LES TROUBLES DE RENNES
Les grades et pensions que l'on accorde à ces individus portent une atteinte funeste à l'opinion publique1. »
A Rennes, Soult avait désigné, comme commissaires du roi, Picquet Du Boisguy, Desol de Grisolles et Joseph Cadoudal, — la fleur de la chouannerie. Entre tous les chefs de bandes, Du Boisguy avait laissé un exécrable renom. Outre les massacres de bleus désarmés, les pillages de voitures publiques, les incendies de chaumières, les extorsions d'argent en chauffant plus que de raison les pieds des récalcitrants, on lui attribuait certaines gentillesses d'un goût autrement relevé. Il avait, disait-on, fait enterrer vifs le même jour une centaine de soldats repu blicains, et il avait violé deux de ses cousines, sus pectes de tiédeur royaliste, après quoi il les avait livrées à ses hommes pour les violer à leur tour et les égorger ensuite. Et c'était ce personnage dont Soult contresignait la nomination au grade de maréchal-decamp et qu'il choisissait comme représentant du roi! Le jour de leur arrivée à Rennes, les commissaires, impatients de montrer leurs uniformes tout battant neufs, se rendirent au théâtre en grande tenue. A leur vue, les cris : A bas les assassins ! à la porte les assassins ! éclatent si violemment qu'ils sont contraints de quitter la salle. Les jours suivants, l'agitation s'accroît dans la ville et gagne les campagnes. « Non seulement l'exaltation est grande dans la popula tion, écrit à Soult le préfet d'Ille-et- Vilaine, mais elle existe aussi chez les prêtres et chez les nobles qui sont indignés de la présence de Du Boisguy8. »
Le 10 janvier, jour indiqué pour la première séance de la commission, la foule se masse devant la pré-
1. Préfet de l'Orne à Montesquiou, 11 mars. (Arch. nat. F. 7,3773.)
2. Rapport du préfet d'Ille-et-Vilaine à Soult, 6 janvier 1815. (Arch. Guerre } Rapp. de police, Rennes, 4 janv. (Arch. nat. F. 7, 3773.)
fecture. Les plus exaltés sont les étudiants en droit, les officiers à la demi-solde, enfin les paysans des environs, armés de bâtons, de faucilles, de vieux pistolets, et venus, disent-ils, « pour tuer Du Boisguy ». On crie : « A bas les chouans ! à mort les assassins ! Nous aurons la tête de Du Boisguy 1 » Les anciens volontaires royaux, qui se rendent à la convocation, «ont hués, insultés, frappés à coups de poing et à coups de bâton. Le neveu de l'ordonnateur général passe en voiture ; on le prend pour Du Boisguy, on arrête les chevaux. Le malheureux jeune homme est précipité sur le pavé, foulé aux pieds, grièvement blessé ; on va l'achever, lorsqu'il parvient à se faire reconnaître. Un bataillon du 11e léger, rangé devant la préfecture, assiste impassible à ces violences. Ne crie-t-on pas aux soldats qu'on veut leur enlever la solde d'un mois pour la donner aux chouans? Vainement le préfet, le général Bigarré, commandant la subdivision, le colonel du 11e léger tentent de parlementer et disent que les commissaires ne font que remplir les instructions du roi. La foule répond que «•c'est outrager le roi de supposer qu'il songe à récompenser des brigands et des assassins > , et les clameurs menaçantes reprennent avec plus de force. Du Boisguy veut que l'on tire sur les émeutiers, mais Bigarré s'y oppose. Il sait que la troupe est travaillée par les mécontents, il craint qu'un ordre rigoureux « ne la provoque à faire cause commune avec le peuple ». Les attroupements se dispersent seulement vers huit heures du soir, à la nouvelle que Du Boisguy a quitté Rennes. Le commissaire du roi avait réussi à s'échapper furtivement, et il galopait déjà sur la route de Paris, escorté par des dragons '.
i. Rapports à Soult de Bigarré, du préfet et du commissaire de police, Hennés, Il janvier. Col jLiel de Pontbriand au même, Rennes, 12 janvier.
