UNE HEROÏQUE SAXONNE
voir, pourvu qu'il la vit. Il lui était bien égal qu'elle célébrât les vertus dii mort, pourvu qu'il se grisât de la musique de sa voix.
Et elle lui disait sa pensée, ne celant rien. Comment le malheur l'avait amenée à douter de la vérité des religions. Avouer cela était lui donner une preuve inestimable de confiance; elle l'avait caché, même à ses amies de pension. Rougissante, elle avouait n'avoir trouvé de consolation que dans le spiritisme.
Le doktor déclarait cela très bien, puisque cela venait d'elle.
Téolis s'enhardit alors. Elle tira d'un coin où il était dissimulé un petit guéridon à trois pieds.
— C'est mon confident, minauda-t-elle d'un air embarrassé...; le guide et le conseil de ma vie. Il s'appelle Siegfrid.
Fralinzar affirma c^ue nul conseiller ne lui apparaissait plus digne de confiance. On est niais lorsque l'on est épris.
De plus en plus encouragée, fraii Téolis proposa au doktor de faire parler Siegfrid.
— On place les mains sur la tablette, ditelle avec un regard irrésistible de ses yeux de pervenche aburie. L'esprit familier accourt et le guéridon se met en mouvement. Un pied se lève. Frappe-t-il un coup sur le plancher, cela signifie : oui. Deux coups pour nier. S'agit-il d'une phrase, la table indique chaque lettre par un nombre de chocs indiquant la place du signe dans l'alphabet, trois... C..., sept... G, vingt-quatre, Y.
Tous deux, les mains étendues sur le meuble, se touchant par les petits doigts, passèrent des heures à converser avec Siegfrid. Le 'médecin était enchanté...; par les auriculaires en contact lui arrivaient les vibrations du système nerveux de fraii Téolis. Son cœur battait, ses artères se gonflaient à se rompre. Il avait des envies de rire et de pleurer.
Avec cela, Siegfrid le traitait en enfant gâté. Siegfrid lui racontait que la jolie veuve possédait a peine dix-huit mille marks de rentes... une misère.
— Ah! glissait le soupirant... 11 vous en
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faudrait au moins cinquante mille. Justement j'en ai quarante..., qui, ajoutées aux vôtres... Hélas ! que ne puis-je vous les offrir ?
Un jour, enfin, Fralinzar pensa tomber en pâmoison.
Siegfrid avait exprimé avec son pied.
— Téolis... se remarier,
La jeune femme eut un mouvement d'impatience^ élégant comme tout ce qui est purement allemand. Elle fit mine de quitter le guéridon.
Mais le doktor supplia :
— Votre confident, votre conseil... Il serait mal de lui infliger pareil affront... Votre devoir est de l'écouter jusqu'au bout.
Elle se résigna avec peine, et lui, d'une voix enrouée par l'émotion, demanda :
— Se remarier, dites-vous, mon bon Siegfrid... et avec qui?
Siegfrid repondit :
— Avec toi.
Et le médecin aliéniste, laissant le meuble un pied en l'air, s'agenouilla devant ceux de Grafen Téolis.
Des cloches : ding, ding, don — des orgues triomphales, la m-ultitude scintillante des cierges parmi les fleurs, l'assistance qui s'étouffe dans la nef d'une « catholic kirch ».
Ding don... C'est le mariage de Fralinzar et de fraïi Téolis.
Tin, tin, tin, c'est le lunch dans une superbe brasserie, louée spécialement pour cet usage, avec service par les kellerines.
Il paraît bien que, pendant ce temps-là, le kaiser a déclaré la guerre; mais cela n'a pas d'importance. L'Allemagne est sûre de vaincre, n'est-ce pas*?
Les bourdonnements du carillon matrimonial s'éteignent. Les nouveaux époux se sont glissés dans le traditionnel coupé qui les emporte vers leur logis.
Les y voici. Un lit riche, doré, moelleux, capitonné, tout plein de pénétrantes senteurs.
— Enfin, seuls! clame le médecin, les bras étendus vers Téolis.
Mais celle-ci se recule.
UNE héroïque saxonne 155
— Vous froisseriez mes dentelles, vous ébourifferiez mes cheveux.
