‹ 4 Diverses petites poésies du chevalier D'Aceilly Delangle. vChapitre 2 sur 12 · DE L’AUTEUR · texte numérisé non relu

DE L’AUTEUR

je dis, comme la plupart des [autres, que mes amis m’ont presque forcé à donner enfin cet ouvrage au public, je dirai vrai, et cependant on ne m’en croira peut-être pas plus que ceux qui devant moi ont mis cette raison, vraie ou fausse, à la tête de leurs livres. J’ai bien eu de la peine à prendre le parti de m’exposer à la critique universelle, et il m’a fallu bien des années pour me résoudre à en venir à l’exécution. Il n’y en a pas un de ceux que j’ai le bien de* connoître, et qui sont ensemble et

beaux esprits et gens d’honneur, qui ne m’y ait encouragé, et qui ne m’ait fort assuré que mon ouvrage seroit bien reçu; mais, quoiqu’ils soient et gens d’honneur et gens d’esprit, je n’ai pu les croire que pour ce qui les regardoit en leur particulier, et n’ai pu m’y fier absolument pour ce qui regardoit le reste du monde : j’ai bien cru qu’ils me disoient de bonne foi leurs sentiments ; mais je n’ai pas estimé qu’ils pussent me répondre de ceux des autres hommes, qui sont d’ordinaire si différents et même si bizarres. Ainsi je défère entièrement aux conseils de ces illustres personnes, mais je ne crois que de bonne sorte aux espérances dont ils ont voulu me flatter. Je laisse tout à la merci de cette fatalité, de laquelle on dit que dépend le bonheur ou le malheur des ouvrages : quelque disgrâce qui puisse arriver aux miens, elle ne passera point jusqu’à

moi; ce sont des choses qui m’ont si peu coûté, que la perte ne m’en doit pas être considérable ; et c’est un petit bien que j’ai trouvé dans mon esprit par hasard, sans y fouiller, et même sans songer qu’il y fut. Les pensées m’en sont venues, nonseulement sans contrainte, mais encore bien souvent à la foule, et il m’a semblé presque toujours que les vers se faisoient d’eux-mémes , et que les rimes nécessaires vcnoient de leur plein gré se placer justetement à l’endroit où elles dévoient être.

La diversité de pièces sur un même sujet, et la facilité de la versification, sont des preuves de ce que je dis ; et les maîtres de l’art l’ont fort aisément reconnu sans que je le dise. On me fera justice de ne pas croire que je parle ici de cette abondance et de cette facilité pour m’en glorifier, puisqu’il est vrai que je n’en parle que pour me défendre de ce que je me suis

quelquefois amusé à ce genre d’écrire, et que je ne l’aurois jamais fait si les pensées m’eussent donné de la peine en leur recherche ou en leur expression.

Si les auteurs de notre siècle ont le plaisir de vivre après la mort de tant d’illustres personnages qui les'ont précédés, ils ont aussi bien souvent le déplaisir de se rencontrer dans une mémo pensée avec ces grands hommes; et ainsi quand ils croient avoir trouvé quelque chose de bon et de nouveau, il survient quelque savant qui, pour leur en ôter la gloire et la joie, leur dit hautement que cela est dans un certain auteur grec ou latin dont ils n’ont peut-être jamais ouï parler; et c’est un chagrin qui me seroit quelquefois arrivé si je n’avois tourné la chose à mon avantage, et si, au lieu de m’en attrister, je ne m’étois réjoui de me voir assez heureux pour avoir rencontré en mou esprit ce

que quelques auteurs des plus fameux de l’antiquité avoient rencontré dans le leur.

Et dans les choses de l’esprit, non plus que dans celles de la fortune, je n’ai rien entrepris au-delà de mes forces et à quoi je ne pusse satisfaire de mon petit fonds ; c’est pourquoi j’ose dire ici qu’il ne se trouvera rien dans ce livre qui ne soit à moi. Comme l’air et l’eau sont à tout le monde, et que ce que chacun en prend pour son usage particulier lui appartient, il en est de même de certaines pensées générales qui sont communes à tous les hommes ; et quand il arrive à quelqu’un de s’en servir, celle qu’il a prise est à lui, comme cette même pensée fut à un autre qui s’en étoit servi auparavant. Quand je dis donc quelqu’une de ces choses générales, ou même quelque particulière qui soit en commerce parmi nous, je ne crois pas avoir rien pris d’autrui, parce que, si

ces choses sont vulgaires, elles sont à moi comme aux autres : et pour ce que je dis d’ailleurs, quand il se trouveroit chez tous les auteurs du monde, je puis assurer qu’il est né chez moi comme chez le premier des écrivains qui l’ait jamais dit.

J’ai mieux aimé m’arrêter à ces petits poëmes qu’à d’autres de plus grande étendue, tant parce que je les fais en me divertissant et sans aucune attache que parce qu’ils sont plus à l’usage de notre nation , qui assez souvent s’impatiente ou s’endort sur les pièces qui sont de longue haleine. La plupart du monde appelle celles-ci des épigrammes ; mais on m’obligera fort de ne me point quereller sur ce mot, et de ne point alléguer que celle-ci ou celle-là n’a point l’air, le tour, ou la pointe de l’épigramme. S’il arrive quelquefois que j’en aie fait une, et que le lecteur en soit content, je m’en réjouirai avec

lui; mais pour moi je n’ai jamais affecté de faire ni épigramrne ni autre chose.

Quand il m’est venu quelque pensée en l’esprit, je l’ai mise en vers, tels que d’ordinaire ils se sont présentés d’abord; et du recueil que j’en ai fait, j’ai formé ce livre, que j’appelle Diverses petites Poésies; diverses, parce que je ne prétends pas qu’elles soient toutes d’un même genre; et petites , tant à cause de leur peu de longueur que de leur peu de mérite.

Je scrois bien satisfait que la netteté et la clarté s’y rencontrassent partout, parce que je les aime fort et que j’ai eu dessein qu’elles y fussent; et je crois que personne ne me voudra mal de ce que la chronologie n’y est pas régulièrement observée, et de ce que, prenant les choses en confusion, j’en ai fait passer quelquesunes de l'année 1 667 avant quelques autres de l’année 1660. Et pour ce qui est

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des différentes pièces qui se trouvent ici sur un même sujet, j’estime aussi qu’on ne trouvera point mauvais que je les aie mises en différents endroits pour tâcher de moins ennuyer et de mieux divertir le lecteur.

J’aurois encore un mot à dire si je ne craignois qu’on se formalisât de l’austérité qu’on croira que j’ai pratiquée eu ce livre; mais je ne prétends pas donner au monde de nouvelles lois : ce que je fais n’est que pour moi, et il me seroit bien permis d’exercer envers moi quelque rigueur s’il étoit vrai que ce que je vais dire en fût une, au lieu que ce m’est un jeu. Je dirai donc qu’en tout cet ouvrage j’ai évité la renconti'c de deux syllabes semblables en deux mots différents, en quelques lieux qu’ils se rencontrassent et en quelque manière quelles se fissent, à moins que cette petite cacophonie me soit imperceptible-

ment échappée, et qu’avec cela tous les mots qui finissent par deux voyelles dont il se fait deux syllabes sont relégués à la fin du vers, sans qu’il s’en rencontre un seul ailleurs que dans les rimes, et je les tiens tous dans une si bonne discipline qu’ils ne se présentent jamais à moi que pour être là.

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