‹ À AntoineChapitre 1 sur 3 · PAR EDMOND ROSTAND · texte numérisé non relu

PAR EDMOND ROSTAND

Les Amis d'Edouard

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Antoine, on ma demandé d'écrire pour vous quelques vers. C'est entendu, je dirai un sonnet tout à l'heure, pour finir. Mais il faut d'abord que je parle. Je n'ai pas le cœur à chanter. Je trouve cette histoire triste. Je viens de vous voir qui, après un combat de vingt-sept ans pour l'art, pour le théâtre de France, pour Paris, respirant la force dans votre ruine et l'honneur dans votre veston cà la boutonnière menacée, me disiez, en enfonçant vos mains

dans vos poches vides : « Eh bien ! voilà... je m'en vas chez les Turcs ! »

Je ne sais pas si tous ceux qui sont ici se sentent très fiers que vous vous en alliez chez les Turcs. Moi, pas.

Redisons le roman de cet effort. Un petit employé s'ennuie dans son bureau. Triste et pauvre, il veut distraire ses camarades tristes et pauvres. Et comme il a été un gamin de Paris douloureux et débrouillard, gavroche sérieux chipant de l'instruction dans tous les coins, profitant de chaque commission qu'on lui donnait pour aller écouter parler M. Taine à l'Ecole des Beaux-Arts, fou de lecture et de théâtre, souris de toutes les bibliothèques, moineau de toutes les galeries supérieures, il pense à fonder une société qui jouera la

comédie. Tel est le début d'un mouvement qui comptera dans l'histoire littéraire. Le théâtre n'est d'abord pour Antoine que l'instrument de fuite du petit bureaucrate vers un peu d'horizon ; il enfourche la Chimère comme une bicyclette ; aucun intérêt, aucune prétention : un coup de pied dominical dans le rond de cuir...

« Et ce fut la cause, la cause... », comme dit le poète.

Que c'est beau de commencer médiocrement ! due c'est bien de ne se découvrir qu'en agissant ! Voilà un jeune homme qui ne se prophétise pas ! Quand, penché du cintre de l'Odéon, il maudit le lustre qui l'empêche de voir, il ne se dit pas : « C'est moi qui ferai enlever ce lustre ! » mais il rage avec une force qui l'empêchera

d'oublier jamais ce que souffrent les petites places. Il n'est que de se mettre tout entier dans rhumble minute immédiate, et de grandes heures commencent peut-être !

Désormais, Antoine ne peut plus se soustraire à la logique de son intrépidité. Suivez cette progression, dont il semble qu'on noterait le rythme par une suite de: «Mais alors... » éblouis et décidés :

« Nous sommes des acteurs inconnus...

Mais alors, il faut jouer des auteurs inconnus ! Nous jouons assez bien... Mais alors, il faut jouer mieux ! En face de nous, un cercle plus riche donne des représentations dont Sarcey rend compte... Mais alors, il faut que Sarcey parle de nous ! Les journaux s'émeuvent, on semble aimer ce petit courant d'air frais que laissent

passer nos portes mal closes... Mais alors, il faut casser les vitres ! On nous amène Paul Alexis... Mais alors, il faut qu'il nous mène à Zola! Nous voilà dans le grenier des Concourt... Mais alors, il faut décrocher les étoiles ! Banville m'a choisi pour recevoir au front le baiser de sa Fée... Mais alors, je ne dois plus rien craindre ! Victor Hugo a donné à un livre le titre de Théâtre en liberté... Mais alors, il faut que le Verbe soit vivant ! Paris se passionne, on sent que quelque chose arrive, le chef de bureau n'est pas content, j'ai quatre cents francs de dettes... Mais alors, il faut quitter le bureau, accepter le risque, l'aventure ; il y a peut-être là un destin, une responsabilité, un message à remplir, une occasion de lutter, de sersâr, d'être un homme ! J'ai

maintenant un vrai tiiéâtre, qui a joué toutes les œuvres libres et jeunes... Mais alors, il faut aller voir si toutes les libertés n'étaient pas dans les chefs-d'œuvre!...

