‹ A coté du bonheurChapitre 1 sur 1 · LE BARON DE BAZANGOURT · texte numérisé non relu

LE BARON DE BAZANGOURT

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C'était au mois de Juillet de l'année 1 836.

Un voyageur , monté sur un de ces petits chevaux avec lesquels on parcourt les montagnes des Pyrénées, suivait au pas le chemin qui conduit de Luz au hameau de Gèdre.

Quoique cette route soit regardée , même par leâ habitants , comme très dangereuse , aucun guide n'accompagnait ce voyageur.

Peut-être ignorait-il même la direction qu'il suivait, et marchait- il devant lui sans but arrêté, ne s'inquiétant en aucune façon des chemins qu'il traversait et de ceux qui s'ouvraient devant lui , ce qui était facile à deviner à l'insouciance avec laquelle il jetait autour de lui son regard nonchalant. Evidemment il ne savait pas que celte partie des Pyrénées était très célèbre par les beautés terribles, originales et sans cesse renaissantes qui se découvraient de toutes parts.

D'un côté , le Gave qui descend en bouillonnant jusque dans la vallée d'Héas ; de l'autre , des montagnes dont les flancs incultes et décharnés conservent la trace des torrens qui les ont déchirés en passant. Des quartiers de rochers , suspendus au-dessus de

l'abyme , des débris de forêts à moitié déracinées, à côté de bouquets d'arbres verdoyants et fleuris, dont les branches flexibles, entrelacées les unes dans les autres , forment une voûte de verdure. Puis, à l'horizon, entre tous ces blocs de pierre qui s'élèvent inégalement et semblent menacer le ciel, l'œil distingue dans le lointain la cime du Marboré, avec son éternel manteau de glace, et la Bréche-de-Roland , c'est-à-dire cet énorme rocher fendu par le milieu et dont les deux morceaux tombent de chaque côté comme les lèvres pantelantes d'une blessure.

Eh bien I malgré toutes ces beautés audessus desquelles planait un ciel sombre et ténébreux, malgré le tumulte bondissant de la cascade du Saussat, le voyageur dont nous avons parlé continuait sa promenade indifférente , ses deux mains dans ses poches et un cigarre à la bouche. Les brides flottaient

~ 16 — sur le cou du cheval, accoutume à ces excursions dans les montagnes , et dont le pied' aguerri se posait sans trembler sur les escarpements les plus aigus.

Da reste, c'est tin tout jeune homme ; ses cheveux bruns, soulevés par le vent, voltigent sur les bords de son large chapeau de paille; son visage a une expression assez mâle, mais néanmoins pleine de douceur et de charme , et de petites moustaches fort élégamment retroussées font ressortir encore la blancheur éclatante de ses dents. Son costume est celui que portent d'habitude les voyageurs qui viennent passer aux Pyrénées la saison des eaux, c'est-à-dire, une pelite redingote en toile grise, une ceinture rouge et un large pantalon à raies bleues.

Tout à coup de larges éclairs sillonnent le ciel , les nuages qui tout à l'heure semblaient dormir, s'amoncellent avec fracas, et

s enlrouvrcnl pour laisser tomber de larges gouttes de pluie sonores et brûlantes, précurseurs certains d'un violent orage. Le vent s'engouffre avec colère entre les rochers, en ployant sous son haleine terrible la cîme des pins, qui paraissent de pauvres enfantsinclinés et tremblants sous les ordres du maître. Le voyageur s'arrête un instant, regarde autour de lui avec agitation , et semble consulter d'un regard attentif touH ces sinistres présages. — C'est qu'un orage dans les montagnes, un orage au milieu de cette nature mutilée et grondante qui lutte avec son front hérissé de rochers contre la fureur céleste ; un orage qui grossit le Gave dont les flots débordent çà et là , jetlant sur la roule des torrcns imprévus , et entraînant avec eux tout ce qui se trouve sur leur passage ; un orage qui mugit à la fois sur la tête et sous les pieds , qui enveloppe l'horizon de

son réseau menaçant , et ne laisse pas une

issue qui ne soit bouleversée et tremblante ; un orage ainsi, c'est la tempêle qui prend

le vaisseau entre le ciel et la mer ; il est terrible , effrayant , et le cœur le plus ferme peut faillir à son approche.

Aussi , le jeune voyageur qui ne savait ni le ehemin qu'il avait pris, ni celui qu'il devait prendre pour retourner à l'endroit d'où il étail parti , se voyant seul , sans guide , et n'ayant pas même un manteau pour le protéger contre la pluie qui l'inondait , chercha derrière un rocher un refuge momentané ; mais il n'en trouva pas un seul dont la forme sembla devoir le garantir. — Alors il croisa sa redingote sur sa poitrine, enfonça son chapeau sur ses oreilles , baissa la tête ; et rebroussant chemin pour revenir à Luz , il partit au galop le plus accéléré qu'il put donner à sa modeste monture.

Pendant près de dix minutes il alla ainsi , se laissant beaucoup plutôt guider par son cheval qu'il ne le guidait lui-même ; et l'orage grondait toujours , effroyable et terrible; le» éclairs allumaient le ciel, le tonnerre bondissait d'échos en échos , comme la voix du canon sur un champ de bataille. Le jeune homme épouvanté pressa encore son galop ; il baissait tellement la tète pour éviter la pluie qui le frappait au visage » qu'il ne vit pas combien était dangereuse et rapide la pente du chemin dans lequel il s'engageait. Le cheval glissa , voulut reprendre son équilibre en se raccrochant aux pierres du chemin ; mais plus il faisait d'efforts , plus il glissait sur la terre imbibée par l'orage ; enfin les quatre pieds lui manquèrent à la^^fois, et il roula à terre si près du revers de la route, • que c'eût été horrible à voir, si le voyageur eût pu distinguer le danger de mort qu'il

courait ; mais il fut violenimenl renversé du premier choc , et sa léte alla frapper si rudement contre les pierres , que son chapeau de paille en fut déchire', et que les boucles épaisses de ses cheveux ne purent garantir sa tête dont le sang s'échappa par deux larges blessures.