Elle est froide, quoique souriante. Et comme il l'interroge du regard, son élan brisé par cette résistance imprévue, elle lui montre une porte à droite.
— Votre chambre.
Puis une autre, à gauche :
— La mienne.
Et preste, onduleuse comme luie vipère, elle disparait, suivie d'un bruit de clefs actionnant la serrure, de verrous poussés. Adieu, paniers, vendanges sont faites... Toute la nuit, Fralinzar enragea.
Le lendemain, il attendit le lever de Téolis. Au déjeuner seulement, il lui fut permis de lui parler. Il tenta de se plaindre, de se faire expliquer le supplice immérité qui lui avait été imposé.
Elle lui ferma la bouche d'un adorable :
— Siegfrid ne veut pas, à cause de la guerre, et Siegfrid est un héros.
Satané Siegfrid! En quoi ce meuble avait-il à se mêler d'une question qui... que...
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enfin qui... presque jamais n'intéresse les guéridons. Tendresse et guerre, est-ce que cela le regardait ?
Mais l'ex-fraù Téolis était si rondehette, son teint reposé était si pur, que le doktor s'apaisa, espérant bien que sa réserve aurait sa récompense.
Hélas! Siegfrid était d'un caractère volontaire : quand il avait une idée, il ne la quittait plus. Ni ce soir, ni les jours suivants, ni jamais, il ne voulut clianger son arrêt.
Fralinzar avait d'abord prié, supplié, conjuré; puis, la colère gronda sur ses lèvres. Téolis, aux premiers éclats de son courroux, sonna la femme de chambre, demanda son manteau, son chapeau, ses gants, et sortit gentiment avec un placide :
— Au revoir.
Médusé, embarrassé par la présence de la soubrette, le médecin la laissa partir.
Par exemple, il se promit d'avoir à son retour une explication sérieuse.
Elle ne s'y refusa pas :
— Ami, lui dit-elle, je suis jolie. Vous
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m'aimez, tout le monde m'aime pour cela. Que je me fane, que les rides déparent la transparence de ma peau et les tendresses, oiseaux caressants épris de la seule beauté, s'envoleront pour toujours. Délicate je suis; un rien me trouble, me bouleverse. Ces émotions dont vous êtes altéré, seraient mortelles pour moi. Siegfrid ne me l'a point caché. « Si tu veux rester adorable; si tu veux en ton miroir considérer une délicieuse personne, évite les luttes ardentes de l'amour, renonce à être mère, cela déforme et alourdit. »
— Comment, gronda le doktor abasourdi, vous avez la prétention de m'infliger cette douleur de vous voir et de renoncer à vous?
— Voir n'est-il pas le but en ce monde? Des musées sont ouverts en tout lieu.
Quelles recommandations y sont faites? Une seule, celle-ci : regardez, mais ne touchez pas. L'être épris d'art, l'homme à l'esprit sublime, possède par les yeux; le surplus n'est que brutalité.
Et dogmatique, mille fois plus philosophique que lui-même.
— Devenez artiste, ami. Ne demandez à la fleur qu'un )3arfum, à l'étoile qu'un rayon, et nous vivrons heureux, en bons camarades. Si votre nature, moins poétique que la mienne, ne se peut contenter des spirituelles extases, mon amitié vous accordera des vacances.
Longtemps Fralinzar conserva l'espoir de conquérir le cœur de sa femme. Siegfrid s'y opposa toujours.
Quelles douleurs, quels orages se heurtèrent dans le cerveau de cet homme, qu'affolait l'attitude invraisemblable de Téolis? Nul ne le sut. Car à qui aurait-il confié sa situation navrante et ridicule?
A chaque instant, on le complimentait sur le charme de son adorable compagne, et chacun des mots élogieux s'enfonçait en son esprit comme un trait empoisonné.
— Un ange, chuchotait- on en la voyant passer.
Lui songeait avec rage :
— Un ange... non ])as, une femme, une
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femme qui s'aime, dont le boudoir devient un temple, le miroir un autel, une femme prêtresse cruelle de sa propre beauté, prête à sacrifier tout et tous à la fraîcheur de son teint, aux succès mesquins où se complaît sa coquetterie.
