1868-1918 [microform]
a E 8 NOVEMBRE 1918 a marqué le cinquantième anniversaire de l'ouverture des opérations de la compagnie W. C. Edwards & Co. Limited, car c'était le 8 novembre 1868, par une matinée froide et triste, que j'embarquais à Thurse, où j'avais d'abord travaillé, sur le vieux vapeur Caroline de la compagnie Ottawa Forwarding Company, et que je débarquais à l'endroit où se trouve actuellement la ville de Rockland.
Cette place a maintenant une population de quatre mille âmes. Elle se distingue par des rues bien entretenues et des trottoirs en ciment. Elle possède trois églises, trois maisons d'école, dont l’une est au rang d'école rnodèle. On y voit de nombreux magasins et boutiques et de confortables résidences, dont la plus grande partie appartient aux employés de la compagnie, Tout cela est dû au fait que plusieurs années passées, la compagnie fit faire le cadastre d'une superficie considérable de sa propriété et la céda comme lots à bâtir à ses employés à un prix nominal. Elle fournit le bois de construction à grande réduction et accorda des termes faciles de payement, dans le but d'encourager les gens à se bâtir. La compagnie elle-même fit aussi construire un grand nombre de résidences qu'elle a toujours louées à ses employés à un prix nominal.
Quand on considère toutes ces améliorations et en
plus, deux scieries de proportion respectable, et le nombre d'hommes employés, non seulement ici, mais
aussi à Ottawa et ailleurs, on devra admettre qu'il s'y est fait un grand progrès et un développement considérable, car le contraste est certainement remarquable,
En voici la preuve: j'arrivai à la pointe McCaul, maintenant Rockland, par cette mélancolique matinée de novembre, seul et sans aide. Deux familles seulement y demeuraient alors: les familles James McCaul et Way. Seules elles habitaient cette localité, Les outils que j'apportais avec moi sur le vapeur Caroline étaient deux pioches et trois bêches.
Les premieis employés ont été Wi'liam Way et Magloire Larivière. De mes propres mains et avec leur aide, + creusai et préparai les fondations du premier moulin érigé à Rockland. La charpente en fut confiée par cc.trat à Janes Erskine, dont j'aurai occasion de parler ailleurs. Les machines furent achetées à Montréal et à Ottawa, et la scierie commença ses opérations en mai 1869. La quantité totale de bois scié pendant cette saison fut de trois millions de pieds (une bien petite quantité, comparée à la production maintenue depuis des années, jusqu’à présent).
De sorte que le résultat des opérations de la compagnie W. C. Edwards & Co. Limited a placé la maison au rang du petit nombre de celles qui ont réussi dans le commerce du bois sur l'Ottawa, quand on considère le grand nombre de celles qui n'ont eu aucun succès; le fait est que seulement de trois A cinq pour cent de ceux engagés dans l'industrie du bois sur les bords de l'Ottawa ont pu réussir.
Aucun de ceux qui ont fait de bonnes affaires n’a commencé avec ce qu'on appelle vulgairement un capital, c'est-à-dire de l'argent. Dans chaque cas, les marchands de bois de la rivière Cttawa, ceux du passé et ceux du présent, qui ont réussi, se sont lancés dans cette entreprise sans aucun capital, excepté leur personalité douée à un degré plus cu moins grand de qualités physiques et mentales, de courage, de décision, d'amour du travail, de persévérance et d'économie.
le tout accompagné de connaissances pratiques dans ce genre d’affaires, et, pour tout dire, des qualités qui inspirent la confiance et le crédit, c'est-à-dire le caractère et l'honnêteté dans leurs transactions. Car après tout, ces qualités sont la base et le pivôt de toutes les affaires dans le monde, et forment la majeure partie de la capitalisation de toute industrie.
Le soi-disant capital, c'est-à-dire l'argent, est comparativement de peu d'importance, et aucune quantité de capital n'assurerait le succès de l'industrie du bois le long de l'Ottawa, sans l'aide des qualités vitales énumérées plus haut.
Maintenant, parlons spécialement des opérations de la compagnie W. C. Edwards & Co. Limited. A part James Erskine, dont j'ai parlé plus haut, aucune autre personne ici actuellement n'a été associée aux opérations de la compagnie qui l'ont faite telle qr''elle est. S'il y en avait, je pourrais nommer quelquesuns des premiers employés, te Laurent Pouliotte, William Erskine, Louis Lamoureux, Tillie Lépine, William Way, Magloire Larivière, Odilon Boulcrice, Antoine Bissonnette, Jules Boileau, Adolphus Pilon, George Marion, George Fairfield, Mathias Leroux, Samuel Campbell, Napoléon Dehaitre, Amédé Lavie’ e, Xavier Giroux, Camille Larose, Xavier Couillar t un grand nombre d’autres plus récemment au se ‘ice de la compagnie et qui y sont encore.
