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PINON. — LES RUINES DU VILLAGE

(Section photographique de l'Armée,)

mètres à l'est et à l'ouest de Reims. Il cherchait un appui sur la Suippe et sur l'Arnes.

Brimont et les hauteurs de Moronvillers, c'est-à-dire les observatoires d'où il avait martyrisé Reims, tombaient en notre pouvoir. Bientôt, nous cernions et nous enlevions Nogentd'Abbesse. Sans cesser de talonner les fuyards, nous entrions, le 7 octobre, à Saint-Etienne et à Berry-au-Bac. Le second pilier d'arrière du système de défense auquel Hindenburg attachait son nom, allait céder : Laon.

Entre l'Oise et l'Aisne, Mangin avait attaqué, le 28 septembre. Il occupait la forêt de Pinon et le fort de la Malmaison. Même succès, au nord de Vailly, Même succès, entre la Vesle et l'Aisne, où nous capturions près de 2000 hommes.

Mais quel spectacle offrait cette terre de France qui, jusqu'à la Guerre du Droit, avait été l'image du labeur le plus fécond et le plus heureux! Sur l'Ailette, comme sur l'Aisne, comme sur la Somme, les chemins étaient déloncés, les ponts détruits, les arbres abattus, les villages anéantis, le sol lui-même ravagé jusqu'en ses entrailles.

Région où le martyre avait pris toutes les losmes ! En certain endroit du front,

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l'ennemi avait transporté à l'avant la population des villages plus éloignés. Il voulait, de cette populat.on, se faire un bouclier. Ainsi, à la fin de la guerre, il continuait à user des procédés effroyablement lâches qui avaient déshonoré son entrée en campagne. Les pauvres gens, évacués pour un supplice nouveau, continuaient à subir le supplice ancien : la faim. Tout à coup, nos troupes arrivèrent. C'était la délivrance sacrée. Ces pauvres gens crièrent : « Vive la France ! » et se retirèrent dans les maisons en ruines. Nos troupes se mirent en devoir de préparer leur repas. La flamme où bouillaient les marmites était-elle trop vive? Les cuisiniers songeaient-ils à la victoire plus qu'à la cuisine? Le fait est que quelques marmites de légumes reçurent un coup de feu de trop. Les provisions ne manquaient pas à

LA LIGNE IlIN'DENBl'HG PRES DE REIMS.

(Photo Champagne.)

notre armée. On remplaça les légumes un peu brûlés par d'autres qu'on fit cuire plus doucement. Après le repas, comme nos soldats allaient jeter à terre le contenu des premières marmites, un officier dit :

— Peut-être cela pourrait-il servir à ces pauvres gens pour leurs bêtes ? Portezleur cela.

Aux premiers mots de cette offre, on vit sortir de la maison voisine, puis de toutes les maisons du village, en un tragique silence, des enfants, des femmes, des vieillards, larves humaines, tendant leurs mains tremblantes vers la pâture imprévue. A ce spectacle déchirant, l'officier et les soldats détournaient leurs yeux pleins de larmes, en se disant :

— Ah ! si nous avions su...

Pauvres gens aux nerfs brisés, aujourd'hui la France sait. Elle n'oubliera jamais ce que vous avez souffert.

I0^5 '9'4- — LA GUERPE DU DKOIT

Chez les Français qui sont restés dans l'enfer jusqu'au bout, le moindre mot sur n'importe lequel ce leurs tourments soulève des nuées de souvenirs. Ce sont des récits sans fin, et que, sans fin, on écouterait, parce qu'ils révèlent des meurtrissures sans précédent. En faisant ces récits, les personnes des régions les plus diverses prennent, sans le savoir, la même voix confidentielle, voilée, haletante :

— Oui, ils nous forçaient à travailler comme des esclaves. Les femmes, les hommes, lesenlants étaient poureux des bêtes, des choses. A chaque instant, s'opérait une ratîe. Il y a eu des scènes si terribles qu'un des leurs en a pleuré. Mais il a dit qu'il n'y pouvait rien. On envoyait au travail le plus rude, des enfants hauts comme cela. Mais les enfants avaient plus de courage que nous. Quelques-uns d'entre eux souriaient même en partant. Une petite fille ajoutait : « La dernière fois, ils m'ont fait repiquer des betteraves. Mais ils n'ont pas dû en récolter beaucoup : je les cassais toutes avant de les mettre en terre. » En partant, entourés de soldats, ces braves enfants criaient : « Nous reviendrons. ». Et beaucoup d'entre eux, en effet, sont levenus. Mais dans quel état! Ils employaient les jeunes filles à couper des saules, encore des saules, car ils ava en t toujours besoin de saules français pour leurs paniers a obus. Une de nos jeunes filles fut contrainte, pour couper des saules, à rester dans l'eau jusqu'aux genoux, en plein hiver, pendant un mois. Vous entendez, pendant tout un mois! Elle a maintenant les membres inférieurs paralysés. Une autre... Ah ! mon Dieu ! en vous parlant, j'ai laissé passer la station à laquelle je devais descendre. Mais je descendrai à la suivante, et je rentrerai chez moi à pied. Il faut que je finisse ce que j'ai à vous dire. Une autre...

Nous ne pouvons pas reproduire ici ce qu'ils ont fait de l'autre jeune fille. Peutêtre est-ce à cette occasion qu'un des Allemands a pleuré. Sans doute, celui-là était d'origine danoise ou polonaise.

Tous ces récits concordent absolument, dans l'ensemble comme dans le détail. Ils sont l'humble, tragique et interminable vérité. Ce qui a trait aux jeunes filles nous est raconté, dans les mêmes termes, par la lemme d'un châtelain du Nord-Est et par un vieil ouvrier du Nord. Ce vieil ouvrier à la barbe blanche, aux yeux clairs, a conservé une vigueur de parole où les mots qu'il dénature mêlent du pittoresque.

— Ils prenaient nos pommes de terre pour leurs officiers et nous donnaient à la place des betteraves. Je veux dire des lisettes. Les betteraves, c'est ce que mangent les hommes. Les lisettes, c'est pour les bestiaux. J'ai mangé des lisettes, et comme je n'en avais qu'une par jour, j'avais toujours faim Quand je suis tombé malade, ils ont voulu m'évacuer. J'ai refusé. 7/5 me disaient : « Vous ne voulez donc pas aller en France. » J'ai répondu : « La France, c'est ici ». Ils m'auraient tout de même lait partir, parce que, dès que vous n'étiez plus bon à rien pour eux, ils ne pensaient qu'a se débarrasser de vous. Pour rester, j'ai fait semblant d'être guéri en revenant à mon travail. Et )'ai été guéri réellement. La volonté, c'est le meilleur des médicaments. Dommage que ce médicament-là ne se vende pas chez les pharmaciens. Celui qui la mettrait en pilules ferait vite fortune. En voyant que j'avais trouvé le moyen de rester malgré eux, ils se sont méfiés de moi et, pour m'empêcher d'aller voir des amis, ils m'ont retiré ma carte d'antiquité. Dès lors, je n'existais plus!

Rendons cette justice à l'Allemagne : elle excelle à déprimer tout ce qu'elle tient. Pour arriver à ce résultat, elle emploie une méthode qui porte bien sa marque. Tantôt elle frappe, tantôt elle caresse. Douches froides, douches chaudes, combinées non pas pour rendre la raison, mais pour donner la folie. Les chefs allemands se montraient tantôt tyranniques jusqu'à la brutalité, tantôt débonnaires jusqu'à la platitude, et, en même temps, toujours pillards au delà de toute expression française.

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