‹ 1914Chapitre 143 sur 215 · PATROUILLE HINDOUE · texte numérisé non relu

PATROUILLE HINDOUE

jeux au premier étage; salle de réunion au rez-de-chaussée. On pourrait y jouer le Cid. Pour la conférence que nous eûmes l'honneur d'y faire, les auditeurs étaient venus en si grand nombre que la maison de Corneille parut trop petite. Pourtant, circonstances très défavorables, la variole sévissait, à Rouen, depuis quelques semaines; les troupes anglaises de la ville et de la région restaient consignées dans leurs casernes; dans la nuit précédente, un avion allemand avait jeté des bombes sur la ville. Rouen, ville du front ! Titre cornélien pour exalter le courage des arrière-petitsneveux de Corneille et des petits-neveux de Charlotte Corday.

Pendant la guerre, la prospérité de Rouen s'est extraordinairement développée. Sur la Seine, le trafic par bateaux dépasse toutes les prévisions. Les quais s'agrandissent de plusieurs kilomètres. Quelquefois même, dans l'encombrement du fleuve, maint bateau est déchargé en pleine Seine. Sur les quais s'amoncellent les marchandises les plus variées, ravitaillement de toutes sortes, depuis la biscuiterie destinée à l'armée jusqu'à la pâte de bois destinée à la presse. Au fond, à Rouen comme dans toute la Normandie, la population est très patriote. Les soldats, nés ici, sont de bons

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soldats, courageux, résistants, soucieux de l'honneur et même du point d'honneur. Une retraite les enrage. Une avance les enivre. Nous avons constaté souvent, sur le front, qu'ils ressemblent aux soldats lorrains, par leur tenace et tranquille courage. Mais, à Rouen comme dans toute la Normandie, la population a besoin qu'on lui prouve que la France peut vaincre. Dès qu'elle aperçoit la possibilité de la victoire, elle redouble de vaillance et communique à ses soldats une flamme nouvelle. Dûment avertie, elle supportera toutes les épreuves, quelles qu'elles soient.

Voici Elbeuf. Le maire est mobilisé. Le premier adjoint vient d'apprendre que son fils a été nommé chevalier de la Légion d'honneur pour sa belle conduite au feu. Il préside notre conférence. A ceux qui le félicitent, il répond d'une façon modeste et charmante : « Mon fils est à la peine. Je suis à l'honneur. Ne serait-ce pas la division du travail? » Il a, près de lui, le lieutenant-colonel Bonnaire, du 390 régiment d'infanterie, commandant de place à Elbeuf, blessé devant Verdun, à Thiaumont, et resté paralysé à demi. La ville d'Elbeuf n'a pas seulement de belles constructions modernes, industrielles et commerciales. Elle a de curieuses églises : l'église Saint-Jean aux vitraux d'un faste émouvant, à la tour d'une délicatesse hautaine; l'église Saint-Etienne aux magnifiques baies du gothique le plus épanoui, au grand Christ, taillé dans un chêne, chef-d'œuvre de la menuiserie normande que toute la France a appris à goûter. Le long de la petite rivière, le Puchon, dont l'eau passe pour si bonne à la draperie, les fabriques aux milles fenêtres font songer à nos anciennes fabriques alsaciennes ou lorraines. En 1874, est venue s'établir ici toute une colonie d'Alsace, notamment les maisons Fraenckel, Blin, de Bischwiller. Nos manufactures de draps d'Elbeuf comptent parmi les plus illustres. Elles font travailler plus de 12000 ouvriers et produisent par an plus de 100 millions de marchandises. La spécialité constante d'Elbeuf, c'est ce qu'on appelle « les nouveautés ». De ses manufactures sortent, par jour, plus de 20000 mètres de drap bleu horizon; plus de 600 kilomètres par mois. Dans la manufacture que nous traversons, des sacs entassés montrent de quoi se compose essentiellement un uniforme militaire d'aujourd'hui. Ces sacs, dont l'un est crevé, contiennent une laine bleue, que l'on croirait issue d'un rouet idéal tournant en plein azur. Puisse cette laine résister à tous les accrocs et même, au nom du ciel, intercepter les balles!