Il resta étendu à terre : le cheval se releva, et poussé par l'orage qui l'effrayait , il continua sa route au galop.

>:' Le jeune homme était sans connaissance , étendu sur le travers du chemin; et, sans nul doute, quelque morceau de roc Lancé par l'orage sur cette penle, devait venir le briser en passant ; mais l'orage , ainsi que cela arrive très souvent dans les régions élevées des montagnes, cessa comme par enchantement; le ciel , dégagé des nuages sinistres qui le couvraient , devint calme et pur ; le vent ne cria plus de sa voix furieuse , et les artères

relevèrent lentement leurs lèles inclinées. — Le voyageur était toujours sur le chemin: il avait été tellement inondé par l'eau des torrens qui ruisselaient de toutes part.«, qu'on eût dit un noyé rejeté sur le bord de la grève après une affreuse tempête. Ses longs cheveux noirs» unis et ternes, cachaient sa figure. — Qu'allait-il devenir, ainsi abandonné aux approches de la nuit » sur une route isolée , trop périlleuse , après un orage de cette nature, pour que personne osât s'v hasarder ?

Un quart d'heure s'était à peu près écoulé lorsqu'un homme parut sur le flanc de la montagne, gravissant lentement un petit sentier escarpé qui aboutissait au chemin sur lequel le voyageur était étendu. Quelques chèvres marchaient à côté de lui. — Cet homme s'appelait Jérôme Béchet, /e chevrier de la montagne. Il était ainsi nommé parce

— ââ —

qu'iî possédait une pelile cabane isolée de toute habitation, bâtie sur le flanc de la montagne que l'on voyait à gauche en quittant Luz , sur la route de Gèdre.

La petite masure où demeurait Jérôme était un héritage de son père, comme lui chevrier, et mon à, l'âge de soixante-deux ans. Cette masure, placée derrière un rocher qui semblait à tout instant prêt à l'écraser, avait été, comme par miracle, respectée des avalanches et des ouragans ; et dans le plus terrible de l'hiver, au milieu des neiges et des pluies, des torrens qui débordaient , et des quartiers de rochers qui roulaient en rugissant du sommet des montagnes, on eût pu apercevoir une fumée noire et épaisse sortir de l'étroite cheminée de la cabane du chevrier. C'était un homme d'une cinquantaine d'années environ. Sur son front dégarni couraient çà et là quelques mèches oubliées

de cheveux blancs; mais, malgré celle marque de vieillesse, son visage avail conservé une expression d'énergie et de calme qui dénolait que l'intem'périe des saiuons avait seulement ainsi vieilli son front avant l'âge , mais que la force et la verdeur n'avaient point encore fait place à l'impuissance du vieillard. Il était connu de vingt lieues à la ronde et aimé de tous ses camarades ; car on citait dans l'histoire de sa vie plusieurs traits de bravoure et de dévouement que chacun racontait avec vénération. — Outre cela , tous avaient pour lui le respect qu'ont toujours les habitants de la campagne pour le plus ancien ; et cette espèce de royauté de l'âge est bien plus sensible encore dans les pays de montagnes , où la vie est un labeur continuel et une lutte opiniâtre contre les dangers sans cesse renaissants ; parce que l'âge, pour celui qui a vécu au milieu des montagnes , el qui

les a parcourues jour à jour depuis son enfance , est une expérience longue et savante dont les plus jeunes peuvent profiter. Aussi, toutes les fois qu'il se trouvait quelque chose d'extraordinaire ou de douteux » c'était toujours à Jérôme que l'on s'en rapportait , et il était toujours là lorsqu'il fallait rendre un service ou affronter un danger. — Néanmoins, Jérôme avait avec tout cela un caractère ferme et sévère ; sa volonté était inébranlable et tenait même souvent de l'opiniâtreté ; jamais le bien qu'on lui avait fait ou que l'on avait voulu lui faire ne sortait de sa mémoire , mais le mal restait aussi gravé dans sa pensée en caractères ineffaçables. Les deux états qu'il exerçait lui procuraient une existence aisée et honorable ; car, outre qu'il e'tait chevrier, il avait été reçu parmi les guides qui conduisaient , pendant l'été , les voyageurs admirer la vallée de Gavarnie,

la grotlc de Gèdrc , le ponl d'Espagne , ramphiléâlre du Marboré, ou la vallée d'Héas , derrière laquelle s'élevait la fameuse montagne du Cournélie , qui forme la pierre angulaire entre celle vallée et celle de Gavarnie ; et l'hiver, lorsqu'arrivaient les premières neiges , il se retirait dans sa cabane , qui restait toujours ouverte pour servir d'abri aux voyageurs surpris par les ouragans. Il habitait avec sa fille Rosina , âgée de' dix-sept ans , fraîche et jolie enfant ; les boucles brunes do ses longs cheveux, qu'elle laissait négligemment tomber le long de ses joues et sur son cou , encadraient fort gracieusement son visage dont la forme était d'un dessin pur et nettement arrêté. Sa taille, loin d'être large et grossièrement arrondie, comme presque toutes celles des filles de campagne, était svelte et légère. Ses grands yeiix bruns avaient un éclat surprenant et se

-^ 26 — voilaient derrière de longs cils qui les cachaient.

