LE GOLFE JOUAN
sait des ouvertures, est conduit chez le major du 87e. Celui-ci prévient incontinent le colonel Gunéo d'Ornano, commandant d'armes, qui après avoir lu les proclamations et interrogé l'émissaire le maintient en arrestation. A ce moment, on l'avertit qu'un détachement de grenadiers de l'île d'Elbe se présente à la Porte-Royale et demande à entrer dans la citadelle. C'étaient les vingt hommes de Lamouret. Soit qu'il agît de sa propre initiative, comme l'a dit Napoléon dans la relation du Moniteur, soit, comme l'a dit Peyrusse dans son Mémorial, qu'il en eût reçu l'ordre de l'empereur sur le brick, il s'était déterminé à soulever la garnison. Cunéo d'Ornano accourt fort troublé, car les soldats du 87e sont à l'exercice avec des pierres en bois à leurs fusils, et les hommes du poste eux-mêmes n'ont pas de cartouches. Il s'avise d'un stratagème. Après avoir parlementé quelques instants avec Lamouret, de façon à donner le temps d'exécuter ses ordres, il le laisse entrer, lui et sa petite troupe. Mais à peine ont-ils franchi l'enceinte que le ont-levis se relève derrière eux. Le détachement pris '.omme dans une souricière se trouve en présence d'un ataill on l'arme au bras. Il y a cependant des velléités de résistance chez les grognards, tandis que dans la ligne, émue à l'apparition des bonnets à poil, souffle un esprit de révolte. La disproportion des forces, d'une part, et, d'autre part, l'accoutumance de la discipline l'emportent cependant. Les grenadiers se résignent à se laisser conduire au quartier de la Courtine, où ils déposent leurs fusils qui sont aussitôt enlevés par ordre de. l'adjudant déplace1.
t. Rapports de Cunéo d'Ornano à Soult, et aux généraux Corsinet Abbé, Antibes, 1" et 2 mars. (Aroh. Guerre ) Cunéo d'Ornano, Napol. au golfe Jouan, 25-27, 36-42, 49. Récit de Corsin rapporté par Campbell ( Napol. at Elba, 300). — Le général Corsin, commandant la subdivision d'Antibes, était aile le i« mars en partie de plaisir à l'île Sainte-Marguerite.
Pendant cette aventure, les onze cents hommes * formant la petite armée impériale opéraient leur débarquement. La flottille s'approcha le plus près possible de la côte et l'on mit les chaloupes à la mer. Sans vouloir attendre le retour des embarcations, nombre de soldats gagnèrent le rivage avec de l'eau jusqu'à la ceinture. On atterrit au fond du golfe Jouan, près de la tour de la Gabelle, vieille construction d'où la batterie rase avait pris son nom2. A quatre heures, il restait encore à débarquer le trésor, les bagages, les canons et les chevaux ; mais toutes les troupes avaient pris terre et s'établissaient au bivouac dans une olivette située entre la mer et la route de Cannes à Antibes 3. Napoléon, qui avait quitté le brick l'un des derniers, s'assit sur son fauteuil de campagne, près des feux allumés par les soldats. Son premier soin en
i. 607 grenadiers et chasseurs de la vieille garde; 118 chevau-légers polonais ; 21 marins de la garde ; 43 canonniers ; 400 chasseurs corses et environ 30 officiers sans troupe qui étaient venus à Porto-Ferrajo demander du service.
Ce total de 1219 officiers ef soldats est le chiffre de l'effectif (Voir l'effectif de l'armée à l'Ile d'Elbe, 181b, 1,147-148), maisil faut en rabattre. On peut évaluer à une vingtaine les grenadiers et les Polonais qui avaient pris leur congé de novembre 18 1 4 à février 1815. 11 y avait eu des désertions chez les chasseurs corses, qui d'ailleurs n'avaient jamais été 406*hommes présents sous les armes. Enfin, il paraît qu'un certain nombre de canonniers étaient restés à Porto-Ferrajo. D'après des documents du consulat de Livourne, M. Marcellin Pellet (168, note) affirme qu'on n'était que 900 au départ de l'île d'Elbe. Mais Laborde (80) dit: 1.000 à 1.100; Cambronne (Procès, 33), 1.200; Las Cases (VI, 186), 1.000 a 1.200 ; et Bouthillier, préfet du Var (Lettre du 3 mars, Arch. Guerre), 1.000.