Comme devise, Téolis aurait dû prendre : u Aimante ne puis, maman ne daigne, poupée je suis, et poupée de Nuremberg. »"
Tandis que chaque jour elle apparaissait plus suave en sa parure d'idole allemande, le doktor pâlissait, maigrissait, consumé par une pensée sans cesse présente :
— Elle ne m'aimera jamais.
Le nom de Siegfrid, ironique et grandiloquent, sonnait comme un grelot à ses oreilles. Des idées folles lui traversaient le cerveau : briser Siegfrid, le brûler, ce fatal guéridon... Mais il renonçait bien vite à ces procédés violents, car le mal n'était point en la tablette de .Siegfrid, mais bien dans la sécheresse de cœur de Téolis.
Dans les soirées, les bals, les concerts où orgueilleusement elle promenait sa silhouette,
i60 FEMMES ET GOSSES IlÉROKjCES
il errait de groupe en groupe, préoccupé, distrait, répliquant, sans en avoir conscience, à tout ce qu'on lui disait, par ce prénom : Siegfrid.
La surprise de ses interlocuteurs l'avertissait de son « impair ». Alors il s'irritait contre lui-même, se jurait que plus jamais ce nom patronymique ne jaillirait de ses lèvres. Mais, situation affreuse, il ne trouvait plus rien à dire.
Siegfrid ! Siegfrid ! Le mot devenait le fond de sa conversation, tournant insensiblement à l'idée fixe.
Il devint fou. fou de l'égoïsme inconscient. Dans un transport de rage, il dépeça Siegfrid avec son couteau. Les domestiques épouvantés appelèrent la force publique, et malgré les instances de sa gentille épouse, Fralinzar fut interné à l'hôpital qu'il diiigeait autrefois.
De nouveau, dans l'asile d'aliénés, on revit le minois blanc et rose, avec beaucoup de poudre de riz,, les grands yeux ahuris au ton de pervenche, lacs d'amour du pays de la
l'NE héroïque saxonne 161
Tétralogie, où le ciel allemand vient certainement chercher le « ton » de son maquillage azuré, les lèvres écarlates, auprès desquelles les cerises pâliraient de dépit, et la chevelure fauve dont la couleur semblait avoir été ravie au manteau de la cheminée d'hiver.
Démarche ondulante et robe claire; fleurs au chapeau, au corsage, à la main,, elle traversait à petits pas les cours de l'hospice des fous.
Un démon? Non, pis que cela, une femme teutonne.
Dans l'asile, elle venait visiter son mari, ce pauvre Fralinzar, dont le tête n'avait pu résister au bonheur.
Et les infirmiers, la voyant passer, mélancolique et gracieusement jolie comme un cœur allemand, saluaient M""*" Fralinzar, autrefois fraïi Téolis.
Au demeurant, elle possède cinquante mille
livres de rentes et, rebelle à tout devoir, elle
se délecte dans son égoïsme de dilettante. Cela
ne lui a coûté que deux maris. C'est de la
kultur.
(Troisième héroïsme teuton.)
Charlottenbourg est une ville allemande dont les habitants ont du cœur, beaucoup de cœur, comme tous les Allemands.
Au reste, l'affirmation est facile à vérifier. Vers la fin du siècle dernier, alors que les armées de la République défendaient les frontières menacées par la coalition européenne, des soldats français amenés en captivité furent internés à Chartottenbourg et massacrés par la population.
L'endroit où ces martyrs de la France tombèrent s'appelle le Champ des Traîtres.
Traîtres, ces gens qui furent assassinés par
les défenseurs de la patrie allemande! Quel nom a-t-on pu donner à leurs assassins?
Un nom bien simple : Héros.
Les traîtres sont les martyrs ; les assassins les héros.
Vous voyez bien que l'on a du cœur à Charlottenbourg,
Estelliche était fille de la douce cité. Ni jolie ni laide, ayant tout au plus cette beauté, dite du diable, de la dix-huitième année. Estelliche, unique enfant de Johann Lagaradt, ancien sous-officier retraité de la vaillante armée prussienne, et de Zilfure Magret, son épouse , avait été outrageusement gâtée par ses parents, sous deux prétextes communément invoqués par les mamans éprises de leurs rejetons , ou, comme l'énonce Gavroche, par la poule qui se mire dans son œuf.