Aussi Pvosina avait-elle une grande réputation de beauté parmi toutes les jeunes filles de son âge. — C'était toujours elle que l'on choisissait dans les fêtes et dans les cérémonies traditionnelles que célèbrent plusieurs fois par année les habitants des Pyrénées; mais, il faut l'avouer, dans ces fêtes , c'était elle aussi qui arrivait la première dans toutes les luîtes d'adresse ou d'agilité. Personne ne pouvait l'égaler, soit dans la course des baquets , soit dans celle des ânes.

A Esquièsé, petit village près de Luz, c'était toujours elle qui faisait les frais de la danse du gabarct , espèce d'exercice traditionnel qui a presque toujours lieu à l'époque du carnaval. C'était enfin dans les montagnes la fille à la mode, dont chacun recherchait un regard et un sourire , et qui rece-

vait nonchalamment, avec ce petit plaisir de coquetterie qui est inné dans le cœur des femmes , les hommages dont on l'entourait.

Aussi Jérôme était - il fier de sa fille ; c'était sa fortune, sa joie, son bonheur, sa toute entière.

Que lui importaient les fatigues du Jour, le froid des neiges ou les rayons du soleil. — Que lui importait cette vie laborieuse à laquelle étaient vouées une à une toules les heures de ses jours et presque de ses nuits, puisqu'il avait sa fille , sa Rosina chérie qui l'attendait au retour. — Avec quelle ivresse paternelle il la pressait dans ses bras, cette chère enfant, et lui racontait, pendant qu'elle préparait le^dîner, ce qu'il avait fait tout le jour qui venait de s'écouler, et ce qu'il devait faire dans celui qui allait suivre.

Jérôme Béchet rentrait donc paisiblement à sa cabane ; il sifflait en marchant et sem-

Liait ne pas faire la moindre attention à l'orage terrible dont lei* derniers gémissements grondaient encore autour de lui ; c'est qu'il était accoutumé à ces colères soudaines du ciel contre la terre ; et, habitué auxorages comme le soldat au feu de l'ennemi , il l'écoutait siffler à ses oreilles sans même détourner la tête.

Il était parvenu à l'endroit où le jeune voyageur était étendu à terre. — Aussitôt qu'il l'aperçut , il courut à lui.

— Pauvre jeune homme ! dit-il, en écartant les cheveux qui lui cachaient le visage , que lui est -il arrivé ?

Comme l'eau avait lave le» traces de sang, ce ne fut qu'en le soulevant qu'il vit les deux blessures qui lui ouvraient la tête en deux endroits différents.

Il prit alors une gourde d'eau-de-vie pendue à sa ceinture , cl en frolla les tempes du

blessé, ainsi que la poitrine et le creux des mains; celui-ci reprit un instant connaissance, fit un mouvement, ouvrit faiblement les yeux , mais les referma presqu'aussilôt ; alors Jérôme l'emporta dans ses deux bras avec autant de facilité que si c'eût été un enfant , et continua sa route vers sa cabane. — Il tourna un petit sentier dans les rochers et fut bientôt arrivé.

— Rosina... cria-t-il, du plus loin qu'il put supposer être entendu, Rosina!...

La jeune fille ouvrit la porte de la chaumière , et lorsqu'elle aperçut son père , elle courut au-devant de lui.

— Mon Dieu! mon père, dit- elle d'une voix inquiète, qu'y a-t-il donc?

— Un voyageur blessé que j'ai rencontré sur la route. — Vite Rosina^ vite , prépare le meilleur lit que nous ayons , et allume un

grand feu dans ia cheminée ; car il est trempé comme s'il sortait du Gave.

La jeune fille ne se le fit pas dire deux fois , et rentra bien vile dans la cabane , en disant ainsi que son père :

n — Pauvre jeune homme !

Jérôme déposa le blessé sur un Ht , lui retira ses vêtements , puis ensuite rappela sa fille pour qu'elle vint l'aider à préparer des compresses et panser les blessures.

Bientôt le jeune voyageur, ranimé par la chaleur, revint à lui.

Quand il ouvrit les yeux , il parut tout étonné à l'aspect étrange de l'endroit où il se trouvait , et parut chercher à rappeler ses souvenirs.

— Ne soyez pas inquiet , Monsieur, lui dit Jérôme , en se penchant vers le lit ; vous êtes ici dans la cabane d'un brave homme qui est bien content de vous avoir rencontré

sur la route , car sans cela vous risquiez bien de passer la nuit à la belle étoile. — Ne bougez pas, Monsieur, j'ai posé le premier appareil sur vos blessures, et demain, à la pointe du jour, j'irai chercher un médecin.

Le jeune homme porta machinalement ses deux mains à sa tête et [parut surpris quand il sentit les compresses qui lui entouraient le front. — Un instant son regard immobile s'arrêta fixement sur Jérôme, puis il laissa retomber sa tête sur son oreiller, épuisé qu'il était par le sang qu'il avait perdu, et il tendit une de ses mains au chevrier.

— C'est vrai, dit-il, d'une voix bien basse, en s'arrêtant presqu'à chaque mot, je me le rappelle.... Il y a eu.... un orage affreux.... j'étais à cheval.. . j'avais pris à travers la montagne le premier chemin qui s'était '^présenté devant moi.... et comme le tonnerre grondait... comme... la pluie tom-

bail par lorrens.... j'ai mis mon cheval au galop ... les quatre pieds lui ont manqué à la fois, et nous.... avons tous deux roulé sur.... la route.... Puis.... après. ... je n'ai plus. .. . rien senti....