Louis XVIII avait proclamé l'oubli, il s'était donné comme le père de tous ses sujets, il rêvait une France réconciliée et unie sous son sceptre, et lui et ses ministres semblaient prendre constamment à tâche d'évoquer un passé sanglant, de réveiller les rancunes, de rallumer les colères, de faire deux Frances de la France et de les armer l'une contre l'autre. Etait-ce toujours faiblesse pour les anciens défenseurs de la royauté? N'était-ce pas aussi inconscience des choses et aveuglement? C'était bien souvent fatalité de la situation. Même les décisions que le roi n'aurait pu ne pas prendre sans manquer au devoir étaient regardées par toute une classe de citoyens comme blessantes et provocatrices. Il fut arrêté que le 21 janvier les cendres de Louis XVI, de Marie-Antoinette et de madame Elisabeth seraient solennellement portées à Saint-Denis, et que l'on poserait la première pierre de deux monuments à la mémoire du roi-martyr, l'un place Louis XV, l'autre au ci-devant cimetière de la Madeleine. Des services funèbres devaient être le même jour célébrés à Notre-Dame et dans toutes les églises du royaume ; il y aurait vacance dans les cours et tribunaux, relâche dans les théâtres. Frère et successeur de Louis XVI, Louis XVIII ne pouvait pas laisser les ossements du roi pour ainsi dire sans sépulture. Il ne pouvait pas non plus les faire porter clandestinement à Saint-Denis dans un fourgon des pompes
Du Boisguy au même, Paris, 13 janv. Préfet à Dandré, Rennes, 17 janvier. Colonel Tholosé à Soult, Rennes, 17 janv. (Arch. Guerre.)
Des poursuites commencées à l'occasion des troubles de Rennes furent abandonnées au mois de février, « afin de ne pas affliger un grand nombre d'honorables familles ». Soult à Daadré, 25 janvier. Dambray à Soult, 25 fev (Arch. Guerre.)
funèbres. Les services dans les églises, l'appareil du cortège, la magnilicence du catafalque étaient conformes au cérémonial. Enfin, qu'un roi de la maison de Bourbon eût la pensée d'ériger un monument à la mémoire de Louis XVI, cela n'avait rien que d'assez na turel. Malheureusement, comme le service célébré pour Cadoudal, comme la souscription de Quiberon, comme les pensions données aux chouans, comme « la ligne droite » imaginée par Ferrand, comme tari, d'autres mesures et paroles « réparatrices », ces cérémonies dites expiatoires prenaient un caractère offensant et même menaçant pour tous les Français qui avaient fait ou servi la Révolution et pour tous ceux qui en avaient profité ! . C'étaient ces autels à la vengeance dont a parlé Tacite.
Un bruit sinistre se répandit dans Paris à l'annonce de la cérémonie du 21 janvier. Les royalistes, disaiton, comptaient célébrer cet anniversaire par le massacre « de tous les hommes de sang ». La nuit, des troupes d'assassins soldés, des bandes de chouans fanatiques, qu'on allait faire venir de Bretagne, se porteraient chez les anciens terroristes et les égorgeraient. Le coup serait attribué à l'indignation du « bon peuple de Paris », provoqué par une fausse émeute que la police organiserait dans la journée au passage du cortège funèbre. Depuis un mois, on dressait des listes de proscription et l'on s'occupait du recrutement des bandes de meurtriers. MM. de Vergennes, le comte d'Escars étaient dans le secret, et c'était pour concerter cette tuerie que tous les chefs
i. « On prêche sans cesse l'oubli et chaque jour on s'efforce de classer les Français en amis et en ennemis. » D'IIauterive à Talleyrand. (Corresp de Talleyrand avec Louis XYII1, 4G3, note.) « — Qui veut pardonner doit faire oublier. Or, on cherche à tout rappeler. Voilà ce qui inquiète pour l'avenir et fait croire qu'il y aura proscription contre une classe de ci toyens. > Kapp. général sur l'esprit public, 13 janv. (Arch. nat. F. 7, 3739.)