Instinctivement, les mains de nos drapiers pétrissent d'un geste connaisseur le drap de notre uniforme : « Les draps de France sont toujours les meilleurs ». Elbeuf, qui parle des siens avec un légitime orgueil, les compare aux draps anglais, aux draps américains, aux draps espagnols, ces derniers « désagréables et pareils à un piètre amadou! »

La ville est, en ce moment, envahie par une foule d'évacués. Les deux principaux hôtels ont été pris d'assaut. Parmi les réfugiés se trouvent de grands industriels du Nord qui ne dissimulent ni leur douleur ni leur impatience, sous les coups qui les frappent, mais qui gardent leur confiance intacte. Pour les nouveaux venus, le maire doit, chaque jour, trouver des logements par centaines. On devine quelle tristesse émane de ces pauvres gens. Ce sont des déracinés, dont quelquesuns avaient déjà été déracinés une première fois et commençaient à reprendre racine. D'ailleurs, comment pourrait-on « évacuer » des êtres humains sans les blesser à fond? Dans cette angoissante disposition d'esprit, plus d'un se fait l'écho inconscient des mensonges allemands. Nous entendons dire, par exemple, que le Havre est bombardé; que des milliers de Parisiens sont tués, chaque semaine, par les obus allemands ; que Rouen ne tardera pas à être envahi comme Amiens.

Nous arrivons à Yvetot. La ville tire ses principales ressources de l'agriculture.

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Cependant elle a deux industries qui travaillent pour la guerre : cord. rie et chapellerie. En temps de paix, les coiffures qui se fabriquaient à Yveiot, c'étaient les chapeaux de soie appelés gibus, que l'on aurait pu appeler royalement des Yvetots. La guerre a, dit-on, tué le chapeau haut de forme. Yvetot ne fabrique que des képis. Nous avons appris avec plaisir que notre képi venait d'Yvetot, comme le drap de notre uniforme, d'Elbeuf. Le nom d'Yvetot est très connu, mais son histoire l'est beaucoup moins. Le seigneur d'Yvetot ayant obtenu, par d'exceptionnels services, une indépendance réelle en des temps très lointains, devint maître chez lui. Son royaume, qui comprenait trois communes : Yvetot, Sainte-Marie, Saint-Clair, subsista jusqu'à la veille de la Révolution. Le dernier roi d'Yvetot, Camille III, mourut en i 787. Napoléon appréciait le courage des soldats d'Yvetot. Il y fit halte deux fois, comme premier consul, puis comme empereur. Son dernier passage, après son entrée à Berlin, laissa dans la ville un sillage de gloire. Une des plus belles rues s'appelle rue des Victoires. Elle est toute baptisée pour demain 1 Dans la guerre actuelle, la ville d Yvetot a perdu deux cents de ses fils, tombés au champ d'honneur. Les plus jeunes ne songent qu'à venger leurs aînés. Le maire, qui présidait notre conférence, exprima ces sentiments. Il avait près de lui, avec tous ses administrés, le sous-préfet, Boismarnier, dont le père est né à Sarrebourg et qui, bien que dégagé de toute obligation militaire, a fait son devoir sous les drapeaux; le capitaine de Toulza, administrateur de l'hôpital, ancien commandant d'armes de Grandvilliers et, lui aussi, blessé de guerre.

Voi:i Djm'ront où se trouve un dépôt de volontaires polonais, Coulances et sa région d'élevage qui s'enorgueillit de produire assez de viande pour nourrir la mo tié de la France. Voici Vire, dont l'indifférence é'ait proverbiale. « Vire où l'on ne chante ni ne danse », mais que le souffle de la Guerre du Droit a transfigurée et rendue belle comme son église, son paysage et son ciel. Voici Mortain, qui, par son pittoresque et son patriotisme, paraîtrait une cité vosgienne, sans la luisante ardoise de ses toits et le sombre granit de ses murailles. Voici Bayeux et son école de sous-officiers belges. Voici Dinan et son imposante enceinte du xive siècle où se détache le donjon de la reine Anne que chante la Lorraine. Hier, le maire de Dinan a vu entrer chez lui un soldat américain qui lui a déclaré : « Je suis né dans votre ville. Ainsi l'a voulu le hasard. Aujourd'hui que le devoir m'y ramène, je veux y laisser une marque de mon passage. Voici cent dollars. Donnez-les à vos deux plus pauvres orphelins de la guerre. » Voici Josselin, écrin plein de merveilles. Vieilles maisons renaissance, d'une grâce un peu rustique et si profondément honnête. Eglise Notre-Dame du Roncier, dont la chaire en fer forgé rappelle les chefsd'œuvre du grand ferronnier lorrain Jean Lamour. Tombeau du connétable Olivier de Clisson, digne frère d'armes de Duguesclin, étendu près de sa femme, Marguerite de Rohan, sur une dalle de marbre noir. Château des Rohan, admirable pour ses fondations qui ont épousé le roc vif, pour ses fenêtres, ses lucarnes et ses galeries d'une magie aérienne. Notons la décoration des galeties, formée de la devise des Rohan : A plus. C est, à la fois, le cri du courage et l'expression du génie français. Le duc de Rohan, élu député de l'arrondissement en 19 14, est mort au champ d'honneur, en 1916, justifiant l'orgueil de cette devise qui remonte vers le ciel. Quand la guerre écla a, son titre de député aurait pu le dispenser de servir. D'autre part, ancien officier de cavalerie, il aurait pu ne pas aller tout de suite aux tranchées. Jl reprit du service et troqua s:>n képi de hussard contre un béret de chasseur. A Hardeçourt-aux-Bois, dans la Somme, près de Péronne, comme il explorait le terram pourunî araque, une balle l'atteignit au front. C'est simplement la mort du plus brave. Mais là dessus se sont greffées des légendes. Les unes, pittoresques

