I. La traversée
II. Le débarquement au golfe Jouan. — Résistance d'Antibes. — Haltes à Cannes et Grasse (1er et 2 mars 1815). — La route des Alpes.
III. Mesures de Masséna. — Marche sur Sisteron de la garnison de Marseille et des volontaires royaux. — Napoléon à Digne, à Sisteron, à Gap et à Corps (4, 5 et 6 mars).
( Trois frégates françaises et un brick de guerre croisaient entre l'île d'Elbe et la Corse, la frégate the Partridge était en rade de Livourne, d'autres vaisseaux anglais de la station de Gênes pouvaient se trouver dans ces parages. En naviguant de conserve, la flottille impériale eut trop risqué d'éveiller l'attention. Avant le départ, Napoléon avait donc fait tenir à chaque capitaine l'ordre secret de se diriger isolément vers le golfe Jouan ! .
Dans la matinée du 27 février, le brick l'Inconstant, séparé des autres bâtiments, n'était encore qu'à la hauteur de Capraja, au centre môme de la croisière, et le vent mollissait. Au nord, on apercevait la frégate
1 Peyrusse, Mémorial, 275.
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anglaise la Perdrix venant de Livourne ; au sud, la Fleur de Lys louvoyait entre Capraja et le cap Corse. Chautard, qui avait remplacé dans le commandement du brick le lieutenant Taillade, mis à la tête des marins de la garde, ouvrit l'avis de retourner à Porto- Ferrajo. L'empereur refusa. On fit force dévoiles, et afin d'alléger la marche du bâtiment on coula bas un canot à la traîne. Vers quatre heures Vhiconstant avait doublé le cap Corse, quand la vigie signala à bâbord un bâtiment de guerre arrivant droit, vent arrière. L'empereur commanda le branle-bas. « — Laissons-le approcher, dit-il, et s'il attaque, à l'abordage ! » Les sabords furent enlevés, les pièces chargées, mais on ne bastingua point. Après quelques instants, Taillade reconnut le brick le Zéphyr qu'il avait souvent croisé à bord de r Inconstant dans cette région de la Méditerranée et que commandait un de ses anciens camarades, le capitaine Andrieux. L'empereur, qui était bien loin de vouloir un combat, ordonna aux grenadiers d'enlever leurs grands bonnets à poil et de se coucher sur le pont. On attendit. Les deux bricks passèrent bord à bord. Accoutumé avoir dans ces parages le pavillon elbois, le capitaine Andrieux ne montrait aucune disposition hostile. Sur Tordre de l'empereur, Taillade prit le porte-voix et hêlale commandant du Zéphyr. « — Où allez-vous? » cria Taillade, répétant les paroles que lui soufflait Napoléon. « — A Livourne. Et vous ?» « — A Gênes. Avez-vous des commissions? » « — Non. Et comment se porte le grand homme ?» « — A merveille ! » Les deux bâtiments s'éloignèrent1.
On aperçut encore le lendemain, au point du jour,
t. Pons à Masséna, Marseille, 7 mars (Arch. Guerre;. Peyrusse, Mémor., 275-276. Lieutenant-colonel Laborde, Napol. et la garde à Vile d'Elbe, 53. Cf. Monier, lieutenantde grenadiers, Une année de la vie de Napoléon, 101-104. Relation officielle (Moniteur, 23 mars 1815).
un vaisseau de 74, mais ce navire qui avait le cap sur la Sardaigne disparut bientôt à l'horizon. L'empereur, tout joyeux d'avoir échappé aux croisières, s'écria: « — C'est une journée d'Austerlitz. » Mis en belle humeur, il commença à parler ouvertement du but de son expédition. A Peyrusse, que tourmentait le mal de mer, il dit gaiement: « — Allons, monsieur le Trésorier, un peu d'eau de Seine vous guérira. » En causant avec le colonel Mallet et plusieurs autres officiers, il avoua combien son entreprise était hardie. « — Aucun exemple historique, dit-il, ne peut m'engager à la tenter. Mais j'ai mis en ligne de compte l'étonnement des populations, la situation de l'esprit public, les ressentiments de toute espèce, l'amour de mes soldats, enfin les éléments napoléonistes qui germent encore en France. Je compte sur la stupeur et l'irréflexion, sur l'entraînement des esprits soudainement frappés par une entreprise audacieuse et inattendue. Mille projets se forment, la réflexion est incomplète. J'arriverai sans que rien ait été organisé contre moi. » Puis, montrant du doigt Drouot qui se prpmenait seul et sombre à l'avant, il reprit : « — Je sais bien que si j'avais voulu croire le Sage, je ne serais pas parti, mais il y avait encore plus de dangers à rester à Porto-Ferrajo !. »
Les soldats et les officiers subalternes étaient joyeux, mais l'état-major et les employés civils doutaient du succès. Drouot, on l'a vu, avait tout fait pour détourner l'empereur de cette aventure. Gambronne lui-même n'était pas enthousiaste, à en juger du moins par la façon dont il s'était dérobé aux premières confidences de Napoléon. « — Où allons-nous, Gambronne? » avait dit celui-ci, après avoir donné l'ordre
1. Déposition de Peyrusse, (Procès de Drouot, 6). Peyrusse, Mémor, Î76-278. Cf. Pons à Masséna, Marseille, 7 mars (Arch. Guerre).