SG£N£ PREMIERE
VALENTIN, AGATHE, Domestiques»
Ati lever du rideau Agathe est occupée à coudre des draperies; les autres domestiques nettoient ou rangent des meubles , un lustre, etc.
VALENTm. Eh bien, Agathe, avez-vous fini?
AGATHE. Soyez tranquille, M. Valcntin, ce n'est pas après moi qu'on attendra.
VALENTIN, se tournant vers les domestiques. Et vous autres ?.. ce lustre, ces candélabres, ce tapis à mettre... ces draperies à placer... [Regardant sd montre.) Cinq heures!., vous verrez que le monde va venir et que rien ne sera prêt!., certes, ce n'est pas que je craigne d'être grondé par madame, mais je m'en voudrais tellement de lui causer la moindre humeur aujourd'hui!., je suis sûr qu'elle est si heureuse! si contente!
AGATHE. Singulier contentement ! . je viens de la voir il n'y a qu'un instant, et son air était aussi sérieux que de coutume.
VALENTIN. Qu'est-ce que cela prouve? ne peut-on ressentir de la joie , sans le manifester par des rires ?. . parbleu ! moi aussi je suis fort content, et vous voyez bien que je ne ris pas.
AGATHE. Ecoutez, M. Valentin , ce n'est pas pour mal parler de madame, mais tout en elle, est vraiment bien extraordinaire. Je vous le demande, conçoit-on une femme à qui les occupations de ménage et les soins de famille sont pour ainsi dire étrangers?., une femme riche et assez jeune encore, qui n'aime ni le monde, ni les bals, ni les spectacles? pour qui la coquetterie n'est rien?., et cette sévérité, cette froideur qu'elle montre pour sa fille, cette chère mademoiselle Cécile, si douce! si intéressante!., vous conviendrez...
VALEMTIIV, l'interrompant. De trois choses : la première que vous êtes une brave et honnête fille, mais que vous vous mêlez de ce qui ne vous regarde pas ; la seconde, que vous jugez mal. ..
AGATHE, piquée. Et la troisième?..
VALENTIN. Que madame n'est pas une femme comme les au-? très, et que vous ne la connaissez pas assez pour pouvoir l'apprécier ce qu'elle vaut. Moi qui suis auprès d'elle depuis plus de vingt ans ; moi, vieux troupier qui ai renoncé à mes galons de sergent pour suivre son époux, dont la Restauration paya les services par l'exil, je l'aime, je la respecte comme chacun est forcé de le faire, lorsque l'on sait quel mérite supérieur la distingue. Sa tendresse pour ses enfans est peu expansive, c'est vrai; ses goûts sont sérieux, son caractère bizarre, son ton sévère et brusque même parfois, j'en conviens aussi; mais tout cela s'explique par le genre de vie qu'elle a si long-tems menée. Mariée à dix-sept ans, au colonel Muller qu'elle suivit dans les camps; connaissant à peine le monde et ses plaisirs, n'éprouvant d'autres impressions que celles auxquelles il était lui-même accessible, son âme se trempa pour ainsi dire sur la sienne, et elle acquit bientôt en échange de ses habitudes et de sa faiblesse de femme, les qualités solides qu'on distinguait en lui : ainsi son jugement est sûr, sa volonté ferme, son courage à l'épreuve, et sa parole surtout est sacrée. Le motif de l'arrivée du personnage qu'elle attend aujourd'hui , en est certes une grande preuve!
AGATHE. Si Ppn juge cet étranger par la réception qu'on lui prépare, il faut que ce soit quelqu'un de bien important!
VALENTm. M. Mac-Ormann?.. mon Dieu non ! c'est tout simplement un riche commerçant de Dublin; mais c'est un si excellent homme!., en voilà un, qui s'est montré l'ami de mon brave colonel?., aussi cela me fait un plaisir de le revoir!., avec cela que celte circonstance va nous ramener à Bayonne, du moins pour quelques jours , le frère aîné de mademoiselle Cécile, mon petit Frédéric, que j'ai porté dans mes bras; à qui je faisais toujours peur, lorsqu'en le faisant trotter sur mes genoux, je lui racontais les batailles auxquelles je me suis trouvé avec son pauvre père... mon petit Frédéric, qui est maintenant au moins aussi grand que moi... c'est ça un gaillard à qui le bonnet à poil des grenadiers de la garde aurait joliment été! mais au grand déplaisir de sa mère , comme au mien, il a préféré la chicane, et est entré, depuis un an, chez un notaire à Dax.
