DocamentSy V* série, p
Avant de quitter TËgypte, M. Ferdinand de Lesseps remettait à S. A. le vice-roi un mémoire où il indiquait la' suite des travaux qui lui restaient à accomplir, et auxquels il allait se livrer.
« Lorsque le projet de vos ingénieurs, disail-ii, aura été imprimé en Europe, et lorsque les observations reçues des hommes compétents de ehaqne pays auront pu former un corps de doctrine, il sera procédé à la nomination d'une commission d'ingénieurs, connus par leurs travaux hydrauliques et choisis en Angleterre, en France, eu Allemagne et en Hollande. Cette commission donnera son opinion sur le projet des ingénieurs de Y. A., et indiquera les modifications ou les changements qu'elle croira devoir adopter. Tous les moyens seront mis^àsa disposition pour visiter l'isthme de Suez, si elle juge nécessaire de voh* les localités avant de se prononcer.
« Y. A. a voulu , dès à présent, circonscrire dans de certaines limites les études des tracés. Après avoir passé en revue les nombreux projets présentés aux gouvernements ou au public depuis plus de cinquante ans, elle laisse toute liberté d'appliquer les moyens que la science reconnaîtra les meilleurs
pour &îre eommaniquer entre elles la mer Rouge et la Méditerranée par la coupure de l'isthme de Suez, sur tel ou tel point de Tisthme, à FEsl du cours du Nil; mais elle a dédaré qu'elle n'autoriserait pas la Compagnie du grand canal maritime de Suez à adopter un tracé qui aurait pour point de départ la c6te de la Méditerranée à TOuest de la branche de Damiette et qui traverserait le cours du Nil.
c Ce sera seulement après l'adoption du tracé de communication des deux mers, et lorsque tous les avantages et toutes les obligations de ceux qui pren dront part à l'entreprise seront bien déterminés , que les capitalistes et le public seront appelés à souscrire des actions, et que les représentants des intérâsés décideront en dernier ressort sur toutes les questions se rattachant à l'administration, à l'exécution et à l'exploitation de l'entreprise'. »
Ce programme que se traçait à lui-même M. Ferdinand de Lesseps, il y a trois ans et demi, a été fidèlement observé. La marche indiquée a été suivie pas à pas et sans autune déviation, immense
: 1. BoGumenti,* l** sérto, p. 310 et saiv.
avantage qui n'appartient qu'aux gens qui savent à l'avance se marquer nettement le but qu'ils veulent atteindre.
M. Ferdinand de Lesseps avait donc deux enquêtes à faire : l'une scientifique et l'autre commerciale. Il y a consacré ses efforts les plus énergiques , et il les a faites toutes les deux avec le succès que chacun sait et que nous allons tout à l'heure raconter. Ce sont des odyssées qui ne laissent pas d'avoir un vif intérêt.
Le premier soin de M. Ferdinand de Lesseps à son retour en Europe, en juin 1855, fut de seren* dre en Angleterre, où il savait qu'il existait quelques préventions contre le projet. Il s'empressa de donner à tous ceux qui désirèrent alors être informés les renseignements propres à éclalrcir les circonstances morales et matérielles de l'entreprise, et il fit même à Londres une publication contenant les principaux documents de l'affaire. C'est du reste une attention que M. de Lesseps n'a cessé d'avoir envers la nation anglaise pour toutes les publications qu'il a faites; et souvent elles ont paru en anglais assez longtemps avant d'avoir paru en français.