Ici le jeune homme s'arrêta et les forces lui manquèrent tout à fait ; — il ferma les yeux de nouveau.

Le chevrier recommença l'unique remède qu'il connaissait , c'est-à-dire , de lui frotter le visage avec de l'eau-de-vie.

— Vous ne sentez pas , lui dit-il lorsqu'il revint à lui , de douleurs aiguëes dans aucune partie du corps?

— Non , répondit le jeune homme qui essaya de se tourner sur le côté , mais j'ai la tête pesante et agitée , et le sang me monte.... à la poitrine.,., chaque fois que je respire.

Jérôme fît signe alors à sa fille d'approcher.

— Ecoute, Rosina, lui dit-il tout bas, la nuit ne fait que commencer à tomber, je vais partir pour chercher un médecin , car je crains qu'il soit imprudent d'attendre à demain; pendant ce temps, tu resteras auprès de lui , et s'il perdait encore connaissance , tu lui frotterais les tempes avec de l'eau-de-vie » et tu lui en donnerais quelques gouttes sur un morceau de sucre.

— Oui , mon père , dit Rosina.

Et elle alla chercher un grand manteau qu'elle jeta sur les épaules de Jérôme ; celuici l'embrassa , prit son bâton ferré , alluma sa pipe , et sortit en disant :

— Sois tranquille , je serai bientôt de retour.

Rosina, habituée aux absences fréquentes de son père , s'était fait un courage analogue

à sa position , et qu'on pourrait nommer le courage des montagnes. Elle alluma une lumière qu'elle posa sur une table auprès du lit , et se mit à tricoter.

Pendant près d'une demi-heure, le malade ne fit aucun mouvement. La jeune fille ne se dérangeait de son ouvrage que pour tourner de temps en temps la tête et le regarder. — Plusieurs fois son visage prit une expression de touchante pitié devant cette pâleur maladive qui altérait les traits du jeune étranger, et elle laissait échapper l'ouvrage qu'elle tenait dans ses mains.

Le jeune homme ouvrit les yeux.

; ! Il est impossible d'exprimer ce qu'il ressentit à la vue soudaine de ce visage de jeune fille , veillant ainsi près de son lit. Un instant il crut rêver , il crut que le feu de la fièvre troublait son regard et sa raison , et il passa à plusieurs reprises sa main sur son

visage , comme pour en écarter celle vision mensongère ; mais la jeune fille était toujours là, ses yeux étaient baissés vers la terre , et sa tôle penchée sur sa main semblait préoccupée et attentive au moindre bruit qui venait du dehors. — Au milieu des douleurs que lui causaient ses blessures, ce fut pour le jeune homme un trésor de bien douces émotions que la contemplation de cette suave figure.

Il y a dans la vie des moments où les impressions tantôt glissent sur le cœur, légères et indifférentes; d'autres, au contraire, où l'âme s'entrouvre, comme le calice d'une fleur, et reçoit ces mêmes impressions dans le pur sanctuaire de ses plus précieux souvenirs ; et , certainement , le moment où l'on souffre d'une douleur quelconque est un de ceux où les moindres impressions se gravent profondément.

— Mon Dieu ! merci î . . . dit tout bas le jeune homme , comme se répondant à|luimême.

Quelque faible et étouffée que fut sa voix, axi milieu du silence la jeune fille l'entendit, et comme elle se retournait, son regard se rencontra en face de celui du malade.

7- Comment vous trouvez-vous , Monsieur? dit-elle , en se levant à moitié pour se rapprocher du lit.

— Mieux, beaucoup mieux. Mademoiselle.

— Mon père , reprit Rosina , n'a pas voulu attendre jusqu'à demain pour aller chercher un médecin , il est allé à Luz , et ne doit pas tarder à revenir.

— A Luz! dit le jeune homme, avec le temps affreux qu'il fait ?

— L'orage est passé , et mon père est si

haî)îtué à faire ce chemin , qu'il ne peut îù'f être rien arrivé.

Ici il y eut un momen! de silence pendant lequel les deux jeunes gens se regardèrent attentivement ; mais sans doute la même pensée n'était pas dans leurs deux cœurs. — L'expression de souflfrance et la pâleur répandue sur les traits du jeune étranger, donnait à sa physionomie un charme indéfinissable. ^

— Votre père , dit-il , est un brave et digne homme ; comment se nomme-t-il ?

— Jérôme Béchet , guide et chevrier.

— Mais où donc suis-je ici ?

— Sur le sommet de la montagne qui sépare Luz du hameau de Gèdre.

Le jeune homme se tut , car il se sentit presque défaillir ; il ferma les yeux , et sa respiration sortait si haletante et si précipitée de sa poitrine , que h jeune fille eut peur ;

elle se souvint de ce que lui avait dit son pÔre et de l'unique remède que le brave homme connaissait ; aussi elle prit de l'eau-de-vie et en frotta les tempes du jeune homme. Ce fut pour celui-ci une commotion électrique ; aussitôt qu'il sentit les mains de la jeune fille s'appuyer sur son front , il ouvrit faiblement les yeux, et le souffle brûlant et irrégulier de son haleine effleura le bras de Rosina.

— Que vous êtes bonne ! dit-il , en posant une de ses mains sur celle de Rosina ; il la pressa doucement.