vendéens s'étaient réunis à Paris au milieu de décembre. On ajoutait même que le projet avait été soumis au roi qui, malgré les ardentes sollicitations des princes et surtout de la duchesse d'Angoulême, particulièrement exaltée, l'avait repoussé avec horreur. Mais on agirait sans lui. Le 7 janvier, la nouvelle que le roi allait passer trois semaines à Trianon. le 8 janvier, l'annonce du départ de presque toute la garnison de Paris, accréditèrent ces rumeurs. On disait que les chefs du complot avaient réussi à éloigner le roi et les troupes afin de rester les maîtres. L'alarme devint grande, principalement parmi les citoyens que leur rôle dans la révolution semblait désigner comme premières victimes. Plusieurs quittèrent Paris, d'autres prirent des dispositions pour se défendre chez eux ' .
Dans le parti royaliste, l'approche du 21 janvier troublait les esprits. Les ultras parlaient de faire venir les régicides à Saint-Denis, nu-pieds et torches en main. Ils s'indignaient que Wellington donnât un bal le 18 janvier et demandaient qu'un deuii public fût imposé quatre jours avant et quatre jours après la cérémonie2. Leurs journaux célébraient à l'envi le grand acte d'expiation qui allait s'accomplir et déclamaient contre les régicides. Le Journal roij al posait
1. Rapports de police, 10, 12 déc, 6, 9, 10, 11, 13, 19 janv. (Arch. nat. F. 7, 3200*, F. 7, 3739, F. 7, 3688**.) Lettre de Descoutures, citée dans les Mém. sur Camot, II, 398-399. Barère, Mém. III, 205. Cf. Thibaudeau, X, 158. Dossier de Stévenot (Arch. Guerre). Mémoire de Blacas (Arch. Aff. étr., 615.) Dufey (de l'Yonne), 41 42. Wellington à Castlereagh,5 déc. (Dispatchs, XII.)
C'était en raison des nouvelles du congrès de Vienne et pour augmenter les forces aux frontières que Soult avait ordonné le départ de dix régiments. D'ailleurs sur la réclamation de Maison, qui demanda à conserver des troupes « pour assurer la sécurité de Paris », l'exécution de cet ordre fut ajournée. (Soult à Maison et Maison à Soult, 8, 9 et il janvier. Arch. Guerre.) De môme, la nouvelle du départ du roi pour Trianon, donnée par les journaux officieux, fut démentie le surlendemain par les mêmes journaux. Mais l'alarme n'en avait pas moins été portée dans la population.
2. Rapp. de police, 9 et il janvier. (Arch. nat. F. 7, 373.).) N. à N., Paris. 23 janv. (Arch. Aff. étr., 675.)
cette question : « Une loi a défendu de rechercher ou d'inquiéter qui que ce soit pour des votes, des opinions ou môme des faits relatifs à la Révolution. Mais la Charte ne parle que de faits et d'opinions et non de crimes. On demande donc si un coupable prut se prévaloir, pour éluder le jugement de ses crimes, d'une amnistie générale pour des faits* ? »
On était dans l'attente anxieuse du jour anniversaire, lorsque survint un incident qui exaspéra l'opinion déjà très excitée. Le 15 janvier, Mllc Raucourt mourut presque subitement. Cette tragédienne fameuse avait mené dans sa jeunesse une existence fort peu édifiante, mais en vieillissant elle s'était donnée à Dieu. Elle quêtait à Saint-Roch, y offrait le pain bénit, et sa bourse s'ouvrait souvent pour les pauvres de la paroisse comme pour les frais du culte. Le curé de Saint-Roch, l'abbé Marduel, touché de sa conversion, ne dédaignait point, paraît-il, de la visiter et même de dîner chez elle. Ce fut seulement quand elle entra en agonie qu'il se souvint qu'elle était comédienne. Il refusa, dit-on, de lui envoyer un prêtre, et il opposa à la demande d'un service à l'église la défense du chapitre métropolitain d'accorder les prières ecclésiastiques à une excommuniée. Les camarades et les amis de la Raucourt se résignèrent à conduire le corps directement au cimetière.