Premier prétexte, applicable de un à douze ans :
— Il ne faut i)as contrarier les enfants. Ils ont bien le temps de connaître les ennuis de la vie, surtout quand ils appartiennent à la nation germanique, jalousée par tout le monde.
Second prétexte, pour fillettes et garçonnets de douze ans et au-dessus :
— C'est une nature d'une sensibilité exquise. La moindre réprimande lui est une torture. L'enfant a trop de cœur.
Ces natures exquises crient, pleurent, frappent du pied, ont des crises de nerfs quand on résiste à leurs caprices. Elles ont trop de cœur! Incapables d'un effort, d'un dévouement, elles ont trop de cœur!
Estelliche avait trop de cœur.
Et, à l'occasion des fêtes de la ville, elle le laissa bien voir. D'abord, il lui fallait une robe de soie, un chapeau fleuri, une collerette de fine dentelle, et des souliers de chevreau, et des boucles en or. Toutes les économies de la maison y passèrent; mais bah! la petite était si cholie, si délicatessen en son ajustement, que les vieux parents ne regrettèrent pas trop leur argent.
Le père essaya bien de faire entendre de timides observations; son épouse lui ferma la bouche par un sec :
— Tu ne vas pas la faire pleurer, espèce
d'unteroffizier. L'enfant, ce n'est pas un soldat.
Et il se tut. Dame Zilfure Magret avait eu aussi trop de cœur dans son temps, si bien que, si elle avait toléré que son mari portât de larges pantalons, elle ne lui avait jamais permis de porter la culotte.
Forte d'un premier succès, Estelliche déclara à sa mère qu'elle souhaitait se rendre seule à la fête.
— Quoi! seule, sans être accompagnée, au milieu d'une fête qui attire tant d'étrangers? s'exclama la femme.
— Sans doute.
— Mais ne crains-tu pas?
— J'ai trop de cœur pour rien craindre. D'ailleurs, j'ai dix-huit ans; je suis en âge de m'établir. Les garçons ne s'approchent pas des filles que leurs parents tiennent de trop près.
Déjà elle fronçait les sourcils, et dans ses yeux se piquaient des éclairs précurseurs d'un orage.
Zilfure Magret courlja la tète :
UNE BERLINOISE QL I A THOl' DE CŒUR 167
— Tu iras seule au pardon.
Et le père Johann, voulant placer quelques recommandations, la bonne mère se vengea sur lui de sa faiblesse à l'égard de sa fille.
— Laisse-nous donc tranquilles, vieux rabâcheur. Il y a plus de jugeotte dans le petit doigt d'P]stelliche que dans ta tête grise. Etonnants, ces hommes, cane peut pas arriver à comprendre que les femmes sont plus fines qu'eux.
Donc la jeune fille partit seule, le nez au vent, avec l'allure provocante des femmes de cœur qui veulent être remarquées.
Elle se montra au temple, écouta un discours du pasteur, puis se rendit à la danse.
Quand on a dix-huit printemps, une coquetterie certaine qui rehausse une beauté indécise, on attire forcément l'attention d'un gars. Celui qui se présenta portait le costume de l'école des cadets et se nommait Tomass Leppertach.
C'était un grand diable, bronzé par le soleil.
héritier d'un cultivateur dont la ferme passait pour être d'un rapport fructueux, et qui comptait bien la dévorer comme lieutenant dans l'armée prussienne.
Estelliche se sentit émue, car il parla de la ferme, et non de l'usage qu'il lui destinait.
— Une ferme... ça serait amusant à diriger... et puis elle donne au moins douze mille marks de revenu... il me la faut.
Oui, un désir fou de devenir fermière la prit, désir compréhensible en somme, car, au logis paternel, on vivait avec deux mille six cents marks, montant de la retraite du père et de quelques petits travaux auxquels son âge lui permettait encore de se livrer.
Douze mille !. .. Quand on a du cœur, voilà un but.