La jeune fille n'y fit aucune attention. — Elle ne remarqua même pas les couleurs subites dont s'étaient un instant coloré les joues de celui qu'elle soignait , tant elle était préoccupée de la crainte qu'il ne vint à se trouver plus mal avant le retour de son père.

Mon Dieu ! vous souffrez donc beaucoup,

— 39 -^ dit-elle en fixant sur le lit son regard inquiet.

— Beaucoup moins ainsi.

Et il pressa de nouveau la main que la jeune fille avait posée sur son front.

Quelques minutes se passèrent encore et tout à coup un bruit léger se fil entendre au dehors. — Quelque lointain qu'il fut encore, la jeune fille le devina.

— C'est mon père... dit-elle encourant vers la porte qu'elle ouvrit avec précipitation.

C'était en efifet Jérôme Béchet qui revenait accompagné d'un médecin.

— Eh bien ! comment va notre malade , dit-il , du plus loin qu'il aperçut Rosina.

— Il m'a bien effrayée tout à l'heure ; mais maintenant il est plus calme. — Ah! bonjour, monsieur le docteur, dit-elle ensuite , en s'adressant au médecin.

— Bonjour, chère enfant, dit celui-ci, en lui tendant la main ; toujours fraîche et jolie, n'est-ce pas? i ;;

Rosina fit un petit hochement de tête charmant d'espièglerie.

Et tous trois entrèrent dans la cabane.

Le médecin posa dans un coin de la chambre son chapeau , sa canne et son manteau. Puis , après avoir pris fort gravement une prise de tabac, il s'approcha du lit sur lequel était le blessé :

— Comment ! s'écria-t-il aussitôt qu'il l'eut aperçu, comment c'est vous, monsieur le comte de Launay!

— Oui , cher docteur , c'est moi , dit le jeune homme , en essayant de sourire , et je serais encore étendu sur la route , dans un fort mauvais état, sans l'hospitalité de ce digne homme qui m'a transporté ici.

— Diable I diable ! fit le médecin , en dé-

faisant les compresses qui entouraient salête, vous avez dû perdre beaucoup de sang.

— Je suis bien faible, docteur.

— Voyons un peu le poulx, M. le comte; — il y a de l'agitation.... de l'irrégularité ; avez-vous de l'oppression à la poitrine?

— Oui , docteur, par moments il me semble que je vais étouffer.

— C'est cela. . . . c'est cela. . . . reprit lentetement le médecin ; et la tète est lourde , n'est-ce pas? — Il n'y a pas de symptômes inquiétants ; mais une saignée est encore indispensable. Un quart-d'heure après vous sentirez déjà un mieux sensible.

La jeune fille s'était éloignée le plus qu'elle avait pu dans une des extrémités de de la chambre : cependant elle n'avait pas voulu sortir, car elle était inquiète de ce qu'allait dire le médecin. — Elle se sentit tout heureuse quand il assura qu'il n'y avait

— 4!â — aucun danger. Elle prépara tout ce qui était nécessaire , et cette fois ne resta pas dans la chambre, car l'idée d'une saignée l'épouvantait.

— C'est cela , dit Jérôme. — Va te coucher, mon enfant; il se fait tard; moi je vais rester ici ; d'ailleurs, si j'avais besoin de toi , je t'appellerais.

Jérôme alluma un grand feu dans la cheminée, et le docteur et lui s'assirent auprès du malade. — Le lendemain matin , il dormait assez paisiblement lorsque le médecin partit après avoir laissé une ordonnance écrite pour la journée.

Sur les dix heures Jérôme sortit et institua Ftosina garde malade auprès du comte dont l'état n'inspirait plus aucune inquiétude sérieuse.

C'était ce moment-là que rêvait le jeune homme depuis la veille; car l'impression

étrange qu'avait produit l'apparition soudaine de Rosina au milieu de ses souffrances avait bouleversé son imagination. — Il ne se rendait pas compte encore à lui-même de ce qu'il ressentait véritablement. Sans doute, ce n'était pour lui que ce sentiment naturel que l'on éprouve indistinctement en se trouvant en face d'une jolie femme, surtout au milieu des montagnes, trésor bien rare et bien précieux. Sans doute avec la santé, qui l'éloignerait de cette cabane et lui permettrait de continuer son voyage dans les autres parties des Pyrénées, s'enfuirait cette vague pensée, et devait-il oublier Rosina comme on oublie le souvenir d'une fleur rencontrée sur sa route, quelque jolie qu'elle soit. Mais enfin il éprouvait un bien-être visible à se sentir auprès d'elle : les forces revenaient tout à coup à son cœur épuisé , et il lui semblait que si celte jeune fille lui etit fait un signe ,

il eût oublié, pour aller à elle, les meurtrissures qui brisaient son corps et les blessures saignantes encore de sa tête ; — il la regardait, immobile et muet, et trouvait dans cette contemplation un charme infini.

Pour Rosina , c'était toujours la même jeune fille tranquille et douce , heureuse et calme , comme on l'est à son âge , veillant au chevet du blessé comme elle eut veillé à celui d'un frère , attentive à ses moindres mouvements, prête à répondre à ses moindres paroles , esclave de l'hospitalité et de la bonté de son cœur. — Cet accident même, maintenant que le danger avait disparu , avait jeté un peu de variété sur la monotonie de sa vie ordinaire ; accoutumée qu'elle était au calme presque sauvage de la vie des montagnes , elle se prenait avec une espèce de joie enfantine à cet événement imprévu.