Mais la chose s'était ébruitée. Le 17 janvier, à l'heure fixée pour le départ de la maison mortuaire, la rue du Helder se trouve pleine de monde. La foule, où les invités sont en très petit nombre, profère des menaces contre les prêtres et déclare qu'il faut forcer le curé à célébrer le service funèbre. Au débouché de la rue, comme le char tourne à gauche afin de suivre les boulevards, une ving-
1 Journal royal, 15 janvier 1815.
LES OBSÈQUES DE MUe RAUCOURT 93
laine d'individus se jettent à la tête des chevaux et leur font prendre le chemin de Saint-Roch. Les portes de l'église sont fermées. Quelques personnes entrent par la petite porte de la rue Saint-Roch, pénètrent dans la sacristie et conjurent l'abbé Mardael de céder au vœu populaire. Le prêtre demeure inébranlable. Au dehors, la foule toujours grossissante — il y a maintenant cinq ou six mille hommes massés dans la rue Saint-Honorê et les rues adjacentes — s'apprête à enfoncer la porte. Une escouade de gendarmerie, envoyée par la préfecture de police, se retire sans faire de résistance. Inquiets des suites de ce tumulte, les comédiens donnent secrètement aux voitures l'ordre de gagner le cimetière. Mais au premier mouvement, on arrête le char et on coupe les traits des chevaux. On crie : Les prêtres à la lanterne ! A mort Marduel ! Quelqu'un dit : « — Puisque nous ne pouvons entrer à Saint-Roch, portons le corps dans la chapelle des Tuileries. » Cependant, la porte cède sous une suprême poussée. On envahit l'église, le cercueil est porté en triomphe par mille bras jusque dans le chœur dont les grilles sont tordues et renversées. Si l'on n'a pas l'officiant, on a du moins le sanctuaire. On allume les cierges et les lustres. L'église, sans prêtre et bruyante comme un club, resplendit ainsi qu'au jour de Pâques. Eniin, un commissaire de police sort de la sacristie et annonce « qu'il a requis le clergé de Saint-Roch de rendre à mademoiselle Raucourt les honneurs du service divin ». Quand les piquets de troupes, envoyés un peu tardivement par Maison pour contenir le peuple, arrivèrent devant l'église, le service était commencé et l'ordre rétabli *.. -
1. Rapport de Maison a Souit, 17 janvier (Arch. Guerre). Rapp. de police, 18, 19, 20 janvier (Arch. nat. F., 7, 3739.) Le Censeur, IV, "286-293. Cf.
Su iTiu jonction Je la police, aucun journal ne parla du tumulte de Saint-Roch, mais tout Paris s'en occupa. Tandis que les royalistes ultras criaient au scandale, les neuf dixièmes des Parisiens s'indignaient contre l'intolérance des prêtres, disaient que depuis le retour des Bourbons le clergé s'imaginait pouvoir faire rétrograder la France de deux siècles, et qu'il amènerait ainsi une nouvelle révolution. Pendant plusieurs jours on cria : A bas les calotins ! au passage des ecclésiastiques. Quelques-uns furent assaillis à coups de boules de neige . D'abord le peuple avait su gré à Louis XVIII de sa conduite dans l'affaire Raucourt ; il y avait môme eu des Vive le roi ! à Saint-Roch quand le commissaire de police était venu annoncer la célébration du service. On croyait que l'ordre émanait des Tuileries. Cette bonne opinion ne dura pas. Le bruit se répandit que le refus de la cérémonie religieuse avait été concerté par le roi, son grand-aumônier et l'abbé Marduel, et que le monarque n'avait cédé qu'à la crainte d'une émeute1. Tout cela était faux 2, mais dans la lutte des passions et des intérêts politiques, il n'y a pas de vérité. C'est ce qui se dit qui est vrai.
