SCENE IX
CÉCILE, AMÉLIE, Une SerTanle.
AMÉLIE, s' adressant à une servarite qui la précède et sort presqu* aussitôt. Il suffit, j'attendrai son retour. (Reconnaissant Cécile.) Que Yois-je, Cécile Muller!..
GÉQILE, de même. Amélie!..
AMÉLIE. Oh! riieureuse TtnconXvt\ [Elle s'embrassent.) ^sice que tu habites ce pays ?
CÉCILE. Non, je crois même n'y rester que peu de tems.
AMÉLIE, Ah ! tant pis, j'étais déjà si contente!., mais comme tu es embellie depuis ces deux ans que nuus ne nous sommes vues!., et Delphine, et Sophie , que sont-elles deyenues ?
CÉCILE. Je ne sais : quelques semaines après ton départ de cette pension de Paris, où nous passâmes de si douxinstans, je fus aussi rappelée par ma mère, et depuis cette époque tout ce qui tenait à cet heureux tems m'est devenu étranger. Mais toi quel est ton sort?
AMÉLIE, soupirant^. II n'est pas à envier , ma bonne Cécile!
CÉCILE. Tu as des chagrins?., chère Amélie! si je pouvais les partager.
AMÉLIE. Oh! non... mais en te les confiant, cela me soulagera, moi; et d'ailleurs ce récit ne te sera peut être pas inutile, car il renferme une bien cruelle leçon! — Veuf depuis plusieurs années, mon père attendait avec impatience que je fusse en état détenir sa maison; ce moment arriva: pauvre père, combien j'ai peu répondu à sa tendresse!., dans les sociétés que nous fréquentions, je ne tardai pas à devenir l'objet des soins assidus d'un jeune homme. Quelques avantages phisiques, un nom honorable, un état qui, dans nos provinces surtout, flatte l'orgueil des femmes, mais plus enco're ce langage dont le charme est magique à l'oreille d'une jeune fille; cette puissance des premiers mots d'amour qui viennent vibrer à l'âme, tout cela fut un enchantement contre lequel vint se briser ma trop faible expérience.
CÉCILE, à part. Comme moi!..
AMÉLIE, continuant. Peu satisfait des renseignemens qu'il avait pris, mon père voulut me détourner de cette passion , mais je fis tant que je vainquis sa résistance, et je fus mariée. Hélas! que n'ai-je suivi ses conseils!., bientôt, mou époux reçut l'ordre de partir... mais après huit mois entiers de silence, sais-tu quelles nouvelles me parvinrent ?.. je découvris, mais à n^n pouvoir douter, qu'une partie de ma dot était dissipée, cf que d'autres amours l'avaient distrait de mon souvenir.
CÉCILE. Pauvre Amélie 1
AMÉLIGj continuant. Dèjii vieux et infirme, Tauteur de mes jours ne pfit supporter ce chagrin; il mourut dans mes bras en maudissant sa faiblesse... quanta moi, seule et presque sans ressources, n'ayant plus d'autre espoir que celui de mouriraussi, ou de ramener l'infidèle , je me décidai à venir le rejoindre. Je savais qu'il devait changer de garnison, je le devançai dans cette ville; et juge de mon effroi, de ma douleur, lorsqu'hier, quelques heures après son arrivée, le hasard fit tomber dans mes mains cette lettre qui lui était adressée.
CÉCILE, d part. Quel étrange rapprochement... Je n'ose plus l'écouter...
AMÉLIE, Usant rapidement une lettre qu'elle tient de fÀrerde son sein. « Monsieur, trompée, abandonnée, par vous, une mal- » heureuse jeune fille s'est confiée à son frère. ..
CÉCILE, avec accablement et d part. Plus de doute!
AMÉLIE , continuant d tire. «Je vous attends demain àsixheuaresdu matin, à l'hôtel de France, où je viens de descendre wsous le nom de Derval ; j'aurai des armes pour venger mon in- ■ jure, si vous manquez d'honneur pour réparer votre faute. »
CÉCILE, qui, pendant la lecture de ce billeta donné les marques de la plus vive agitation. Grand Dieu! un duel! oh! non, non, c'est impossible!..