Mais alors... Shakespeare... le Roi Lear... rOdéon! Mais alors, je vais faire enlever le lustre ! épousseter le répertoire, mettre les petits décors dans les grands, l'espoir dans le cœur des poètes, tout Versailles dans Psyché, consacrer mes auteurs à moi en les mêlant aux classiques ! Tiens, je ne me suis pas cassé la tête contre les bustes ? Je me la suis ouverte davantage ! Je me sens la poitrine élargie par les hauts souffles respires !... Mais alors... mais alors... »

Mais alors^ tu iras chez les Turcs !

Tu es utile ; tu es une force ; tu as la

colère et la patience ; Parisien d'une redoutable rusticité, un double atavisme t'arme d'entêtement limousin et de jactance gasconne ; de sorte que, chez toi, le Gascon, sachant que la bravade oblige à la bravoure, et que lorsqu'on veut être courageux il est prudent d'être tout de suite téméraire, se dépêche de donner de grands coups de poing sur la table en disant : « Je ferai ceci... Je ferai cela... » etle Limousin ajoute : «Puisque tu l'as dit, tu le feras !» Les jeunes hommes qui se cherchent, tu as le don, en leur mettant la main sur l'épaule, de les faire se trouver. Tous les répertoires t'empruntent des oeuvres, toutes les troupes des acteurs. Tous tes lieutenants sont devenus des chefs. Tout ce mouvement de théâtres d'avant-garde et

d'à-côté, c'est toi qui Tas créé... Tu iras chez les Turcs !

Le premier, tu as joué, de Porto-Riche, un acte qui est le lever de rideau d'un immortel Théâtre d'Amour ; le premier, tu as dirigé vers la rampe l'étincelant dialogue de Lavedan ; le premier, tu as fait triompher Brieux, Ancey, Jullien, Céard, Wolff, Méténier; le premier, tu as joué Cladel et Villiers de TIsle-Adam ; le premier, tu as monté la Nuit Bergamasque et la Reine Fiammette ; le premier, tu as imposé sur notre scène Tolstoï, Ibsen, Hauptmann, Strindberg... Le premier, tu as donné au théâtre le grand rire jailli de Courteline et les grandes larmes rentrées de Jules Renard... Tu iras chez les Turcs !

C'est toi qui, le premier, — ton œil clair en flambe d'orgueil, — as découvert, une nuit que tu lisais dans ton phare de Bretagne, le génie de ce chasseur d'aigles dont nous saluons tous la gloire, François de Curel ; et ayant, le premier, joué François de Curel, tu as mérité de jouer, le premier, Marie Lenéru. Tu as fait jaillir deux flammes en rapprochant Lucien Descaves et Maurice Donnay. Nous te devons le premier allongement de la patte formidable de Bernstein. Tu as introduit Sacha Guitry à rOdéon. Jusqu'au dernier moment, tu as été le premier, puisque tu jouais Trarieux, et Duhamel, et Romains, et Géraldy, et tous ceux en qui l'on espère. Tu préparais avec amour une belle œuvre

mystérieuse de Saint-Georges de Bouhélier... Tu iras chez les Turcs!