Les Parisiens se trouvaient donc assez mal disposés à prendre 1p deuil le 21 janvier. Ils manifestèrent leurs sentiments par une attitude peu recueillie
Jaucourt à Talleyrand, 20 janvier. {Correspondance de Talleyrand et de Louis XVIII, 262-263. note.) Wellington à Castlereagh, Paris, 19 janvier. {Dispatchs, Supplément, IX.)
1. Rapports de police, 18, 19, 20, 29 janvier. (Arch. nat. F. 7,3739.)
2. La vérité, c'est que le roi, consulté le 16, avait repondu qu'il ne trouvait nullement mauvais que Mlle Raucourt reçût les prières de l'Eglise, mais « qu'il ne- voulait pas donner d'ordres au clergé ». La vérité aussi, c'est que, le 17, le roi ne fut même pas informé de ce qui se passait devant Saint-Roch, etque ce futle commissaire de policequi,de sa propre autorité, requit le cure de faire célébrer le service (Jaucourt à Talleyrand, 20 janv. Corresp. de Talleyrand avec Louis XVIII, 262-263, note). Wellington à Castlehagre, 19 janv. {Dispatchs, Supplément, IX.)
au passage du cortège. Sur le boulevard des Italiens, un des chevaux s'étant abattu, la foule se prit à rire. Le duc d'Orléans, qui mit alors la tête à la portière de sa voiture, fut hué par un groupe de royalistes en souvenir de son père, le régicide Philippe- Egalité. Rue du faubourg Saint-Denis, une draperie du char, qui était fort élevé, s'engagea dans un réverbère. On cria : A la lanterne ! Les troupes qui faisaient la haie ne paraissaient pas plus émues. Quelques soldats fredonnaient : Bon voyage, monsieur Dumollet * / A Saint-Denis, l'abbé de Boulogne, évêque de Troyes, prononça l'oraison funèbre. Il avait pris pour texte les paroles de David : Gardez-vous de le tuer, car qui pourra porter la main sur l'oint du Seigneur et être sauvé? (On voit dans quel esprit d'apaisement était conçu le sermon.) La chaire évangélique retentit d'anathèmes et d'appels à la vengeance, si bien qu'au sortir de l'église, le maréchal Oudinot, qui avait tenu un des cordons du poêle, dit tout haut : « — Il va falloir maintenant, par expiation, nous couper tous le cou les uns aux autres 2. »
La nuit se passa sans événements. Rien ne vint confirmer les appréhensions d'une nouvelle Saint-Barthélémy, qui couraient dans Paris depuis trois semaines. Naturellement, il se trouva des gens pour déclarer que c'était l'attitude menaçante du peuple aux obsèques de la Raucourt qui avait intimidé les royalistes3.
1. N. à N., Paris, 23 janvier (Arch. AIT. étr., 675). Rapp. de police, 20 janv. (Arch. nat. F. 7, 3739.) Cf. Rovigo, Mé?n., Vil, 341.
2. Rapp de police, 27 janv. (Arch. nat. F. 7, 3"39.) — La prédication de l'abbé de Boulogne était d'une si grande violence que les journaux reçurent l'ordre de ne la point reproduire textuellement. L'analyse qu'en donne La Quotidienne du 22 janvier est déjà suffisamment caractéristique.
Dans nombre d'autres églises de Paris et des départements, on prononça en chaire des sermons non moins véhéments. Le curé de Saint-Germainl'Auxerrois dit: « Jurez de poursuivre sans relâche les scélérats qui ont commis ce crime ». Rapp. de police, 23 janv. (Arch. nat. F. 7, 3739.)