Le comte de Launay osait à peine lui

— 45 -> parler, car il sentait que , malgré lui , il serait peut-être entraîné à lui dire d'autres paroles que les paroles indifférentes qu'il convenait de lui adresser. — I^a première elle lui parla des Pyrénées, de cette existence coupée en deux moitiés si différentes chaque année : l'été et l'hiver. Elle lui raconta> combien elle était effrayée et tremblante au milieu des ouragans furieux qui grondaient, et des avalanches qui roulaient du sommet des montagnes et menaçaient d'engloutir l'habitation de son père.— Son visage prenait une expression animée et tremblante en rer; traçan t ces horribles terreurs qui la tenaient souvent la nuit éveillée à son chevet ; puis quand elle venait à parler de son père , des dangers qu'il courait tous les jours, une larme roulait dans ses yeux.

— C'est que je suis une pauvre fille, moi,; disait-elle ; mon enfance s'est passée loin de

^ 46 — celles des autres , dans cette cabane où mon père est né comme moi j'y suis née. — Maintenant que ma mère a été rappelée là haut , si mon père mourrait , je ne voudrais pas le quitter, il nous faudrait la même tombe après notre mort , comme nous avons eu la même cabane pendant notre vie.

Le jeune homme l'écoutait avec une émotion profonde. Il la trouvait plus belle encore avec ses beaux yeux humides et sa voix qui tremblait en parlant.

Le médecin vint dans la journée et le trouva beaucoup mieux. — Comme il parlait de le faire transporter à Luz dans une chaise à porteurs, le comte de Launay feignit de souffrir beaucoup au moindre mouvement qu'il faisait, afin que le médecin revint sur cette idée de départ si prochain ; il en était arrivé déjà à regretter l'amélioration croissante qui se faisait sentir dans son état. — II

oubliait ses projets de voyage, il oubliait que son départ de Luz avait été définitivement arrêté, et il eût voulu que ses blessures fussent plus dangereuses, afin de le retenir plus longtemps dans la cabane du vieux chevrier. Le comte de Launay était un de ces jeunes hommes de la vie actuelle qui, par le fait même de leur insouciance habituelle sur toute chose, se rattachent plus intimement qu'aucun autre aux moindres impressions qui les frappent. De plus, il était fataliste, c'est-à-dire qu'il croyait sincèrement à la prédestination. — Les moindres actions de sa vie étaient toutes rattachées à des événements extraordinaires qui les avaient précédées. — En cette occasion , plus encore que dans toute autre, il crut à cette volonté supérieure qui gouverne toutes les actions de notre vie. Cette promenade qu'il avait faite au milieu des montagnes sans but arrêté, cet orage

qui tout à coup avait assombri un ciel pur et radieux , son cheval qui l'avait jeté violemment à terre à cet endroit plutôt qu'à un autre, parce qu'à cet endroit sans doute le yieux chevrier devait passer; puis cette cabane isolée au milieu des montagnes, où il avait été transporté comme par enchantement , celte jeune fille qu'il avait trouvée au chevet de son lit, veillant comme une sœur ou comme une amante ; tout cela joint dans sa pensée à une croyance superstitieuse d'une prédestination, lui faisait croire sérieusement aux émotions qu'il éprouvait ; — et puis,par-dessuslout, celle rencontre était une nouveauté pour lui , et se dessinait nettement sur les habitudes routinières de celte vie parisienne dont il n'était pas sorti depuis vingt-sept ans. — Malgré lui, son cœur était profondément agile et entraîné par un mouvement irrésistible ; il allait peut-être parler

lorsque Jérôme Béchet rentra dans la cabane.

II avait conduit pendant la journée dés voyageurs à la Brèche de Roland et au Cirque de Gavarnie. — Il raconta gaîment au comte toutes les particularités de ce petit voyage ; et lorsque sa fille se fut retirée dans sa chambre , il s'étendit sur un matelas près de la cheminée , et ne tarda pas à s'endormir.

Le comte de Launay ne put trouver de sommeil : il se retraçait dans sa tête toutes les diverses impressions de la journée, et il fut ellrayé en creusant profondément dans les agitations de son cœur. — C'était, comme sous un ciel sombre et ténébreux , une mer bouleversée et mugissante ; alors il se leva sur son séant, et à la pâle lueur de la lune qui glissait au travers des carreaux, il regarda celte calme figure de vieillard qui dormait si paisiblement.

— Oui, se dit- il après être resté quelques

instants à contempler ce spectacle d'une conscience pure et tranquille, demain je partirai , car demain peut-être je ne serais plus maître de moi, et je souillerais, par d'indignes pafoles, la généreuse hospitalité que j'ai reçue de cet homme ; demain peut-être, devant le visage de cette jeun€ fille, si rayonnante et si pure , si candide et si naïve, mon amour s'échapperait malgré moi. — Oh! oui, demain jr oartirai... je quitterai cette cabane, je quitterai Luz, je quitterai les Pyrénées , car il me semble que je ressens au cœur ce que jamais je n'ai ressenti , et que je souffre, à cette pensée de départ , ce que jamais je n'ai souffert.

Il passa une partie de la nuit livré à ses tristes réflexions, et la fatigue et l'épuiseruent l'emportant à la fois, il se rendormit.

Lorsqu'il se réveilla , Jérôme Béchet avait le chapeau i>ur la létc et était prêt à partir.

— Vous sortez déjà, Jérôme, lui dit le comte. K : .'fi

— Oui, monsieur le comte , je dois conduire deux voyageurs visiter la vallée du Saussat et la vallée d'Héas . • ':

— Vous partez de Luz ?

— De Saint-Sauveur, monsieur le comte , ce qui est la même choie. /

— Eh bien , alors , en passant à Lux, envoyez-moi une chaise à porteurs, je me sens beaucoup mieux ce malin.

