SCENE ÏII
MÂD. MULLER, CÉCILE.
MAD. IfULLER , d Cécile qui veut se lever. Demeurez , et ne m'interrompez pas... j'avais chargé Valentin de vous inviter à reparaître au salon, où j'ai laissé M. Mac-Ormann et sod fils...
CÉCILE, avec douleur et d part. Arrivés, déjà!
MAD. MULLER, continuant. Mais j'ai songé presque aussitôt quMl convenait mieux de remettre à demain cette entrevue; et j'ai voulu vous entretenir seule, autant pour vous faire connaître les motifs impérieux qui nécessitent votre obéissance, que pour apprendre devons, jusqu'à quel point il me fautm'alarmer des injurieux soupçons que votre évanouissement a fait naître,
CÉCILE. 0 ciel ! des soupçons... et cje sont vos amis...
MAD. MULLER, avec ironie. Mes amis! ceux qui étaient ce soir
chezmoi? je plains votre erreur, car je ne m'en connais pas un seul parmi eux; et je ne prodigue pas aussi légèrement ce li^ tre, moi qui connais le monde et le méprise. Dans ce cercle, où tout-à-l'heure , tant d'hommes et de femmes faisaient bruire à mes oreilles les plus vives assurances d'un dévouement sans bornes , devineriez-vous quelles paroles amères sont venues tomber sur mon cœur? on interprétait votre distraction, votre inquiétude, votre pâleur... on disait que le départ de iVl. de Sénange en était la cause ; et ce jugement était basé sur la remarque que chacun prétendait avoir faite de ses assiduités et de sa bonne intelligence avec vous.
CÉCILE, d pari. Que je souffre !
MAD. MULLER, continuant. Horrible légèreté! jeter ainsi au hasard, et le sourire sur les lèvres, de ces propos qui tuent, qui détruisent un avenir! mais voilà le monde !.. et particulièrement celui au milieu duquel vous m'avez contrainte à rougir !
CÉCILE ,dans le plus grand trouble. Eh quoi ! vous aussi , vous pourriez croire... *
MAD. MULLER, froidement. Il y a tant d'inexpérience et de folie dans une tête comme la vôtre! et d'ailleurs, votre trouble ne décèle t-il pas la vérité?., sans doute cet homme vous aura dit qu'il vous aimait, qu'il vous trouvait belle; et coquette, et crédule comme on l'est ù votre âge; peut-être votre imagination s'est-elle laissée surprendre... Imprudente ! savez- vous qu'il n'y a qu'un seul homme auquel vouspuissez appartenir?, savez-vous qu'à ce mariage est attaché l'honneur de votre père, et que je vous maudirais, si vous respectiez assez peu sa mémoire pour refuser de remplir l'engagement qu'il a pris?
CÉCILE, à part en pleurant. Maudire! . et j'allais tout lui avouer!
MAD. MULLER, s'asseyant près de Cécile. Écoutez encore:* mon époux avait commencé sa carrière militaire à l'époque où la France énervée par ses longues dissensions , mais régénérée tout-à-coup par un baptême de sang, vit surgir de ses flancs déchirés, ces milliers de braves qui^ pendant vingt ans devaient étonner l« monde, et dont le Dieu des batailles fit presque autant de héros!.. Votre père devait à Napoléon soit grade, sa fortnne; son attachement avait grandi comme celui qui en était l'objet, son attachement lui fut fatal , lorsque trahi , abandonné par la plupart de ceux qu'il avait élevés jusqu'à lui, ce colosse de puissance fut renversé'par une arrivée de rois. Dénoncé pour ses opinions , le colonel Muller fut exilé ; et c*est en Irlande que nous allâmes cacher nos chagrins et notre misère : mais que la destinée de l'homme est bizarre ! et qu'il y a d'étrangeté dans les décrets de la providence !.. M. Mac - Ormann , riche armateur de Dublin , conçut
* Pour la scène commencer ce récit ; Votre père devait à Napoléon, etc.
bientôt une telle estime, un si vif intérêt pour votre père, qu'il l'associa dans ses entreprises; et dix ans après, lorsque nous fûmes rappelés en France, notre fortune était entièrement rétablie. Mais, hélas!., la joie d'avoir revu notre patriene tardapas à être troublée par une nouvelle affreuse: dci» spéculations que M. Mullcr avait désapprouvées, venaient de ruiner notre généreux bienfaiteur... ohîce fut alors que j'appris à estimer doublement l'homme à qui mon sort était uni, car il ne se contenta pas d'aider son ami par la restitution d'une partie des biens dont-il lui était redevable ; pour le rassurer encore sur l'avenir de son fils, il s'engagea d'honneur, à vous donner à lui, dès que vous auriez atteint votre dix-septième année: depuis, ftl. Mac-Ormann parvint à rétablir ses affaires , et mon époux mourut en me faisant jurer de tenir son serment... (-5^ levant.) L'époque est arrivée, le fils de notre ami vient réclamer la promesse faite par votre père, aujourd'hui dans la tombe; jugez et prononcez vous-même si, aucune considération, aucune faiblesse, peuvent l'emporter sur le devoir sacré que nous avons toutes deux à remplir?..
CÉCILE, tombant aux genoux de sa mire. Madame, au nom «lu ciel.
MAD MULLER , du ton Le plus résolu. Au nom de votre père , il faut obéir .. demain vous serez la fiancée de sir Edouard Mac Ormannn.
Le bruit d'une sonnette qu'elle vient d'agitçr,
a fait accourir Agathe. Elle recomaiande
Cécile à. ses soins , et sort.