3. Rapp. de police, 9 fév. (Arch. nat. F. 7, 3739.) Barère, Mém. III, 205-
A vrai dire, il est impossible de croire qu'un pareil projet ait jamais été sérieusement discuté, que Ton ait arrêté le plan d'un massacre ei qu'on en ait fixé la date. Mais peut-on affirmer que des rêves de vengeance ne hantaient pas certains fanatiques, que ceux-ci ne se communiquaient pas leurs idées, que des propositions dans ce sens ne furent pas soumises aux princes, qui les repoussèrent sans trop s'indigner? Peut-on affirmer, enfin, que quelques chenapans, pareils à Maubreuil, ne s'occupèrent pas de recruter des hommes prêts à toutes les besognes pour le jour où se présenterait l'occasion de les employer? Dans le Mémoire de Blacas, dans une lettre d'Alexandre au comte de Grimoard, il est question de projets sanguinaires agités aux Tuileries1. L'affaire du colonel Stevenot, accusé d'enrôlements clandestins, et dont l'arrestation fit tant de bruit au mois de février, fut étouffée de crainte de révélations compromettantes8. On dressa des guet-apens
1. Mémoire de Blacas. Alexandre à Grimoard, Paris 29 novembre 18)4 (Arch. Aff. étr., 615 et 676). — Sur le Mémoire de Blacas, voir 1815, I, 42, note 2.
2*. Stevenot, d'abord commissaire de section à Paris, fut condamné le 27 septembre 1792, pour spoliation d'effets, à 12 ans de fer avec exposition. Il s'évada deux ans plus tard du bagne de Brest, entra sous le nom de Richard dans l'armée vendéenne où il devint colonel et chevalier de Saint- Louis. Revenu à Paris en 1814, il reprit, on ne sait pourquoi, son nom de Stevenot, et en qualité d'ancien colonel, il sollicita le grade de maréchalde-camp. (Son nom porté sur la liste des propositions ne fut radié qu'au mois de mars, après son arrestation.) En attendant, il s'occupa de recruter dans les cabarets des volontaires pour une légion royale, « destinée, disaitil, à s'opposer aux machinations ourdies par les jacobins et les bonapartistes ». Sans peut-être avoir consulté la cour, Dandré le fit arrêter le 25 février. Des journaux tiop pressés annoncèrent cette arrestation dès le 26, ce qui produisit une grande agitation. On se trouva fort embarrassé de ce prévenu, qui prétendait n'avoir agi que d'après les ordres du comte d'Artois, du duc de Berry et de M. d'Escars. On pensait déjà à l'aidera s'échapper quand on découvrit que ce colonel était un forçat évadé. 11 était faci.'^ de le reintégrer au bagne sans autre forme de procès. En attendant qu'il fut statué sur son sort, on l'écroua à la Force, puis, Louis XVIII se disposant à laisser Paris à Napoléon, on le mit en liberté le 19 mars. En décembre 1816, il fut question de l'arrêter de nouveau, mais le ministre de la police Décades écrivit « qu'il serait dangereux d'envoyer Stevenot devant les tri-
contre le duc de Bassano et contre Savary. Des gardes du corps assaillirent à coups de sabre, en plein jardin du Palais-Royal, le capitaine de gendarmerie Plersdorff parce qu'il avait coopéré, étant maréchal- deslogis, à l'arrestation du duc d'Enghien1. Exelmans dénonça à Soult un complot de royalistes que Wellington avait, de son côté, mentionné dans une lettre à lord Gastlereagh8. Enfin Carnot — Carnot qui n'était pas apparemment homme à s'effrayer pour rien — resta debout et armé toute la nuit du 21 au 22 janvier. Ransonnet, l'avocat Descoutures et une dizaine d'officiers supérieurs en retraite ou à la demisolde, qui s'étaient donné rendez-vous dans la maison de la rue Saint-Louis, dont l'escalier fut barricadé . veillèrent avec lui, disposés aune défense énergique 3. Tant d'indices et de témoignages prouvent que si ces craintes d'assassinats, propagées avec une persistance singulière parla rumeur publique, étaient fort exagérées pour la nuit même du 21 janvier, elles n'étaient point, d'une façon générale, tout à fait imaginaires.