AGATHE. C'est un bien bon jeune homme, à ce qu'il parait! et mademoiselle Cécile m'en parle si souvent, que j'éprouve un vif désir de le voir. Vous êtes sûr qu'il viendra, n'est-ce pas?
VALENTIN. Très sûr ; d'ailleurs sa présence est nécessaire ; et
c'est mon filleul Jérôme , qu'une affaire appelait justement il y a deux jours i\ St-Jean-de-Luz, qui a dû lui remettre çn passant, une lettre de sa mère.
AG/VTIIE. M. Jérôme?.. Ah! voilà encore un aimable garçon!
VALENTix. Je le crois bien!... un fameux sujet, allez!... Et c'est qu'il a un esprit!... une instruction!... dame, il a été au Lycée... mais comme il est simple , modeste !.. avec la moitié de ce qu'il sait, il aurait pu réussir dans les états les plus difficiles et les plus honorables; eh bien! il ne l'a pas voulu. Mon père était artisan, me disait- il un jour, je me ferai artisan, parce que je l'estime trop pour vouloir m'élevcr au-dessus de Jui... Ah! c'est que c'est un philosophe, un sage, que monsieur mon fdleul! et il s'est fait tout simplement armurier.
AGATHE. Oh! je l'aime bien, moi; il est si réservé, si honnête!., eh puis, ce qu'on m'a raconté qu'il avait fait pour notre jeune maîtresse...
VALENTIN Oh ! cela , la pauvre enfant peut bien dire que sans lui... et tenez, ce que c'est que de parler des gens, justement le voici...
SCEIVE II.
Les Mêmes, JÉRÔME.
JÉRÔME, à Valentin. Bonjour, parrain...
LES DOMESTIQUES. Salut , M. Jérôme.
JÉRÔME. Bonjour, mes amis...
11 salue Agathe qui cherche à se faire remarquer de lui.
VALENTIN. Ah ça, tu as vu ce cher Frédéric, et il t'a promis. ..
JÉRÔME. Qu'il serait ici ce soir : maintenant que je me suis acquitté de ma commission, je repars et vous fais mes adieux.
VALENTIN. Comment tes adieux?
JÉRÔME. Oui, mon bon Valentin, je quitte Bayonne, aujourd'hui même. Mon bourgeois, M. Tissier, me fait traiter avec son beau-frère, d'un Tonds à Saint-Jean-de-Luz. Et comme le prix de celte vente , et surtout le mode de paiement qui m'est offert, présentent de grands avantages, j'ai accepté, et nous terminons demain.
VALENTIN. Mais tu ne m'avais rien dit de tout cela?
JÉRÔME. Vous savez que je suis assez prudent; il fallait que je visse les choses par moi-même ; que je consultasse aussi ma bonne mère... tel était le but du court voyage que j'ai fait, et
je puis enfin vous annoncer cette nouvelle, parce que je suis entièrement décidé.
VALENTm. Allons, je t'en fais mon compliment; te voilà lancé; quand on a ton talent, ton activité, qu'on est aussi bon fils, et qu'on mène une aussi bonne conduite que toi, on fait toujours son chemin... il y a un bon Dieu pour les honnêtes gens , comme dit le proverbe.
AGATHE. Là, VOUS voyez que j'ai fini, M. Valentin.
VALENTilv. Fort bien... {Àuœ domestiques.) Allons, attachez cela promptement, vous autres.
JÉRÔME. Eh 1 mais, je n'avais pas remarqué tous ces prépara^ tifs.
VALENTIN. Oui, oui, nous recevons aujourd'hui grand monde. (Plus bas.) Il s'agit d'un mariage pour mademoiselle Cécile.
JÉl^OME , vivement. Un mariage!., sans doute avec ce jeune capitaine que j'ai vu si souvent ici ?. . je crois effectivement m'être aperçu...
VALENTIN. M. Henri de Sénange ? lui qui, sans ton dévouement, la laissait périr, le jour de cette fatale partie sur l'eau?.. Ah ! par exemple ! on songe bien à lui !.. l'homme à qui sa main est promise, est le fils d'un ancien ami de mon colonel ; un jeune Irlandais que nous attendons ce soir avec son père.