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et é.incelantes, à la française; les autres, sinistres et abjectes, à l'allemande. Un dit, par txemple, que le duc, grand fumeur, et qui gardait toujours à la bouche sa pipe même non allumée, eut la fantaisie de l'allumer ce soir-là. La lueur brève de son briquet guida le feu des mitrailleuses. N'hésitons pas à signaler une légende monstrueuse que les Allemands tentent de faire admettre. Le duc de Rohan aurait été victime d'un assassinat; un de ses hommes aurait tiré sur lui par derrière. Cette calomnie donne la mesure de ce que l'ennemi est capable d'inventer. En vérité, le duc de Rohan était aimé de tous ses hommes. Ils l'appelaient avec une lamilianté tendre : Rohan, comme aux' croisades. Dans la salle d'honneur du château, parmi

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(N. D. Thoto.

les armoiries, à côté du mot « Bretagne » est inscrit le mot « Lorraine ». Parenté entre les princes bretons et les princes lorrains. Parenté entre le peuple breton et le peuple lorrain. Ajoutons que le nom de Rohan, attaché ici à tant de monuments, se relie à deux villes d'Alsace : Strasbourg et Saverne. Au château de Saverne était gravée la devise des cardinaux de Rohan : Suadere (persuader). Exquise devise ! A cette devise, les Allemands (rappelons-nous l'affaire Forstner, à Saverne), ont rêvé d'en substituer une autre de leur cru : celle du vieux roi de Prusse, nicht raisonnieren (ne pas raisonner). A Josselin, pas une rue qui ne soit en deuil. Sublime défilé des morts josselinais, allant vers la gloire avec leur député en tête, le capitaine de Rohan! Celui-là est tombé au champ d'honneur, en disant : « A plus ! » comme son collègue, Abel Ferry, neveu du grand Vosgien, y tombera en disant : « Ferry oblige ! »

Voici Ploérmel. Vieilles maisons, série d'inoubliables images. Cloiire roman aux

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écussons précieux. Eglise Saint-Armel, magnifique poème de pierre. Il faut pourtant se mener de ses gargouilles. Pendant que, sous la pluie, nous déchirhions le poème de pierre, une de ces gargouilles, représentant un porc aux pieds de devant hypocritement joints, nous inonda d'eau glacée. Avec ses murailles immatérielles et muées aux vitraux, l'église Saint-Armel donne, la nuit, la même impression que la cathédrale de Metz. Quand on l'éclairé à l'intérieur, elle apparaît comme «la lanterne du bon Dieu », suivant le mot des bonnes gens de chez nous. Metz verra bientôt des Américains. Ploërmel en voit déjà. Deux camps américains sont installés près d'ici : le camp de Meucon et le camp de Coëtquidan. Le champ de tir de Coëtquidan s'étend presque jusqu'au territoire de Ploërmel. A Ploërmel même se trouve un important dépôt du 102e lourd, classe 18, engagés volontaires et récupérés, sous les ordres du commandant Cauvel et du capitaine Brillon, blessés de guerre.

