DEUXIÈME ANE
Et vous un incestueux, mon frère. (Il le mord.)
JUPITER
Calmez votre insolence, et allez-vous-en. (Il leur donne des coups de bâton; les ânes vont se battre derrière des saules éloignés.) Vois-tu, Vulcain, ce irne l'on dit de moi. Que serait-ce si nous écoutions les hommes ! tu entendrais hien plus encore de sottises et de méchancetés; ils s'entre-tuent pour la couleur de ma barbe; car, semblables aux ânes,
aux vautours, aux grenouilles, ils ont fait de moi un être semblable à eux, c'est-à-dire un horanie très-méchant, très-vaniteux, très-cruel.
Ils s'entre-tuent, disais-je, pour la couleur de la barbe qu'ils me supposent; ils se brûlent, se torturent pour décider si je bois le nectar de la main droite ou de la main gauche, si l'ambroisie est un mets cuit ou cru, si c'est du pied gauche ou du pied droit que je t'ai jeté du ciel ce jour que tu sais, si j'occupe le bord du lit ou la ruelle, auprès de Junon aux beaux yeux, aux gros yeux, aux yeux de bœuf (b oô pis).
VULCAIN
Et pourquoi ne pas questionner les hommes, ômon père?
JUPITER
Parce que cela m'afflige. J'avais essayé de faire de l'homme un animal plus raisonnable que les autres, et il est le plus sot, le plus méchant et le plus malheureux des animaux. Cela m'humilie de n'avoir pas mieux réussi. J'ai voulu seulement te faire entendre quelques-unes des moindres sottises que l'on dit de moi et que l'on, fait en mon honneur,
moi qui suis le maître des dieux, pour te faire prendre en patience les paroles des autres dieux à ton ésard.
Remontons, si tu veux, au ciel, après avoir regardé ce bel oiseau qui chante au-dessus de son nid, où sa femelle tient chaudement sous ses ailes les fruits nouvellement éclos de leurs amours.
Son col chatoie au soleil ; il ramasse des grains pour sa femelle et ses petits; il chante, il ne fait de mal à personne; il est heureux, il aime. Voilà comme je voudrais être honoré par toutes les créatures.
L'églantine sauvage qui s'épanouit sur le buisson ; le chèvrefeuille qui laisse retomber du haut des arbres ses suaves parfums; la mousse qui couvre de son velours vert le toit de chaume du pauvre; le rossignol qui chante dans la nuit; le poète qui célèbre les magnificences de la nature; le papillon bigarré, dont les ailes s'épanouissent au soleil comme les pétales d'une fleur; la mère qui allaite son enfant; le laboureur qui dirige ses bœufs dans le sillon, tout cela m'honore et me prie; tout
cela obéit à ma volonté et au développement des facultés que j'ai données à chacun.
Mais ceux (mot à mot : les vauriens) qui haïssent de toutes leurs forces (mot à mot : des dents et des ongles); ceux qui s'entre-tuent; les fourbes surtout, qui me prennent pour prétextes de leurs fureurs, voilà ceux qui manquent de religion ; voilà ceux qui excitent ma juste colère, et que je punirai sévèrement, j'en jure par mon frère Pluton.
J'ai reçu de M. Viennet une lettre aigre-douce, plus aigre que douce.
M. Viennet est très-fâché contre moi.
Pourquoi?
Le voici :
Dans ÏÉpître à Clio, de M. Viennet, dont je parlais avec éloge, j'ai critiqué un mot : « dégainer, » J'ai dit : « La framée passant généralement pour un javelot, on ne peut la dégainer. »
M. Viennet me demande :
« Êtes-vous bien sûr, monsieur, de ce qu'était la framée?
M. Viennet me cite ensuite tel qui en a fait une hache d'armes, tel qui en a fait une épée à deux tranchants, etc.
« Je n'ai pas voulu décider la question, ajoute M. Viennet, et, au lieu de « dégainer, » dans une lecture publique, je me suis borné à « saisir. »
» Je m'étais ravisé avant vous. »
M. Viennet est donc de mon avis; il n'est pas prudent de dire : « dégainer sa framée. »
Du reste, le Dictionnaire de l'Académie, édition de 1852 (Firmin Didot), dit : '
Framée, arme des anciens Germains.
Boiste, revu par Nodier, dit :
Framée, arme de jet et de main.
Nodier tout seul [Vocabulaire de l'Académie) : Framée, arme des anciens Germains,
Napoléon Landais :
Framée, javeline.
Bescherelles :
Framée, javelot, — épée à deux tranchants, — maillet d'armes, etc., etc.
L'opinion la plus répandue est donc, comme je le disais, que la framée était une sorte de javelot; elle ne pourrait pas davantage se dégainer si elle était un maillet ou une hache d'armes, et il n'est pas certain du tout que ces grandes épées à deux tranchants et à deux mains eussent des fourreaux.
Mais , en tous cas , puisque M. Viennet s'était « ravisé avant moi, » puisqu'il avait effacé dégainer, et l'avait remplacé par saisir, ce qui m'inquiète un peu pour la mesure du vers, mon opinion est donc conforme à la sienne. Pourquoi alors cette mauvaise humeur contre mci?
M. Viennet, qui se fâche quand on est de son avis, se fâche également quand on n'en est pas.
« Quanta votre calendrier républicain, ajoute-t-il, les plaisanteries qu'il a provoquées ne seront usées ique lorsqu'il ne se trouvera plus personne pour y voir une pensée très-élevée. Vous dites l'avoir jprouvé ; je ne saurais prendre vos assertions pour ides preuves, car une de vos guêpes m'a tué, il y a dix ou douze ans, et je crois que je me porte bien. »
M. Viennet, qui fait des fables, aurait pu remarquer qu'il nous fait jouer, à lui et à moi, précisé-
ment les rôles du loup et de l'agneau dans l'apologue de son précurseur Lafontaine.
En effet.
— Ah ! vous ne voulez pas que Clovis dégaine sa framée, dit le loup.
— Pardon, répond l'agneau; mais vous-même, si vous l'avez voulu, vous ne le voulez plus, puisque, ayant écrit dégainer, vous avez lu saisir. (Comment diable le vers marche-t-il?)