— Ce serait imprudent , M. k comte , dit Jérôme ; — que font deux ou trois jours de plus, je vous le demande?

— Il faut absolument que je parte, dit îe jeune homme.

Mais Jérôme fît tant , donna de si bonnes raisons , que le comte ne put insister davantage ; le départ fut ajourné au lendemain.

— Mon Dieu, dit-il, en voyant s'éloi-

gnér le éhevHer , venez à mon aide, je sens mes forces défaillir devant la lutte qu'il me reste & soutenir. J'aurais eu la force de fuir, donnez-moi celle de me taire. — Mon Dieu! faites que cette jeune fille ne reste pas ainsi près de moi avec son visage si candide et si pur, avec sa voix si douce , et cette naïveté de l'âme qui s'exhale comme un parfum dans toutes ses paroles.

Il s'habilla à la hâte, puis il s'assit auprès de la fenêtre , et se mit à regarder l'horizon dentelé de hautes montagnes.

Une demi-heure s'était écoulée lorsque Kosina entra.

Le comte ne put retenir un tressaillement involontaire qui parcourut ses membres et le glaça au cœur. — Il répondit à peine aux questions qu'elle lui adressa , tenant obstinément le visage tourné vers la fenêtre ; se

sentant trop faible pour combattre , il cherchait à tromper le danger par la fuite.

Rosina s'approcha de la fenêtre à laquelle il était appuyé , et penchant son corps incliné sur la boiserie :

— Il fait un temps superbe , dit-elle , et autant l'aspect des montagnes est terrible et effrayant au milieu de ces tempêtes qui semblent vouloir les broyer entre elles , autant cet aspect est beau et magnifique par un ciel pur et radieux. — Regardez le mont Perdu , comme les rayons du soleil se reflètent magnifiquement sur sa cime surchargée de glace ; — voyez l'amphithéâtre du Marboré , comme il se dessine à l'horizon : — voyez ici à gauche , la Pèyrada , et à travers cette clairière le hameau de Gêdres eX la vallée d'Héas ; cette nature morte , ces masses mutilées semblent prendre une physionomie riante devant ce soleil qui les

éclaire ; ejles ont perdu cet aspect sinistre qui remplit l'âme d'épouvante, seulement à les regarder.

— Oui , répondit le comte , suivant machinalement la direction du doigt de la jeune fille , elles ne sont plus terribles , elles sont restées belles.

— Bien souvent , reprit-elle , j'ai passé des heures entières à cette fenêtre , à contempler toutes ces beautés auxquelles chaque heure du jour amenait une variété de couleur et presque de forme , pendant que mon père guidait les voyageurs à travers les montagnes , ou conduisait paître son troupeau.

Parlant ainsi, Rosina tenait son corps légèrement penché en avant ; — sa taille gracieuse et fine, aux contours délicats et arrondis , se dessinait voluptueusement sous l'étofife grossière de son corsage ; son cou était nu, et l'on voyait circuler sous la peau,

les veinesbleuàlres que gontlail la circulation activée de son sang. — Le comte ne regardait plus les montagnes , ses yeux étaient immobilem^nt fixés sur la jeune^fille , et son cœur battait avec force. Elle fit un mouvement, et sa robe frôla les vêtements du jeune homme. — 11 se sentit trembler tout entier et se cacha le visage entre ses deux mains , laissant s'échapper ces mots entre ses doigts entrelacés :

— Oh ! mon Dieu !

— Vous souffrez , monsieur le comte , s'écria aussitôt la jeune fille en se penchant

vers lui.

., — Oh! oui.... je souffre, dit le comte, sans oser lever les yeux sur Rosina. — Pourquoi votre père ne m'a-til pas laissé partir ? — Je ne voulais pas rester un jour , une heure de plus dans cette maison.

— Mon père a bien fait de vous retenir,

monsieur, car vous le voyez , vous souffrez et le voyage eût été une imprudence.

Quelques moments de silence se passèsèrent : — le comte écarta ses deux mains qui lui cachaient le visage, et le regard qu'il jeta sur la jeune fille eut quelque chose de si ardent, si incisif, que celle-ci baissa involontairement les yeux sans comprendre pourquoi elle rougissait ainsi. — Dieu a mis dans le cœur de la jeune fille un instinct de crainte et de pudeur qui se révèle même avant sa volonté.

— Rosina, dit le comte d'une voix tremblante , si vous saviez combien il est horrible d'avoir dans la tête une fièvre qui dévore, et dans le cœur un secret qu'on n'ose dire. — Oh ! je vous le repète , je voulais partir, parce que je voulais. . . .

Il s'arrêta.

— Il en est temps encore ! — Adieu Ro-

^ 57 — sina ; ce bâton ferré soutiendra mes pas , et si la force m'abandonne , eh bien !... je m'asseieraisur le revers de la route et j'attendrai... Adieu , Rosina.

Rosina était muette , tremblante aussi , ne se rendant pas compte de ce qu'elle éprouvait, mais efifrayée et presque honteuse. — Les quelques mots qu'avait dit le comte étaient entrés profondément dans sa pensée et avaient parlé à son ame une langue inconnue; ses lèvres s'agitaient sans prononcer aucune parole , et ses deux mains croisées sur sa poitrine, semblaient vouloir arrêter le sang qui refluait à son cœur.