Et la donzelle se fit coquette, grisa son danseur de regards prometteurs, tant et si bien qu'il lui pi'oposa de faire une promenade hors de la fête.
Hypnotisée par son rêve ambitieux, elle trembla d'éloigner le soupirant par un refus brutal.
Tomass Leppertach supplia... Elle consen-
tit. Tous deux se perdirent bientôt dans un petit bois voisin. '
Le soir, lorsqu'ils se quittèrent, avec promesse de se revoir le dimanche suivant, à une fête voisine, il y avait un secret entre eux : une faute que les feuillages du petit bois racontaient à la brise.
Estelliche avait eu trop de cœur.
Oh! la semaine lui parut longue. Dès le jeudi elle avait préparé ses vêtements neufs, repassé jupon et collerette.
Enfin, le jour attendu arriva.
Pomponnée, triomphante, la fillette prit le train pour la localité proche. A la pensée que bientôt elle serait la fermière de Leppertach, elle reconnut qu'elle ne pouvait décemment voyager en troisième classe et fit la dépense d'un billet de seconde. Il ne fallait pas humilier son amoureux... Lorsque l'on a du cœur, on est apte à toutes les délicatesses.
Et satisfaite d'elle-même, fraulein Estelliche — c'est ainsi qu'elle se désignait avec une nuance de respect — fit son entrée sur la place réservée à la danse.
i^O FEMMES ET GOSSES HÉROÏQUES
Désillusion cruelle, Leppertach n'était pas là. Une heure elle attendit sans qu'il parût.
Alors, une terrible angoisse l'étreignit. Cet homme s'était-il joué d'elle, la fuyait-il après lui avoir ravi le pur trésor de son cœur :*
Son cœur! Ah! c'est à ce moment qu'elle sentit combien elle en avait! Se venger, se venger; voilà ce qu'il fallait faire, et cela sans tarder.
Elle leva les yeux, cherchant la vengeance. Elle l'aperçut à trois pas d'elle, sous la forme d'un homme de taille moyenne, les épaules larges, la face halée par la mer, éclairée par deux yeux noirs, qui brillaient en se posant sur elle; un marin pour se venger d'un terrien; ce serait superbe.
Sans hésiter, elle alla à ce personnage :
— Faites-moi dans;er.
— Avec plaisir.
Et se présentant :
— Cabiller, patron-armateur de la barquegoélette n° 23, pour vous servir, mademoiselle. Port d'attache : Hambourg, présentement amarrée à deux pas, sur le Havel.
Un brouillard obscurcit la vue d'Estelliche.
Une barque-goélette vaut bien une ferme... Cette barque, elle la voulut aussitôt avec rage, car elle pourrait dire à l'oublieux :
— Ta ferme, je m'en moque; j'aime mieux ma barque-goélette.
Quel doux rêve quand on possède un vrai cœur de femme allemande!
Lors, ses prunelles se firent de velours, ses doigts se crispèrent dans la main de Cabiller, avec l'énergie caressante de fuseaux d'acier gantés de satin. Sa volonté, tendue vers la résolution de séduire, triompha. Affolé, l'armateur parla mariage, navigation, pêche.
Comme à une future épouse, il fit visiter son navire à Estelliche, et... il y eut encore une faute que les parois de la cabine racontèrent aux voiles bleues roulées autour des verojues.
La semaine durant, Estelliche fut on ne peut plus câline avec son père, ex-sous-officier d'infanterie.
Voilure, gréement, machinerie, composition des équipages, elle s'intéressait à tout ce qui touche à la navigation, interrogeait sans relâche Lagaradt, à la grande fatigue de ce dernier, lequel, pour la première fois, se voyait obligé de parler de bateaux.
Le dimanche vint. Ce jour-là, on dansait près de Weinbrunn.
La tête haute, le cœur rayonnant dans ses yeux, prête à écraser de sa supériorité maritime le cadet Leppertach, la jeune fille gagna l'aire unie où les pieds des chorégraphes villageois martelaient le sol, suivant d'approximative façon le chant d'un fifre.
Mais, ô surprise! à peine apparaît-elle, que deux hommes se précipitent à sa rencontre.
C'est Leppertach, c'est Cabiller.
Ils s'arrêtent, se considèrent avec étonnement.