Les tumultueuses obsèques de mademoiselle Raucourt et l'émotion provoquée par l'anniversaire du
bunaux, car il citerait le nom des princes » On se décida donc a le graoiei en 1817. Douze ans plus tard, sur la présentation de plusieurs pièces, entre autres d'une lettre du comte de la Fruglaye, ancien général vendéen, qui affirma que Stévenot n'avait agi, en 1814 et 1815, que d'après les or dres des princes, ce personnage fut solennellement réhabilité (arrêt de la cour du 14 juillet 1829) et, peu de jours après, il fut admis à la retraite comme maréchal-de-camp. (Dossier de Stévenot. Arch. Guerre. Rapports de police, 4 et 6 mars. Arch. nat. F. 7, 3739.)
1. Note de Bassano. (Emouf, Maret, duc de Bassano, j»43.)Rovigo,l/<?»i.,VII, 321. Rapp. de police, 13 juillet 1814 (Arch. nat. F. •/; 3200*).
2. Note sur Exelmans. (Dossier d'Exelmans. Arch. Guerre.) Wellington à Castlereagh, Paris, 5 déc. (Dispatchs, XII.) Cf. Maréchal Lefebvre à Davou t. 25 mars (Cité par Martel, II, 195)- t Pendant dix mois on a vécu sou» le poignard des chouans. »
3. Lettres de Descoutures à Sadi Carnot, s. d. (Mém. sur Carnot, II 398-
21 janvier n'avaient pas fait oublier l'affaire d'Exelmans. Un mémoire justificatif, rédigé par Comte en forme de réquisitoire contre Soult, venait de paraître dans leCtfMseWjdontuntirageàpart se distribuait gratuitement chez le portier du général*. Le 25 janvier, on apprit qu'Exelmans avait été acquitté à l'unanimité par le conseil de guerre, et qu'à la sortie de l'audience le peuple de Lille, qui passait cependant pour très royaliste, l'avait porté en triomphe8. Cette nouvelle fit une grande sensation dans Paris et dans la France entière. L'opposition représenta l'arrêt du conseil de guerre comme « une victoire d'avantposte ». Le Censeur, le seul des journaux qui donna les plaidoiries, fut lu avec avidité. Les lettres de félicitations parvinrent par centaines à Exelmans et à Comte, son vigoureux défenseur. La duchesse de Raguse, qui ne manquait aucune occasion d'afficher son bonapartisme, se fit présenter le général Fressinet, autre conseil d'Exelmans, et l'embrassa en plein salon1. Pour les royalistes, qui espéraient une condamnation sévère (le duc de Berry avait demandé au roi qu'il s'engageât à ne point faire grâce4), ils dissimulèrent leur confusion en faisant célébrer dans les journaux l'indépendance de la justice sous le descendant de saint Louis. « Au temps de Buona-
i. Rapp. de police, 13 janv. (Arch. nat. F. 7, 3739.)
2. Dossier d'Exelmans. (Arch. Guerre.) Préfet duNordàBeugnot, 27 janv. (Arch. nat. F. 7, 3739.)
Exelmans comparut le 23 janvier devant le premier conseil de guerre permanent de la 16° division militaire, présidé par Drouet d'Erlon. Parmi les juges, il y avait les généraux Teste et Dubreton. Le rapporteur déclara qu'un seul des cinq chefs d'accusation, celui de désobéissance, lui paraissait digne de quelque attention ; encore conclut-il sur ce point, comme sur les quatre autres, à l'acquittement du général.
3. Rapp. de police, 23, 24, 30 janv., 3 et 6 fév. (Arch. nat. F. 7, 3739.)
4. Procès-verbaux du conseil des ministres, 26 déc. (Arch. nat. AF* V«.) Le roi qui était encore dans sa période débonnaire répondit très bien à
l'ardent duc de Berry: — « Mon neveu, n'allons pas plus vite que la justice. •