‹ 300 [i.e. Trois cents] pages: mélanges philosophiquesChapitre 14 sur 23 · CASTOR ET P01I.UX · texte numérisé non relu

CASTOR ET P01I.UX

J'appellerai Castor et PoUax les deux héros de l'histoire d'hier que je vais vous raconter aujourd'hui. Les détails de ce récit expliqueront et justifieront remploi de ces noms. Je sais les noms véri- W)le8, mais l'histoire est trop vraie pour que je puisse employer même des initiales.

Deux jeunes gens ont depuis longtemps un domicile commun ; tous deux sont peintres et travaillent d^s le même atelier. Le soir, un meuble qui toute la journée a joué le rôle de divan s'enlr'ouvre et laisse Voirie lit de Pollux qu'il récèle en ses flancs. Castoi* Va dans le monde et fait des tableaux de chevalets

Pollux vit avec des camarades, se promène et étudie les maîtres dans les musées.

On demanda un jour à Castor des nouv elles de Pollux. A ce moment, Castor s'aperçut qu'il n'en avait pas et qu'il n'avait pas vu son compagnon depuis un mois, si ce n'est un instant, par hasard, de loin en loin. Le soir, il l'attendit.

— Ah ça 1 lui dit-il, comment se fait-il que nous ne nous voyions plus ?

— J'allais profiter du hasard qui nous rassemble pour te faire la même question.

— Ce n'est pas un hasard ; je t'attendais.

— Eh bien ! voilà la raison, mon ami.

Et Pollux raconta comment il avait rencontré dans le monde une femme ravissante, un aDge, eto*, et

comment il en était arrivé à passer une partie de ses soirées avec elle et à resterai tard, que cela ne valait pas la peine de rentrer.

— Mais, dit-il, la belle n'est pa3 libre, et ce n'est guère que tous les deux jours que je puis la voir. Cette histoire explique que nous ne nous voyions pas pendant la moitié de la semaine. Mais tu as sans doute de ton côté une autre histoire qui dise pour*» quoi les soirs où je rentre je ne te rencontre jamais* Bst-ce que tu ne demeures plus ici 7

-» Oh ! moi , je i»§ promèD^f j'aime beaucoup à

me promener la nuit. Et puis je joue aux: dominoi

ayçc des amis. Ma foi, quand il est trop tard, Jq fais

cb^î mu wmme tu îm m, jô m^ aontente d'uo diva».

•^ Tou» le* deux jours ?

-^ C'eutrà'dire que tu m t'm aperçois que tous lê§ diçui: jours* -*«- C'est Trai. Tu ne ior» pa« aujourd'hui 1

— Non. Et toi ?

— Moi oon pluf ; on m'ft eougédié pour quelques jouri.

— Moi, j'ai à travailler ; je veux me lever de bonne beure, et je «uppeuds momentanément les parties de dominos.

-' SaiS'tu l'effet que tu produis nur moi ?

-Qufileffiet?

— Celui d'un hypocrite, plus heureux que tu ne veux Tavouer. Je crois que, comme CajBtor et Pollux, Qou$ passions alternativement un jour au ciel et un jour sur la terre ; c'est pourquoi nous ne nous ren» controns plus* Je ne me figure pas un ciel où on joue m% dominost

-«^ C'est que tu oublies qu'en jouant aux dominos CD fume et on boit de U bière.

— Tant mieux ! pourvu que tu aies ton ciel , je suis content.

Au bout de quelques jours. Castor disparut le soir et ne rentra que le lendemain. Le lendemain, ce fut le tour de Pollux. Pollux rentra le matin de meilleure heure qu'à l'ordinaire. Il s'était aperçu à l'aube que, par un étrange quiproquo , il avait endossé la veille le paletot de Castor au lieu du sien, et il voulait le remettre en place avant le réveil du légitime propriétaire.

Une circonstance singulière l'avait empêché de reconnaître plus tôt la substitution : la veille au soir, comme il était arrivé devant une petite porte d'une certaine petite maison, au coin d'une petite rue déserte, sa main avait machinalement cherché la clef de cette porte qu'il savait avoir dans sa poche. La main deux ou trois fois avait glissé sur le paletot sans réussir à entrer dans une poche dont elle croyait cependant bien savoir le chemin. Enfin il trouva la poche, et dans cette poche une clef qu'il présenta à la serrure: elle s'y adapta et ouvrit la porte. Il remit la clef dans la poche et entra dans la maison. Le lendemain matin, au premier étonnement que lui causa l'aspect du paletot de Castor succéda un étonnement plus grand, en se rappelant qu*il avait trouvé sa clef

à lui dans la poche de ce paletot. Il regarda la clef, c'était bien la sienne ; il rentrs^ en toute hâte pour éclaircir ce point. Castor dormait encore ; PoUux fit l'échange des paletots; mais, cette fois, quelle fut sa surprise quand il voulut remettre dans sa vraie poche la clef qu'il avait trouvée dans la poche de son ^i) de l'entendre, en tombant au fond de la poche, produire un son de ferraille ; elle était tombée sur une autre clef ; il les regarda toutes deux : elles étaient exactement semblables.