Je p. ‘s done présumer que dans l'opinion du public j'étais plus ou moins doué des qualités essentielles pour réussir, telles que je les ai énumérées plus haut, et qu'une partie raisonnable du succès de la compagnie est dû à mes efforts et à un travail opiniâtre et constant. Mais malgré ma constance, mon énergie et mon habileté, combien faibles auraient été mes efforts pour arriver au succès, sans le secours de ceux qui m'ont constamment aidé dans chaque partie de l'entreprise.
Pendant un grand nombre d'années j'ai travaillé côte à côte avec les employés de la compagnie, car il
n'y avait aucune branche de l'ouvrage à laquelle je ne pouvais prendre, ni ne pris part, de mes propres mains, tel que l’abatage et le trainage des billots dans la forêt, leur mise à la rivière, le sciage et l'expédition du bois. Il n’y avait aucun employé pour une simple opération de l'entreprise, soit dans la forêt, soit sur la rivière, dans les scicries, dans le compartiment des bouilloires ou les chambres des machines, dont je n'aurais pu prendre la place, et dont je n'ai pris la place pendant des journées et des semaines entières en plusieurs occasions.
De plus, en aucun temps de ma carrière industrielle, je n'ai demandé à un employé de faire quoi que ce fut que je n'aurais pas fait moi-même.
Cette intimité si étroite avec l'ouvrier et son ouvrage a produit chez moi la plus grande considération possible pour le labeur honnête; et pendant toute ma vie, il ny a pas eu un moment où je ne me serais dérangé pour saluer un ouvrier honnête et consciencieux, tout autant qu'un membre d'une autre classe de la société, depuis le plus haut personnage jusqu’au plus humble individu; et rien ne me cause un plus grand plaisir que de rencontrer un vieil et honnête employé de la compagnie.
Depuis que je suis dans le commerce du bois, c'està-dire depuis près de soixante ans, aucun. «! «se d’ouvriers dans le monde n'a été généralement mieux traitée que celle des employés des scieries de l'Ottawa; cepentant bien des changements ont été faits pendant cette période. Ainsi, les scieries qui sont actuellement en opération dix heures par jour dans la saison du sciage, fonctionnaient douze heures par jour quand j'ai commencé mon entreprise. Depuis ce temps, la fatigue de ce genre de travail a beaucoup diminué, grâce à l'amélioration dans la construction des scieries. Il a été impossible de diminuer le nombre des heures de travail dans la forêt, pour la raison que dans cette haute latitude, pendant cinq ou six mois de l'année, il n'y a que quelques heures de lumière chaque jour,
où l'on puisse travailler. Quant à moi, je puis dire que ce n'est pas dix ou douze heures que j'ai travaillé la majeure partie de ma vie, mais quatorze à seize heures par jour.
Un changement très important a été fait dans la nourriture des hommes dans la forêt. Durant la première période de ma carrière, le lard, le pain, la soupe au pois, les fèves et jusqu'à un certain point, le bœuf et les pommes de terre constituaient le mode d'alimehtation. Aujourd'hui, et depuis quelques années passées, les friandises et la variété des mets l'emportent de beaucoup sur le menu des familles moyennes et ceux des hôtels les mieux administrés. Je n'ai jamais considéré que cette innovation fut une amélioration. J'ai toujours été d'avis que la santé et le bien-être de nos hommes retiraient beaucoup plus de l'ancien système de rationnement et de la cambuse du bon vieux temps avec son feu sous ouverture.
Je ne voudrais pas vous fatiguer d’une plus longue histoire ni vous donner d'autres détails, cependant avant de finir, laissez-moi toucher aux conditions qui ont changé le monde par suite de la terrible guerre qui vient de se terminer, et en même temps vous donner quelques conseils sincères en rapport avec les circonstances.
La guerre est finie, en autant que la destruction de la race humaine y est concernée, et les pertes de vie, de bien-fonds et de richesses en général dépassent tout calcul. Le monde reprendra son état normal, mais certainement pas d'après le système dont on voit les effets aujourd'hui. Une guerre économique du caractère le plus grave et le plus dangereux, suite de la sanglante guerre qui vient de finir, existe actuellement, et quant à sa fin, ni moi ni aucune autre personne n'est en état de la prédire.