JÉRÔME, déguisant son émotion. Et la santé de mademoiselle Cécile est donc tellement bien rétablie...
XALE'HTm, d'un air de doute. Hum ! madame 3Iuller le croit, les médecins l'espèrent, et je n'ose pourtant m'en flatter! Depuis la cruelle maladie qu'elle a faite, à la suite de cet événement qui faillit nous l'enlever, il y a sur ses traits , jusque dans sa voix même , une expression de souffrance qu'elle cherche vainement à déguiser, et qui ne laisse pas que de me donner de graves inquiétudes.
JÉRÔME, d part. Pauvre jeune fille!
VALENTIN, se tournant vers tes domestiques. Eh bien, tout n'est pas encore terminé?., mais, corbleu ! dépêchez-vous donc! et comme c'est arrangé avec goût!.. Ah! si j'étais plus ingambe!..
JÉRÔME. Voulez-vous que je leur donne un coup de main?., ce ne sera pas long, allez...
VALENTIN. Ah! brave garçon que tu es!., cela fait qu'au moins je pourrai m'occuper d'autres soins ; car l'heure s'avance tellement... je m'en rapporte à toi... Philippe, et vous, Agathe, venez avec moi : il ne manque pas encore d'ouvrage, par là.
Il sort avec eux.
SGEIVE III.
JÉRÔME, quelques DoMESTiQtES , puis après CÉCILE.
JÉRÔME, auœ domestiques, en montant avec eux sur une échelle double f et leur indiquant comment ils doivent placer les draperies. Tenez, mes amis, je crois que de cette manière ce serait peutêtre mieux : comme cela... vous voyez, c'est plus léger, plus élégant, n'est-ce pas.^
CÉCILE, qui entre et V aperçoit. M. Jérôme, ici?.. JÉRÔME, descendant et venant au-devant de Cécile. Pardon, mademoiselle , si je suis surpris par vous en cet état, mais ces braves gens étaient tellement pressés, et je les ai vus dans un si grand embarras, que pour être agréable à mon parrain...
CÉCILE. Ah ! c'est trop d'obligeance , et je vous en veux presque d'avoir pris cette peine. Ma mère reçoit aujourd'hui, à ce qu'il paraît; restez IVl. Jérôme, c'est moi qui vous invite, et je suis sûre de son approbation.
JÉRÔME, avec embarras. Merci, mademoiselle, je ne puis accepter cet honneur... l'obscurité de ma position...
CÉCILE, vivement. Que dites-vous, avec l'éducation que vous avci reçue, pouvez-vous être déplacé quelque part?., et d'ailleurs, avez -vous donc oublié déjà, combien en me sauvant, vous avez acquis de droits à ma reconnaissance et à celle de ma famille ?
JÉRÔME, de même. De la reconnaissance! et n'ai-je donc pas été suffisamment payé par le bonheur même que j'ai trouvé dans cotte action? Ah! je rougis encore, quand je pense que cet officier qui logeait alors chez vous, me présenta sa bourse pour prix du service que je venais de vous rendre!., vous ne m'avez pas offert d'argent, vous, mademoiselle, mais quand vos yeux se sont r'ouverts, vous m'avez pris la main en me disant : Bon Jérôme, je vous dois la vie, mon cœur s'en souviendra toujours... à la bonne heure, voilà une récompense!., et c'est la seule que j'aie voulu accepter.
CÉCILE, avec amitié. Eh bien , demeurez donc... pour me faire plaisir.
JÉRÔME. Oh! pour cela je voudrais vous obéir, alors!., mais quelques préparatifs nécessaires à un départ très prochain. CÉCILE. Un départ?
JÉRÔME. Oui, mademoiselle; il m'en coûte de quitter cette ville, mais ce changement peut améliorer ma situation, me permettre de rendre plus heureux les derniers jours de ma mère, et je ne saurais hésiter, elle est si bonne, ma vieille mère! j'en ai reçu tant de preuves de tendresse, et j'ai moi-même pour elle tant d'attachement et de respect!
CÉCILE, essuyant les larmes quiroutent dans ses yeux. Que vous êtes heureux, M. Jérôme ! avoir une mère dont le cœur comprenne le vôtre, dont l'amour réponde à votre amour!., oh! que j'envie votre sort, moi qui n'ai jamais connu ce bonheur !..
JÉRÔME, m'^wienf. Est-il possible! comment, mademoiselle...