AMÉLIE, avec véhémence. N'est-ce pas que c'est impossible?., mais ce rendez-vous manqué grâces à moi, peut avoir lieu ce soir, demain; et qui me dit que la démarche que je viens faire auprès de cet homme, aura le succès que j'en espère ? car ma douleur ne me rendpas insensibleà la sienne; je comprends son désir de vengeance, et contre un tel motif, de quel poids pourront être mes prières et mes larmes !
CÉCILE, gravement préoccupée. Eh bien !... ne le vois pas... je le déciderai à partir aujourd'hui même...
AMÉLIE, avec surprise. Toi?..
CÉCILE, continuant de même. Oui , je te le promets; jusque là... trouve seulement un moyen,un prétexte quelconque pour qu'Henri...
AMÉLIE, très vivement, Henri, dis-tu ?.. comment peux-tu savoir... je ne te l'ai pas nommé.
' CÉCILE , suffoquant. Non, mais moi je l'ai reconnu, car cet homme que tu viens supplier, c'est mon frère.
AMÉLIE, avec douleur et vivement. Qu'entends-je ?.. oh ! non, l'impression seule du récit que je viens de lui faire... Cécile, ne me laisse pas cette idée, elle serait trop pénible; ah! dismoi que cela n'est pas vrai?
CÉCILE, avec force ci amertume. Cela n'est pas vrai !.. mais tu
ne \ois donc pas ma pâleur,? mes traits n'offrent aucune traces des angoisses que j'éprouve?., tu ne lis pas la honte sur mon front?., et pourquoi douter? . cet homme a qui lu dois les maux, ne se nomme-t-il pas Henri de Sénange?... eh bien! qu'y a-t-il d'étonnant que le sort m'ait jetée sur son passage, et que je sois devenue l'une de ses yictimes?.. Insensée qui se plaignait à plus misérable qu'elle!., car tes droits sont sacrés, à toi, tu es mariée , et le monde n'a pas à te reprocher ton malheur! Mais moi, moi pauvre créature, qui n'avait qu'une seule espérance et à qui tu viens de l'enlever; moi, déjà maudite , et pour qui le sang d'un frère va peut-être couler, comprends-tu bien quel est mon désespoir?., pourtant ce sort horrible je ne l'ai pas mérité, car ainsi que toi, je n'ai pas volé au-devant de la séduction, je ne l'aime pas, moi, cet homme, je ne Tai jamais aimé!..
AMÉLIE, avec une vive Joie. Est-il possible? ah! que j'ai besoin de te croire !.. mais alors par quelle fatalité...
CÉCILE, avec force et désespoir. Ah ! c'est épouvantable ! je n'ai pas même pu me soustraire au danger: je ne le connaissais pas... se parjurer pour tromper une pauvre fille! lui dire qu'on l'aime et la flétrir!. .et cet homme est revêtu des insignes de l'honneur !..( Avec un rire sardoniqae). Ah !... ah !.. Amère dérision ! un lâche qui trahit l'hospitalité, deshonore un enfant sans défiance et se rit des devoirs et des sermens les plus saints !.. [Suffoquant. ) ô ma mère, pardonne s'il m'échappe un reproche, mais je souffre tant, que-c'est la douleur qui me l'arrache !.. si tu avais veillé sur moi, si ton cœur m'avait été ouvert, je ne serais pas réduite à cet excès de désespoir : mes inquiétudes, mes projets, mes pensées les plus secrètes, je t'aurais tout confié, et ton expérience m'eût sauvée... tandis que je suis perdue, perdue sans ressources... perdue! à dix-sep tans!., ô mon Dieu, mon Dieu! la mort, puisqu'il faudrait vivre avilie , oh! mais avant, par grâce, accordez-moi la vengeance!..
Elle tombe à genoax.
AMÉLIE, priant aussi. Mon Dieu, secourez-la, mais ne Texaucez pas !
Cécile veut se relever, mais ses j.imbes peuvent à peice la soutenir. Elle chancelle et perd connaissance dans les bras d'Amélie.
AMÉLIE, la soutenant et la portant sur un siège. O ciel ! la douleur a épnisé ses forces. [Elle tire une sonnette , une servante parait.) Aidez-moi, je vous prie, et quelesplusproniptssecours... Toutes deux emporJenl Cécile dans la pièce qu'elle liabile. La porte se icfermesur elles.