DECISION SOUDAINE DE NAPOLÉON
curer des bateaux de transport, le 23 quand il ordonne à Peyrusse d'emballer l'or dans des caisses et de ne plus faire de paiement pour l'île qu'en monnaie d'argent, Napoléon s'efforce encore de ne point livrer son secret1.
Ce secret, seul le général Drouot 2 le possédait depuis quelques jours. Après ses ordres du 16 février, évidemment rédigés avec la préoccupation de cacber son dessein à Drouot, l'empereur s'était ravisé. Soit qu'il eût scrupule de manquer de confiance envers un homme de cette trempe, soit qu'à la veille d'une si aventureuse entreprise, il sentît le besoin d'y être encouragé, le 18 ou le 19 il s'ouvrit au général. « — Drouot, lui dit-il, je suis regretté et demandé par toute la France. Dans peu de jours, je quitterai l'île pour obéir au vœu de la nation. » A cette confidence, l'empereur vit s'assombrir le visage de Drouot. Celui qu'il appelait « le Sage » avait eu la soudaine vision de la guerre civile et de l'occupation étrangère. Si pénible qu'il fût de discuter avec l'empereur, Drouot n'hésita pas à lui représenter les périls de cette tentative ; peut-être même osat-il lui exposer les considérations d'ordre moral qui devaient l'en détourner. Mais quels appels à sa raison et à son cœur pouvaient faire fléchir la volonté de Napoléon ! Depuis le jour où Drouot connut ce fatal secret jusqu'à l'heure de l'embarquement, il demeura soucieux et profondément triste. Il exécuta en fidèle et obéissant subordonné tous les ordres de l'empereur relatifs à l'expédition, mais sans cesser de le conjurer d'abandonner son projet. Drouot dit plus tard, et plusieurs témoignages ont confirmé ses pa-
1. Foresi, Napoleone all'isola dell'Elba, 71-72. Peyrusse, Mémor., 269-270. Cf. Las Cases, VI, 186. « Napoléon garda le secret jusqu'au dernier moment. »
1 D'après les Souvenirs manuscrits de Madame mère (cités par le baron
roi os : « J'ai fait ce qui était humainement possible pour empocher cette entreprise 1 . »
Le hâtif radoub du brick, l'embarquement sur ce navire de vivres et de munitions, le retour de la Pianosa des chevaux appartenant aux lanciers polonais, la distribution à chaque fantassin de deux paires de souliers commencent, cependant, vers le 20* ou le 21 février, à faire jaser les soldats et les habitants. On dit qu'une division napolitaine est entrée en Toscane et que l'empereur se prépare à l'aller rejoindre. On commente les paroles d'un certain Charles Albert, négociant de Marseille ou prétendu tel, qui, débarqué le 19 février, court les cercles d'officiers et les cafés de Porto-Ferrajo, répétant à qui veut l'entendre, même à l'agent de Mariotti, que sauf les riches et les émigrés, tout le monde en France désire l'empereur, que le roi est devenu odieux et « qu'il suffira du chapeau de Napoléon planté sur la côte de Provence pour attirer tous les Français* ». Ce Charles Albert, d'ailleurs, bien qu'il eût été reçu par Napoléon et qu'il fût fort bavard, n'en disait pas davantage. C'est apparemment qu'il ne savait rien de plus. Ce n'était pas un Fleury de Chaboulon, et l'empereur
Larrey, Madame mère, II, 529) l'empereur ne lui confia son projet que Quelques heures avant l'embarquement.
1. Interrogatoire de Drouot. Dépositions de Lacour, ex-commissaire des guerres à l'ile d'Elbe, de Mme Deschamps, femme d'un fourrier du Palais, et de Peyrusse. (Procès de Drouot, 3-6, 14, 15, 16, 53.)
S. D'après l'éditeur du Manuscrit de Vite d'Elbe, Napoléon aurait passé la journée du 20 février et la matinée du 22 à dicter cet opuscule, qui est le résumé politique de l'histoire des vingt dernières années et qui conclut à la légitimité de la IVe dynastie. Ce manifeste (un peu sérieux et un peu long pour un manifeste !; devait, paraît-il, être publié comme le développement des proclamations de l'empereur au peuple français. Las Cases [Mémor., VI, 129-166) cite à peu près la moitié de cet écrit qu'il déclare authentique. Quoiqu'il en soit, il ne fut pas imprimé en 1815. En 1818, après le succès du livre de Lullin de Chateauvieux : le Manuscrit de Sainte- Hélène, O'Meara /'édita sous le titre de . Manuscrit de Vile d Elbe.
3. Rapports à Mariotti précités, Porto-Ferrajo, 19, 20, 21, 1i, 23 fév. Cf. Peyrusse, Mémor. 270, et Rapport du secrétaire de la princesse Borghèse çjte par Hclfert, Murât und seine letzicn Kiimpfe, 171),
LE DÉPART DE L'iLE D'ELBE 187
s'était borué à écouter ses dithyrambes bonapartistes sans lui faire aucune confidence 1.
Pour s'embarquer, l'empereur comptait profiter de Féloignement du commissaire anglais Campbell. Celui-ci était parti le 16 février, et son absence devait se prolonger dix ou douze jours2. Le départ était donc fixé dans l'esprit de l'empereur au 26 février au plus tard et tout se préparait en conséquence lorsque, durant la nuit du 23 au 24, la frégate anglaise la Perdrix vint mouiller à Porto-Ferrajo. C'est le plus fatal des contretemps. A la vérité, le capitaine Adye est sans défiance. Avec les marins de la garde et deux ou trois compagnies de grenadiers, on peut aborder la frégate à l'ancre dans la rade et désarmer l'équipage avant qu'il ait le temps de se mettre en défense. Ce coup de main donnera même un bon bâtiment pour la traversée. Mais l'empereur a trop d'illusions sur les sentiments de la nation anglaise pour commencer son entreprise par un casus belli avec l'Angleterre. Il est déconcerté, inquiet, hésitant, ne pouvant se résoudre à un guet-apens qui cependant sera peut-être nécessaire. Enfin, Bertrand lui apprend vers midi que le capitaine Adye, dont il vient de recevoir la visite aux
1 . Dans un rapport non daté (du 24 ou du 25 février, l'agent de Mariotti écrit : « Je crois que le Français Charles Albert a hâté le départ qui aura lieu au premier jour. » Cette supposition, mal fondée, était cependant fort naturelle de la part de l'espion. Charles Albert arrive le 19; c'est le 20ou le 21 que les préparatifs de départ commencent à être visibles. Donc, Charles Albert a décidé Napoléon. Mais si l'agent de Mariotti avait connu les ordres de l'Empereur du 16 février, antérieurs de trois jours à l'arrivée de Charles Albert et postérieurs d'un jour au départ de Fleury de Chaboulon. il aurait compris que Napoléon avait arrêté ses résolutions avant de vr Charles Albert. •