2. Rapport du capitaine de la polacre le Saint-Esprit, Antibes, 2 mars (Arcn. Guerre). Laborde, 76.
Le aébarquement s'effectua entre tes deux points déterminés aujourd'hui par la petite gare du golfe Jouan et la villa de M. Roux , laquelle est construite sur l'emplacement de tour de la Gabelle qui a été démolie.
3. Rapport du capitaine du Saint-Esprit. Rapport de Cunéo d'Ornano (Arch. Guerre). Laborde, 76. Peyrusse, 279-280. Monier, 106-107.
Un gros olivier sous lequel, d'après la tradition locale, Napoléon s'était assoupi quelques instants, a été abattu quand on a élargi le chemin qui mène de la mer à la grande route. La colonne commémorative dont la première pierre fut posée le 6 mai 1815 par les officiers du 87* de ligne (Général de Civray à Brune, Antibes, 7 mai, Arch. Guerre; et qui existe encore aujourd'hui sur le bord de la roule se trouve ainsi précisément en face, à environ 30 mètres, de l'endroit où s'élevait l'olivier légendaire.
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débarquant avait été d'envoyer Gambronne à Cannes, avec quarante chasseurs et grenadiers, pour arrêter le passage de tous les courriers et réquisitionner contre argent les chevaux et les mulets qu'il pourrait trouver. « — Gambronne, dit-il, je vous confie l'avantgarde de ma plus belle campagne. Vous ne tirerez pas un seul coup de fusil. Songez que je veux reprendre ma couronne sans verser une goutte de sang ^ »
Les historiens ont représenté Napoléon, dans sa halte au golfe Jouan, les yeux sur ses cartes, hésitant entre deux itinéraires et pesant les avantages et les dangers de chacun. Pour se déterminer, l'empereur n'avait pas attendu l'heure de son débarquement. Il connaissait trop bien la carte politique de la France, il se rappelait avec trop d'amertume les menaces, les insultes, les humiliations subies à Orange, à Avignon, à Orgon, les dangers évités à Saint-Canat et à Aix, pour songer à gagner Lyon par la grande route. Dans les contrées ultra-royalistes de la Provence, il avait à craindre les gardes nationales et les paysans n armes ameutés au son du tocsin et des tambours e village. Sans doute, de telles bandes ne fussent oint aisément venues à bout de onze cents vieux soldats commandés par Napoléon, mais les troupes de Marseille et de Toulon, encadrées au milieu des volontaires royaux, pouvaient être entraînées à combattre. A supposer qu'une première rencontre eût quand même été la victoire, en tout cas c'eût été la bataille, et l'empereur ne voulait point de bataille. Dans les Alpes, il n'avait pas à en appréhender. L'esprit des montagnards de la Provence orientale et surtout des Dauphinois différait absolument de celui des
i. Interrogatoire de Cambronne (Procès de Cambronne, 28). Cf. Laborde, •77. Peyrusss, 280. Général Morangiès à Abbé, Praguignan, 2 mars (Arch. Guerre).
riverains de la Méditerranée et du Rhône ; puis ces populations peu nombreuses, disséminées, communiquant difficilement entre elles à cause des obstacles naturels et du manque de chemins, ne pouvaient guère être averties et rassemblées. Dès l'île d'Elbe, Napoléon s'était décidé à marcher parles sentiers escarpés des Alpes, et le 28 février, à bord de l'Inconstant, il avait annoncé qu'il se dirigerait d'abord sur Grenoble \
Ce n'est pas qu'à Grenoble l'empereur eût des intelligences dans la garnison ni qu'un mouvement populaire fût préparé. Mais il savait que le plus grand mécontentement régnait dans cette ville et dans tout le Dauphiné, où les paysans, fermement attachés aux principes de la Révolution, irrités de l'arrogance de la noblesse de clocher et tremblant pour leurs droits et pour leurs biens, étaient hostiles à la royauté8. Le chirurgien delà garde iimery, originaire de Grenoble, était passé par cette ville en rejoignant son bataillon à l'île d'Elbe. 11 avait donné des renseignements à l'empereur, et son rapport avait été confirmé par les paroles d'un de ses amis, riche gantier de Grenoble, nommé Jean Dumoulin, qui vint à Porto-Ferrajo en septembre 1814 et eut un assez long entretien avec Napoléon3. Gela explique pourquoi dès son arrivée à Castellane, le 3 mars au matin, l'empereur exigea du maire trois passeports en blanc et en fit remplir un au nom du chirurgien de la garde Émery, prétendu