— L'autre dimanche, explique le cadet, je fus à Postdam, envoyé par mon père pour conclure un marché. Fraulein Lagaradt est ma verlobte (1).
(1) Verlobte — Fiancée.
UNE BERLINOISE QTII A TROP DE CŒUR l'73
— Elle est la mienne, riposta le patron de la barque 23.
Chacun eût pu ajouter :
— Elle est plus que promise, elle est donnée.
Mais la discrétion chevaleresque ne leur permit pas d'énoncer cette vérité, qui certainement traversa leur esprit.
Du regard, ils se défièrent; puis, mus par la courtoisie coutumière des fiancés.
— Choissez entre nous, fraulein, dirent-ils d'une commune voix.
Choisir. Ah bien! justement le grand cœur d'Estelliche soufflait à ce moment :
— Quel malheur de ne pouvoir réunir en un seul lot la ferme et la barque-goélette!
Elle baissa les yeux :
— Celui que j'évincerai aura du chagrin, minauda l'exquise fille allemande. J'ai trop de cœur pour faire souffrir quelqu'un.
Les deux hommes se mesurèrent des yeux.
— Alors le couteau décidera.
— Le couteau... Je me sauve... Quelle horreur!... Parler de pareilles choses devant une
fraulein au cœur sensible!... Ah! mes amoureux, vous manquez de délicatesse.
Et elle s'enfuit, les laissant face à face.
Alors le futur lieutenant et le marin quittèrent le bal, gagnèrent un bois désert et se perdirent dans le dédale des arbres pointant comme un parasol d'émeraude parmi la terre fauve desséchée par le soleil.
Le lendemain, on les retrouva côte à côte. Cabiller, le couteau de son adversaire planté dans la poitrine, était mort. Leppertach râlait encore, la gorge ouverte, et la chanson triste de la brise pleurait autour de ce râle suprême.
Quelle affaire pour une fillette douée d'un grand cc«ur! Deux hommes morts pour elle. D'aucunes envièrent tout bas l'heureuse Estelliche, encore que tout haut elles déclarassent ne pas souhaiter être à sa place.
Mais las! la nature, moins noble assurément que les mamans, n'aime pas que l'on ait trop de cœur. C'est une marâtre, qui veut que
chaque fait ait sa conséquence logique. Estelliche avait péché deux fois, par charité, par impossibilité de résister à ses élans cardiaques; la nature exigea que sa taille épaissit, épaissit... dans de telles proportions que la mère Lagaradt, elle-même, ne put attribuer cet anormal développement à l'hypertrophie sentimentale du cœur de sa fille chérie.
Pour elle, pour son mari, ce fut une stupeur douloureuse, un désespoir qui leur parut immérité, et auquel ils succombèrent à peu de jours d'intervalle.
Estelliche, demeurée orpheline, vendit petite maison, mobilier, vieux habits, vieux bijoux de ses parents. Elle ne conserva pas la bague d'argent, remise par le père, au jour du mariage, à la défunte maman.
Ce mince objet lui eût rappelé les disparus; elle avait trop de cœur pour supporter de tels souvenirs. L'argent que lui compta le brocanteur, avec lequel elle avait fait affaire, ne présentait pas le même inconvénient; elle le reçut avec reconnaissance en échange de l'anneau de fiancée de la morte.
En hâte, elle quitta le pays, prit le train,
débarqua à Berlin.
Comme, au sortir de la gare, elle allait au
hasard, les sons d'un orchestre attirèrent son
attention. Autour d'elle, la fillette promena
un regard interrogateur. Un l)al populaire
s'ouvrait à quelques pas.
Estelliche parut réfléchir.
— Bon, dit-elle enfin, qui le saura? Je ne porte pas le deuil ; mon cœur n'aurait pu supporter de me voir en noir.
Et, délibérément, elle entra dans la salle de danse en ajoutant :
— Quand on a trop de cœur, il faut bien avoir le courage de se distraire!
Nota. — La jeune Estelliche a écrit ellemême son histoii'e, et elle conclut â son immense supériorité morale sur les jeunes filles françaises, ou britanniques, ou belges, ou russes, ou serbes, ou autres.