Le Canada, comme toutes les autres nations incluses dans la guerre, a été affreusement appauvri, et l'énormité des intérêts de notre dette est accablante. Pendant près de cinq années la main-d'œuvre active et
productrice du monde civilisé a cessé de produire pour se transformer en agent de destruction de la vie et du bien-être, à un degré des plus terribles imaginables. Les femmes, les vieillards, et les jeunes gens ont été enrôlés, non comme une armée de producteurs de richesses, mais en une armée de producteurs de nourriture, d’habillements et de munitions de guerre pour soutenir le conflit de destruction. Ainsi, comment se trouve le monde aujourd'hui? Il manque au suprême degré des choses dont le genre humain a besoin chaque jour, et conséquemment tous les produits nécessaires sont d'un prix excessif et deviendront, je le crains, de plus en plus chers, jusqu'à ce que l'industrie soit parvenue à produire assez pour combler le déficit énorme.
Quel est le remède à cet état de choses? Aucun autre que le travail, la production, l'économie et le commerce. De tous les pays engagés dans la guerre, les États-Unis sont les seuls qui soient en position de faire honneur immédiatement à leurs engagements; mais chaque pays a son travail, ses ressources naturelles et ses moyens de production, et jusqu’à ce que le monde se soit calmé et se soit décidé à travailler et à produire, il ne sera pas possible de faire un pas pour améliorer la situation; bien au contraire, le monde continuera à s’appauvrir.
La question est de savoir combien de temps peut durer cet état de choses. Certainement, pas très longtemps. Tout naturellement et avant que nous ayons de beaucoup vieilli, le monde manquera de nourriture et de vêtements, si les choses continuent d'aller comme elles vont. Pour éviter cette calamité épouvantable, je le répète, il n’y a que le remède que je viens de mentionner: le travail, la production, l'économie et le commerce.
La richesse du monde a été formée par la production et le commerce, et il n’y a pas d’autre moyen pour obvier aux tristes conditions du temps présent.
Deux autres facteurs de l'enrichissement :'u monde seraient le désarmement général et la prohibition totale. De plus, si l’on adoptait le libre échange et si on le mettait en vigueur, le genre humain jouirait d'une prospérité qu’il n’a jamais encore connue, et la paix du monde serait assurée.
Cette malheureuse idée du peuple qu'il y a d'énormes fortunes amassées en espèces qu'on appelle l'argent, lequel peut et devrait être distribué à tous et à chacun, est une pure illusion et une grave erreur. La propriété et le travail constituent la richesse du monde, et par la cessation anormale du travail, la propriété perd promptement sa valeur. L’émission des billets de banque basée sur l'or, lequel a une valeur convenue est établie, et facilite l'échange des produits du travail dans chaque pays, et l'échange du surplus des produits du travail se fait par l'entremise des traites de banque d'un pays à l’autr . La monnaie en espèces joue un bien petit rôle dans les transactions du monde. Le travail est le grand facteur de la production des nécessités de la vie; la confiance et le crédit sont le pivôt et la base principale des opérations industrielles et commerciales.
Comme on peut le voir maintenant, tout semble tendre vers la restriction de la production et la ruine absolue de la confiance et du crédit. En obstruant ainsi les roues de la production et du commerce, on ne peut s'attendre à rien autre chose qu’à la famine qui devra bientôt s'étendre sur le monde, si la terrible lutte industrielle qui fait actuellement rage, ne prend fin, et si les conditions de la production et du coût de la vie ne reprennent leur état normal.
Il est vrai que ce déplorable état exis à un degré plus grave en Europe qu'aux États-Unis au Canada, mais l'infection insidieuse a été transportée et s’infiltre de ce côté-ci de l'Océan avec une marche plus ou moins rapide; peut-être moins au Canada qu'aux États-Unis, et certainement moins le long de la rivière Ottawa que dans plusieurs autres parties du Canada et
remarquablement moins entre vous tous et la compagnie W. C. Edwards & Co. Limited. La preuve en est que pendant une période d’au-dela de cinquante ans, les relations les plus cordiales et la plus grande amitié ont toujours existé entre vous et vos patrons, d'une manière exceptionnelle et tout à fait digne de remarque.