Nous aimons bien les Turcs, à cause de Loti, — de ce Loti dont c'est toi encore qui as joué la première pièce, — et quand ils demandent Antoine pour leur arranger un petit Conservatoire, nous sommes tentés de leur dire, comme dans Molière : « Tudieu ! vous avez le goût bon! » Mais il ne faudrait pas, chaque fois qu'il y a chez nous une indépendance, une compétence, une volonté, qu'elle s'en allât chez les Turcs ! Evidemment, ce diable d'homme va donner de merveilleux coups de poing sur les tables incrustées de nacre... mais ce poing était peut-être mieux qualifié pour faire, sur des tables françaises, tressauter

les manuscrits endormis! Le mot de regret nous a tous émus qu'a frappé en médaille la générosité nerveuse de M. Viviani; et aussi ce cri désintéressé d'Antoine, le seul qu'il ait poussé en s'en allant et qui dit sa seule préoccupation : « Ah ! qu'on ne recommence pas avec un autre ! »

Qui, on ? Nous tous : le public frivole, les pouvoirs distraits, les Mécènes tardifs, — et surtout, n'est-ce pas? commissions... sous - commissions... rapports... la Décourageuse anonyme et irresponsable, la grande machine chargée de distribuer la force d'inertie et de mettre automatiquement du plomb dans l'aile. — L'Aile? Ceci n'est pas une image ! Tout le monde sait que sans

A Antoine ii

d'énergiques interventions l'Aile sublime que la France avait ouverte au prix de son sang eût elle-même disparu dans l'engrenage nonchalant qui aime réduire en paperasse la foi, le courage et l'espoir ! Les Bureaux ont failli lasser les Héros ! Oui, l'Administration, c'est cela : une machine à qui l'on donne une Aile, et qui rend du papier ! Et il fallait que ce fût dit ce soir, car ce rude lutteur ne saurait accepter une acclamation où ne se mêlerait pas un petit grondement de colère contre quelque chose de nuisible !

Soyez fier, Antoine : on vous a traité comme une Aile. Mais, vous non plus, vous ne serez pas brisé.

Paris, qui a des indulgences célèbres et

de longues patiences, se révolte, soudain, et fait des barricades. Il en a fait trois pour vous, Monsieur, dans trois quartiers différents. Et quand vous arrivez devant la troisième — qui est assez réussie, — quand, plus énergique et plus jeune que jamais, puisque vous venez d'être acclamé sur la Rive où l'on s'y connaît en jeunesse et dans le Faubourg où l'on s'y connaît en effort, vous arrivez devant nous comme porté sur les épaules des étudiants et des ouvriers, c'est un spectacle qui fait du bien au cœur; et cette histoire que je trouvais triste, je me mets à la trouver belle; et je me souviens de ce jour où vous me disiez, d'une voix bourrue, au coin d'un feu de campagne : « Le Théâtre... » Mais, au

A Antoine i)

fait, le voilà, ce sonnet dont il faut enfin que je m'acquitte :

)> Le Théâtre ? » me disiez-vous au coin de l'âtre ; » Travail de fou dans la poussière... Espoirs... Dégoût... » Pauvreté des moyens... On crie, on rage, on bout... » Ça n'y est pas !... C'est du carton et c'est du plâtre 1

)) Et puis, un souffle passe... et c'est un coin bleuâtre » Où, pendant un instant, ça y est, tout d'un coup ! » Et c'est ça, — cet instant qui console de tout, — « C'est ça », me disiez-vous, Antoine, « le Théâtre ! »

La Vie, aussi, mon cher ami. Ce n'est que pour Deux ou trois beaux instants de victoire ou d'amour Que le Héros reprend sans fin sa tentative.

Soit ! Vous la reprendrez demain, grand obstiné ! Mais un de ces instants qui valent que l'on vive. Je crois bien que, ce soir, Paris vous l'a donné !

Edouard publiera de ses amis et pour eux des pages de : Gabriele d'Annunzio, Miss N. C. Barney, Tristan Bernard, Pierre Champion, Arthur Chuquet, Henri Clouard, J. Couët, D"" Fay, Georges Grappe, Sacha Guitr}% André de Hévésy, Paul Iribe, Keats (trad. duchesse de Clermont- Tonnerre), Anatole Le Braz, Abel Lefranc, Jean Lefranc, Louis Loviot, Pierre de Nolhac, Alfred Pereire, Paul P. Pietri, Henri de Régnier, Jehan Rictus.

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