Durant ce premier voyage, M. Perd, de Lesseps reconnut qu'en général les hommes éclairés qu'il
eut rhonneur d'entretenir, n'admetlaient pas qu'un événement qui serait profitable aux intérêts du monde entier, pût nuire à la puissance ou aux rela* tions commerciales de FAngleterre, Ils écartaient loyalement toute idée d'une opinion préconçue contre le projet; Us affirmaient au contraire que, s'il était exécutable, leur pays n'aurait qu'à y gagner, et ils eussent regretté que l'on pût penser en France que ce qui ferait le bien des autres nations ne dût pas également fidre le bim de l'Angleterre. H. de Lesseps rencontra donc peu d'opposants ; et même leurs objections ne lui paraissaient p^s de nature à devoir faire présager une longue résistance. EHes portaient sur l'impossibilité matérielle de l'exé* cution; et à cela, il répondait que si le canal était impossible, il n'y avait point à s'en préoccuper, puisqu'alors on ne l'exécuterait point; sur le retard que le canal pourrait apporter & l'acbèvement du chemin de fer du Caire à Suez, et à cela, Son Altesse le vice-roi répondait en décrétant le tronçon du Caire à la mer Rouge, en même temps qu'il décrétait le canal de Suez ; sur la masse des ouvriers européens que l'exécution du canal attirerait en figypte, et à cela, on répondait qu'il n'y aurait que des Fellahs ; sur les changements qu'amènerait dans
l'équilibre commercial du monde Touyerture de l'isthme de Suez, et à cela, on répondait que l'Angleterre n'avait à craindre la concurrence de personne et qu'elle profiterait plus qu'aucune autre nation de la facilité des relations nouvelles; enfin, sur Topposition du gouvernement turc , el à ceb, M. Ferd. de Lesseps répondait par l'accueil si bienveillant qu'il venait de recevoir à Gonstantinople.
Du reste, M. Ferd. de Lesseps proposait de consulter, s'il en était besoin, la Compagnie des Indes, les négociants de l'Australie, de Singapour, de Madras, de Calcutta et de Bombay, le commerce de la Cité, les armateurs de Londres et de Livarpool, les manufacturiers de Manchester, les propriétaires de mines de fer, les fabricants de machines, la Gom* pagnie péninsulaire et orientale de navigation h vapeur, lés administrateurs des banques et des grandes entreprises industrielles,les chambresde commerce, les propriétaires des bassins houillers, etc., etc., etc. En s'adressantà leurs intérêts, û pouvait, disait-îl, s'en rapporter à leur jugement.
Enfin il ajoutait :
c La prospérité de l'Orient se rattache aujourd'hui aux intérêts de la civilisation en général, elle roeil-
leur moyen de travailler à son bien-être en même temps qu'à celui de Thumanité, c'est d'abattrç les barrières natareUes qui séparent encore les hom* mes, les races et les nations. La guerre et le commerce ont civilisé le inonde. La guerre aura fait son temps après le suprême effort auquel nous assistons ; le commerce seul poursuivra ses conquéles. Préparons-nous à lui ouvrir une nouvelle route. Ce but peut être recherché et atteiut, suivant les expressions d'un homme d'Ëtat qui est en même temps un grand écrivain*, à travers les orages et les ténèbres de la guerre.
• Rapprochons de l'Europe les populations de rOcéanie, de l'Australie, de la Chine, des Indes et de l'Afrique ; faisons-les participer aux bienfaits de la civilisation.
« Pour mener à fin cette grande entreprise, nous faisons appel à tous les hommes de cœur et d'inlelligence, car elle est digne de leur zèle et de leurs sympathies; nous invoquons l'appui de tous les hommes politiques, parce que toutes les nations sont intéressées & l'établissement de communications nouvelles et faciles entre les deux hémisphères; enfin, nous nous adresserons aux capitalistes lorsque la certitude de l'exécution et des profits à
recueillir, déjà reconnue par des juges compétents, sera une question définitivement résolue par b science européenne ^ »
Les dispositions des classes commerciales en Angleterre à regard du canal de Suez n'étaient point douteuses, et ce qui le prouve bien ce sont les réponses que la Compagnie des Indes et la Compagnie péninsulaire et orientale de navigation à vapeur adressaient aux communications du concessionnaire.
Comme l'autorité la plus élevée qui pût être consultée sur tout ce qui concerne les intérêts des possessions anglaises dans llnde, était surtout la Cour des directeurs de Thonorable Compagnie des Indes orientales,. c'est à cette Cour que H. Ferd. de Lesseps présenta les résultats des études préliminaires. Il les présenta ensuite à la Compagnie péninsulaire et orientale, comme un excellent juge pratique en tout ce qui regarde l'influence immédiate du pnyet sur les relations actuelles avec TOrient; car les navires de cette Compagnie suivent déjà, quoique avec des lacunes et des interruptions, la route qu'il s*agit