Cette magnifique démonstration inspirée par vousmêmes et supportée par un grand nombre de bons amis de tous les environs, avec qui la compagnie W. C. Edwards & Co. Limited, et ses prédécesseurs Cameron & Edwards de Thurso ont eu pendant si longtemps d’agréables relations d’affaires, est, je puis vous l’assurer, grandement appréciée par chaque membre de la compagnie. Je regrette beaucoup que deux des premiers propriétaires: John A. Cameron et le capitaine James Wood ne soient point vivants pour être témoins de cette grande et gracieuse démonstration si bien sentie. Je suis heureux de dire cependant que mon frère aîné, monsieur J. C. Edwards, l’un des premiers propriétaires, est encore de ce monde et se joint à moi pour vous remercier sincèrement et vous dire combien nous apprécions votre bienveillance et la manifestation spontanée de votre bon vouloir.
Mais il y a une autre chose qui m'est tout à fait personnelle, et dont je dois vous parler spécialement. Outre la flatteuse adresse que vous m'avez présentée, et qui sans doute me concerne comme représentant de la compagnie, et pour laquelle je vous remercie sincèrement, vous avez dans votre bonté de cœur pris le trouble et encouru la dépense de faire peindre mon portrait par l’un des grands artistes canadiens. Je dois vous dire que c’est là une preuve d'estime à laquelle je ne pouvais m'attendre. Je ne puis trouver d'expressions, croyez-moi, pour vous dire ma sincère et cordiale reconnaissance. Cette marque de vctre bon vouloir et de votre bienveillance, Madame Edwards et moi-même, nous la considèrerons toujours comme l’un des plus importants incidents de l’histoire de
notre vie. Cet objet appréciable de votre bonté sera toujours conservé par nous tant que nous vivrons, et sera transmis à nos siiccesseurs comme un souvenir du bon vouloir et de l'entente qui ont toujours existés entre les employés de la compagnie W. C. Edwards & Co. Limited et moi-même.
Puis-je vous faire part d'une nouvelle? Aujourd’hui, la compagnie W. C. Edwards & Co. Limited se compose de Messieurs Gordon C. Edwards, W. W. Humphreys, John A. Cameron, E. R. Bremner, et Norman F. Wilson.
Mon plus grand désir, ma plus sincère espérance est que ces mêmes relations cordiales qui ont existé entre l’ancienne compagnie et vous pendant de si longues années, se continuent toujours entre les employés de la compagnie et les propriétaires actuels, lesquels, j'en suis sûr, traîteront constamment leurs employés avec la plus grande justice.
Ainsi, par exemple, je puis mentionner que j'ai par hasard «. tendu dire qu’une superficie considérable de terrain était destinée à faire des jardinets la saison prochaine; de sorte que chaque chef de famille pourra avoir son petit jardin potager. Ceci, avec le bas prix des loyers et les conditions favorables au coût de la vie à Rockland augmenteront le confort des employés.
Puis-je vous dire encore un mot avant de conclure ? Personnellement, je ne connais aucune autre place au Canada où les conditions de la vie soient meilleures, où il y ait plus de bon vouloir et une meilleure entente qu’à Rockland. Vous faites partie d'un corps social heureusement placé. Vous occupez un village prospère et bien dirigé, et dont la prospérité est plus ou moins due aux facilités d'éducation dont vous jouissez ici, ainsi qu'aux ministres des différentes dénominations, lesquels sont pour beaucoup dans la conduite morale et religieuse de la place. La plus grande partie cependant de la population de Rockland est catholique. L’érection de la première église ici est dûe à notre ami regretté, le Père Caron, qui a eu pour successeur le
Rev. Père Hudon, le présent curé. Je ne puis terminer sans remarquer d’une manière toute spéciale qu'il a contribué en grande partie à la paix, l'harmonie et le bien-être du village de Rockland. Puisse cet heureux état se continuer.
Permettez-moi de vous demander avec instance, vous les ouvriers loyaux de la compagnie W. C. Edwards & Co. Limited, de ne jamais vous joindre a aucune faction dont le but est de diminuer la production, et de détruire la paix et l'harmonie dans le monde; mais de continuer, comme vous l'avez fait dans le passé, 4 accomplir votre devoir envers le Pays auquel vous appartenez et envers vos propres familles.
Quant à moi et à mon frère, je puis dire que chacun de nous se rappellera toujours de Rockland et des employés de la compagnie avec le plus sincère respect et le plus tendre souvenir.