chercher querelle... Et de quoi ont-ils à se plaindre? que leur ai-je fait? Je leur ai donné de la liberté à pleine main. Je leur en ai môme trop donné, car aujourd'hui les rois ont plus besoin de garanties que les nations. » Parfois il avait des révoltes. « — Ah ! s'ils croient faire de moi un soliveau ou un second Louis XVI, ils se trompent. Je ne suis pas homme à me laisser faire la loi par des avocats ni à me laisser couper la tête par des factieux. » Il se contenait cependant. Il ne voulait pas entrer en lutte avec les élus de la nation à la

1. Notes de Lucien (Arch. Aff. étr., 1815.) Mollien, Mèm.y IV, 198. Mém. tur Carnot, II, 423.

2. Mollien. Mém., IV, 198-199. Mém., sur Carnot, II, 455. Las Cases, Mémorial, VII, 188-181. Cf. Lavalette, Mém., II, 170, 176. Peyrusse, Mém., 309.

veille d'une guerre terrible dont son retour en France était manifestement la cause1.

Napoléon avait décidé de quitter Paris le 12 juin*. Déjà les différents corps d'armée commençaient leur marche de concentration vers la frontière belge ; la garde impériale, le Trésor, la maison militaire étaient entre Compiègne, Soissons et Laon 8. L'empereur se rappelait trop les événements de 1814 pour déléguer le pouvoir à un conseil de régence. Il arrêta que toutes les affaires d'ordre gouvernemental et administratif continueraient à lui être soumises, soit directement par les ministres, soit par le conseiller d'Etat Berlier, secrétaire du conseil des ministres. L'empereur entendait aussi se réserver les décisions sur les différends qui pourraient se produire entre les deux Chambres relativement à la présentation des projets de lois. Un officier intelligent serait désigné chaque jour par Davout pour porter à franc étrier les dépêches au quartier impérial. Le conseil des ministres, auquel étaient adjoints le prince Lucien et les quatre ministres d'Etat, devait se réunir plusieurs fois par semaine sous la présidence de Joseph. Dans les circonstances pressantes où la détermination à prendre excéderait les bornes de l'autorité ministérielle, l'urgence de la détermination serait délibérée, et si elle était reconnue, l'objet en serait discuté et adopté à la majorité. En cas de partage, Joseph aurait voix prépondérante4.

Ces questions ainsi réglées le 11 juin, veille de son départ, l'empereur se sentit l'esprit plus libre et le

1. Boulay de la Meurthe, 257. Kleury de Chaboulon, II, 115-116. Cî. Benjamin Constant, II, 20-28. Pasquier, Mém., III, 218.

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