— Cette clef, dit-il, appartient à Castqr ; je m'explique qu'elle soit dans son paletot. Je suis sûr que le mari de ma belle, lorsqu'il est parti pour son bienheureux voyage , a fermé sa caisse avec une meilleure serrure que celle dont il se contente pour enfermer sa femme, serrure de pacotille que toutes les clefs peuvent ouvrir. Il est inutile de dire à Castor quelle serrure ouvre sa clef.

Quelques jours se passèrent. Un sofir, comme Castor s'était fort paré et allait sortir, Pollux, qui avait été toute la journée d'une très-mauvaise humeur, lui dit:

— Tu le fais bien beau , et il est bien tard pour aller jouer aux dominos. "

— C'est qu'il y aura du monde. Tu ne sors pas ?

78 f AOI0 GfellTS PAQMé

^Si trâlmeiit, je n'ai paK sommeil*.. Cepen^ dafit.«« oui... je trais me coucheri ou plutôt je vais t'àccômpaguer un bout de chemiù : attends^moi cinq mintltéS'

Att bout dé dii minutes^ Castor dit :

'^ 3e ût puiâ pas fattêudrè plus longtemps ; d'ailleurs tu u'âs pas besoin de mettre de la pommade à tes chôveui pour m'acoompagner un bout de ohe« min à on2e heures du soir.

— Je suis prêt,

Pollut était agité et né parlait pas. Après ayoir parcouru deui^ ou trois rues, Castor s'arrâta.

^ SI j*âi un conseil à te donner, dlt-11^ c'est de t'en retourner ; 0^ ^^ t'amusera pas d'avoir une longue course à faire pour rentrer quand tu vas ôtro seul ; avec cela que la nuit est d'un noir parfaite

-^ je né suis pas pressé de rentrer ; d'ailleurs je vais quelque part.

— Du même côté que moi t -^ Jusqu'à présent du moins ^

A doux rues plus loin ^ ce fut PoUut qui s'aîrèta

et dit :

•^ î'ar où vâ8-tu ?

Castor mentit et dit :

«« Je prends la première rue à droite«

— Alors, dit PoUux, séparons-nous, car je vais prendre la première rue à gauche*

II mentait aussi, chacun voulait se débarrasser de ratttre. ils se séparèrent en se donnant la main.

Pollux ne prit point la deuxième rue à gauche, mais il se dirigea sur une maison qui faisait Tangle de la quatrième rue et de celle où les deux amis s'étaient séparés. Il était, comme je Tai dit, agité et ému ; il avait eu la veille une querelle asse^ vive avec l'habitante de ce logis ; il ne pouvait se résoudre à attendre au lendemain pour offrir ou demander pardon r

Toutefois, en approchant, il pensait quil n'était pas. attendu, que peut-être les domestiques ne seraient pas couchés, etc. — Cependant, se dit-il, si elle m'aime, elle doit deviner que je ne porterai pas jusqu'à demain le chagrin de notre querellé ; elle doit m'attendre. Allons I

Il avança de quelques pas, et se dit tout joyeux, en voyant une lampe éclairer une certaine fenêtre dans la nuit sombre :— Ah ! j'en étais sûr ! elle m'attendait : c*est le signal !

H cherche la porte, puis présente sa clef à la serrure ; à ce moment, une autre clef s'y présentait de son côté, les deux clefs se rencontrèrent.

— Qui va là ? s'écria Castor.

— Qui êtes-vous ? dit PoUux.

— Tiens ! c'est toi ?

— Oui, et toi ? c'est ici que tu viens jouer aux dominos ?

— Ah ça ! il y a donc pli^sieurs locataires dans cette petite maison ?

— Je ne le pense pas.

— C'est que c'est là que je vais aussi.

' — Je le vois bien.

— Expliquons-nous.

On s'expliqua. C'était précisément dans le même ciel qu'allaient tous les deux jours PoUux et Castor. Us n'eurent pas assez d'invectives et dindignation pour ledit ciel.

— Tu peux, dit Castor, y aller si tu veux ; moi je n'y mettrai plus les pieds 1

— Je t'abandonne la place, répondit Pollux, et elle ne me reverra de sa vie !

— Méprisons-la, dirent-ils en chœur, et allonsnous-en.

Tous deux se séparèrent. Cette fois Pollux s'en alla par le chemin qu'avait pris Castor pour venir. Castor prit la route qu'avait suivie Pollux pour arriver. Quand il eut fait une centaine de pas , Castor

s'arrêta, écouta, n'entendit rien, et retourna sur ses pas en évitant de faire du bruit* « Je veux , dit-il, confondre l'infidèle ! » — Il arriva à la maison, prit sa clef et allait la mettre dans la serrure , quand il en fut empêché par la clef de PoUux, qui était revenu de son côté pour dire son fait à la perfide.

— Eh bien ! dirent-ils , entrons ensemble pour rhumilier. — Castor mit sa clef dans la serrure ; le pêne joua, mais la porte ne s'ouvrit pas. Il faut croire que la belle étrangère avait vu ou entendu

une partie de ce qui s'était passé, et avait poussé son

verrou. La porte demeura inflexible , et cette fois Castor et Pollux s'en allèrent ensemble, et passèrent la nuit à se donner des explications que je vous épargnerai.

LE PROGRÈS. — UN USAGE NOUVEAU. — LE PIÉMONT ET LES JÉSUITES. — GÉRARD DE NERVAL. — SUR L'ARGENT. — LÉGITIMITÉ

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