GÉNÉRAL DE MAS-LATRIE
(Photo E. Pirou.)
s'accomplit avec une parfaite correction. Le 3e corps (général Sauret) franchissait 60 kilomètres en un jour et demi. Venait ensuite le 10e corps (général Defforges), comprenant la 19e et la 20e division. Tel de nos régiments, le 71e par exemple, faisait des marches de 45 kilomètres. Entré en Belgique le 17 août, par la région de Couvin, il se posta à droite du 3e corps, avec Florennes pour quartier général ; son front allait d'Hanzinelle à Mettel. Deux divisions, la 59e et la 63e, appartenant à un groupe de réserve com mandé par le général Valabrègue, arrivèrent aussi vers la Sambre pour relier le 18e corps avec l'armée anglaise. Une autre division du même groupe, la 5ie, commandée par le général Bouttegoure, reçut l'ordre de relever le i'1 corps pour défendre la Meuse entre Givet et Namur. Quant au 18e corps, il était venu par Beaumont se poster entre les divisions de réserve et le 3e corps.
En seconde ligne se trouvait, sous le com-mandement du général d'Amade, un groupe de trois divisions territoriales. Cegroupe reçut l'ordre d'opérer dans la région de Lille, à la gauche de l'armée anglaise.
Peu à peu nos forces, dont le noyau était la Cinquième armée, se déployaient vers l'armée belge et vers l'armée anglaise. Par une pointe triangulaire : Maubeuge, Namur et Givet, elles protégeaient la France contre l'invasion.
L'ennemi attaqua avec violence à Dinant, afin de désorganiser nos mouvements. Ainsi il favorisait les opérations qu'il avait entreprises vers la droite.
C'était à Dinant qu'il voulait traverser la Meuse. La route principale qui vient de Sorrine débouche à Dinant. Deux autres routes, qui viennent de l'Est et passent dansdeprofondes vallées latérales, aboutissent aux Fonds de Leffe et aux Rivages près de Dinant.
Dans la région dinantaise, on ne retrouve pas le caractère hautain, énigmatique et farouche que prend la Meuse au défilé des Ardennes. La pierre elle-même a changé. Ce ne sont plus des schistes de nuances foncées, masses feuilletées qui se prêtent aux plus savantes combinaisons architecturales de la nature. Ici, les calcaires gris affectent des formes arrondies : immenses colonnes, couronnes gigantesques, têtes cyclopéennes, terrasses s'élevant jusqu'à 75 mètres. Çà et là, des tranches de rocs s'élancent vers le fleuve comme des pans de murs. Vers le milieu de la ville, sur la rive droite qui est la plus haute, au sommet d'un rocher à pic, la vieille citadelle, magnifique vestige de l'in-
GÉNÉBAL DUBOIS.
(Photo Manuel.)
dépendance régionale, étale ses murs carrés à plus de ioo mètres au-dessus de l'eau. On y monte par un escalier de 408 marches, taillé dans le rocher, derrière l'église.
L'ancienne sous-préfecture de Sambre-et-Meuse s'allonge en mince lisière, serrée entre le fleuve et le rocher, rempart d'eau et rempart de pierre. De son église, l'image ne s'efface jamais dans la mémoire du voyageur. Carapace d'ardoises,le clochers'épanouiten bulbe. Forme orientale doublement étrange dans un pays du Nord et sur un édifice gothique! Portails et fenêtres largement dessinés, robustes piliers de la nèf, fines colonnettes du chœur, galeries ouvragées, tout est fait de cette pierre brunâtre que lt temps recouvre d'une patine de plus en plus précieuse. L'église était très haute; sa tour carrée, plus haute encore. Cependant, l'édifice entier ne semblait guère qu'une timide échauguette au pied du rocher où se dresse le vieux fort. Si elle n'avait eu qu'une flèche même élancée, on ne l'eût pas distinguée. Ce bulbe, fruit de féerie, paraissait seul capable de se détacher un peu dans la vaste féerie environnante.
Dinant, c'est la légendaire capitale de la dinanderie, ensemble de tous les ustensiles de ménage en cuivre ouvré qui comprend l'ample bassine où cuit toute une vendange de groseilles, aussi bien que le léger bougeoir pareil à une feuille de lierre où brille un ver luisant. Un souvenir de Dinant réside donc toujours aux plus humbles foyers. Le chaudron qu'on accroche à la cheminée n'est-il pas quelquefois le principal luxe de la famille? De même, la pensée de l'artisan qui l'a fabriqué demeure parmi nous. Tous les stigmates du marteau, enfoncés dans le métal, forment la preuve innombrable du labeur le plus attentif et le plus personnel. Battu |à mille, à dix mille reprises, le cuivre de Dinant semble malaxé d'âme. Maintenant, tous les batteurs de cuivre se sont tus. Les hautes roches ne retentissent plus de leur rythme savant. Elles frémissent encore aux bruits de la plus formidable guerre.
Avant cette guerre, la dinanderie avait perdu beaucoup de son éclat. Pourtant, dans les magasins de Dinant, s'étalaient plus nombreuses que jamais et de dessins plus variés, des pièces d'une dinanderie spéciale, laquelle ne servait plus à cuire de la nourriture, mais était une nourriture elle-même. La science ancienne cherchait l'or potable. Dinant a inventé le cuivre comestible. Ses couqttes, pittoresques gâteaux composés de farine d'épeautre et de miel, sont modelés en forme de plats, d'écuelles, de bassines. Ils représentent en relief des fruits, des fleurs, des corbeilles, voire les silhouettes les plus significatives de la ville ou de la contrée. Le plat est devenu un régal. Très dure sous la dent, la pâte fond tout à coup dans la bouche avec une exquise saveur épicée. On ne peut faire de couques véritables qu'à Dinant, à cause d'un secret et surtout à cause des caves. Ces caves, que nos soldats ont appris à connaître, s'enfoncent jusque sous la Meuse. C'est là que la pâte travaille pendant des mois, pendant une année même, et devient si résistante. Partout'