Un des spectacles les plus nobles, les plus émouvants et les plus charmants, nous dirions: les plus réconfortants, si la France, au seuil sacré de la victoire, avait besoin de réconfort, un des spectacles que nous voudrions montrer à tous les Français, pour les récompenser de leurs meilleurs efforts, est celui de la jeune classe 1918, dans sa vie militaire de tous les jours. Voici plusieurs milliers de nos « bleuets » en Bretagne, au petit séminaire de Sainte-Anne d'Auray. A la demande de leur commandant, nous avons eu l'honneur de leur parler, dans la grande chapelle où ils étaient réunis. La vision de cette assemblée demeure en nous comme une incomparable image de France. Les milliers de têtes si jeunes encore, mais déjà bronzées et viriles, ces regards droits et clairs, cet air de parfaite santé physique et morale, cette résolution profonde, exprimée non par des paroles et des gestes, mais par le rythme des mouvements et la correction de l'attitude, tout en eux prouve à quel point la France est digne de son glorieux passé et mérite l'admiration de l'univers. Entre ces jeunes soldats et leurs officiers régnent une sympathie et une confiance sans pareilles. Ecoutons les officiers parler des soldats : « Nos petits sont admirables. » Beaucoup de ces petits ont la tête de plus que leurs officiers. Mais les officiers ont pour leurs soldats un cœur de père, plein de tendresse et de fierté. — « Tous, répètent-ils, sont excellents, tous sont irréprochables. — Voilà un mot singulièrement fort. — Il est juste. — Ce n'est pas le grand mot « irréprochable », qui nous surprend, c'est le petit mot « tous ».

Refoulement de l'ennemi. — Les Alliés marchent vers les Ardennes.

Foch, dans son offensive, entre l'Aisne et la Marne, entre la Scarpe et l'Avre, avait remporté ses premiers grands avantages en tirant parti des poches que l'ennemi venait de creuser dans nos lignes, à si grand prix.

Les Allemands travaillaient ainsi, avec l'énergie du désespoir, à leur propre défaite. En 19 14, ils avaient commis une faute grave quand ils s'étaient enfoncés dans des trous. En 1918, ils ont commis une faute plus grave encore, le jour où ils en sont sortis.

Dès lors, Foch qui les tenait ne leur laissa ni trêve ni merci. Il disait, avec sa pittoresque brièveté de grand soldat : « Nous allons enfin rendre tout son sens au mot accrochage » !

Depuis la mer du Nord jusqu'à la Moselle, il multiplia et développa sesattaques. Bataille immense qui, par ses péripéties sériées ou concomitantes, par ses éclatantes préparations ou ses surprises form dables, par ses amples mouvements

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ou ses coups saccadés, en un mot par sa variété dans son unité, constitue un chefd œuvre de l'art militaire I

L'ensemble du plan était la logique et partant la simplicité même.

Premièrement : relouler l'ennemi sur la ligne Hindenburg, rempart immense, établi depuis Dixmude jusqu'à la Meuse, et dont les retranchements, les fortins, les reseaux de fils de 1er barbelés, les ouvrages combinés savamment, s'appuyaient sur des bastions tels que Lens, Quéant, Cambrai, Saint-Quentin, La Fère, puis s'étendaient vers le nord de Reims, puis traversaient la Champagne et l'Argonne : prodigieux système de défense, consolidé, en arrière, par trois de nos plus illustres villes françaises que Hindenburg appelait ses piliers : Lille, Laon, Metz!

Secondement : inquiéter l'ennemi dans ses communications, le menacer d'encerclement, lui faire sans cesse sentir de près cette manœuvre de tenailles, qui avait si rapidement changé son avance tumultueuse en incontestable défaite.

Ainsi, devait-il nécessaiiement évacuer son inexpugnable rempart et s'offrir, en rase campagne, à un duel dont l'issue ne pouvait plus être douteuse.

Pour le 3i août, les armées allemandes étaient revenues aux positions d'où elles étaient sorties le 21 mars, « à la conquête de la paix ». Que de pertes, depuis lors, elles avaient subies, en prisonniers, en canons, en matériel de toute nature ! Parcs et établissements de guerre avaient été abandonnés. Leurs effectifs « baissaient à faire peur ». Bataillons réduits à trois compagnies ne comptant pas même 5oo fusils.

Ludendorff avait fait établir une position de repli, la position Hermann. Elle partait d'Ecloo, près de la frontière hollandaise, longeai c la Lys entre Deinze et Courtrai, passait à Tournai, à Valenciennes, à l'ouest de Guise et à l'est de la Fère. Là, elle retrouvait la position que l'ennemi avait préparée, en 191 7, sous le nom de position Hunding-Brunhilde, laquelle suivait la Serre, suivait l'Aisne, jusqu'au sud de Vouziers, et gagnait, à Consenvoye, sur la Meuse, les positions si puissantes construites en face de Verdun. Dans la pensée du Premier Quartier-Maitre Général, une troisième position de repli pouvait aller d'Anvers à Consenvoye par Bruxelles, Charleroi et la Meuse.

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