Le comte tenait la porte entr ouverte ; mais l'émotion qu'il éprouvait , la contrainte qu'il s'était imposée avaient brisé ses forces, et une commotion nerveuse le fit chanceler tout à coup ; il s'appuya au mur ; son visage était rouge et enflammé, tout tournait autour

— 58 -^ de lui. — Il laissa échapper le bâton qu'il tenait à la main , et glissant le long du mur» raide et droit comme une planche mal posée, il tomba à terre.

Rosina poussa un cri et se précipita vers lui.

Il était sans mouvement. — Elle eut peur, elle appela, ne se souvenant plus qu'elle était seule ; mais , au bout de quelques minutes , le comte ouvrit faiblement les yeux, et s'aidant d'une chaise qui était à côté de lui, il se releva lentement et s'assit sur le bord du lit.

— C'est affreux!... c'est affreux! répétat-il deux fois ; Dieu lui-même est contre moi. — Dieu le veut donc! !

Et comme la jeune fille le regardait debout près du lit , il la prit par la main et l'attira à lui. -' -^i-- '-

— Rosina , lui dit- il , je vous aime. Rosina ne fit aucun mouvement , elle ne

relira même pas sa main qui était dans celle du comte ; mais ses paupières s'abaissèrent sur ses yeux et ses longs cils noirs balayèrent deux larmes qui coulaient sur ses joues. Elle n'était pas plus effrayée de ces trois mois : Je vous aime ! qu'elle ne l'avait élé des paroles qu'avait prononcées le comle quelques instants auparavant ; seulement elle cherchait à en bien comprendre le sens, mais une impression étrange absorbait entièrement toutes ses pensées et la rendait incapable d'un mouvement , d'un geste ou d'une parole. — Aussi, quand le comte l'attira à lui , elle se laissa aller machinalement comme un faible roseau pliant sous la main qui le presse ; toute sa vie était concenlrée dans son ame , et son ame toute entière concentrée dans une méditation recueillie et profonde. ,

— Rosina, reprit le jeune homme d'une

voix dont il maîtrisait la brûlante émotion , la volonté de Dieu est écrite dans ce qui m'arrive , et c'est une des phases de ma destinée qui s'accomplit ici. — Vous, Rosina , dans cette cabane isolée au milieu des montagnes , faible grain de sable dans la tempête des éléments ; vous , si souvent en face de la puissance divine , vous que ces montagnes élèvent au ciel en vous éloignant de la terre , vous devez être pieuse et croire à la puissance de cette destinée qui domine notre vie toute entière.

Certes, en parlant ainsi , le comte ne cherchait pas à être adroit , il était trop ému pour être capable d'aucun calcul d'habileté dans ce qu'il disait à Rosina ; — ÎSIais eût-il été froid, maître de lui-même, eût-il cherché dans sa tête les moyens les plus propres à étourdir le cœur ; aïf et candide de cette jeune fille , qu'il n'eût certes pas mieux

— 6» — réussi qu'en appelant à son aide sa croyance en Dieu ; c'était presque mettre le ciel en tiers dans leur conversation , et appuyer sur lui cette faiblesse d'enfant, si vacillante au premier souffle qui s'approchait d'elle.

— Sa volonté, continua le comte, n'estelle pas écrite dans tout ce qui m'arrive : — le ciel était pur et radieux ; tout à coup il se couvre, et un orage affreux gronde siir la terre ; mon cheval effrayé s'abat et me jette sur les pierres aiguës de la roule ; mon sang coule : seul , au milieu de cette tempête et de ces montagnes, je devais sans nul doute y trouver la mort ; mais un homme passe, me prend dans ses bras , me porte dans cette cabane ; et là , je reviens à la vie. — En ouvrant les yeux, je vois à mon chevet une jeune fille, belle comme Dieu a fait ses anges, attentive au souffle fiévreux de ma respiration, me soignant comme elle eût fait d'un I 5

frère ; et cependant je ne l'avais jamais vue, moi. Au milieu des horribles douleurs que je souffrais, son visage m'apparaissait comme celui d'une douce vision dans les hallucinations de la fièvre ; j'oubliais , à la voir, toutes mes souffrances, et je m'endormais conservant comme un trésor ce radieux visage devant moi. 11 était l'ange gardien de mon sommeil , je lui souriais dans l'ombre de la nuit. Le malin , quand le jour se levait , cette fraîche image se levait avec lui , et mes yeux en s'ouvrant la rencontraient ainsi que le baume divin qui guérissait mes blessures. — Oh! je vous le demande , avez-vous jamais pensé à toutes ces émotions qui sont entrées dans mon cœur, et y ont gravé le souvenir de cette jeune fille avec un sentiment de reconnaissance et d'amour?

Rosina était toujours muette et immobile ; ses yeux , cloués à terre , semblaient absor-

bés dans le recueillement de l'attention , car elle entendait ce qu'elle n'avait jamais entendu , et ces douces paroles arrivaient à son cœur comme l'harmonie délicieuse d'une mélodie inconnue.

Le comte reprit :

— Lorsque vint la guérison , je fus effrayé de ce que je ressentais ; je voulus fuir, et je ne le pus pas : la volonté de mon hôte m'enchaîna. Je me trouvai encore une fois seul avec elle; et comprenant que je ne serais plus le maître de lui cacher ce secret qui m'embrasait, une seconde fois encore je voulus fuir... ; mais cette fois ce fut la volonté de Dieu qui s'y opposa ; il ôta à mon corps toute force et me renversa haletant et épuisé dans cette cabane. — Oh! je vous le répète , Rosina , c'est la volonté de Dieu et

celle de ma destinée ; je vous aime , et

toute ma vie est maintenant dans mon cœur.

Parlant ainsi , il pressa dans ses Lras tremblants la jeune fille qui recula épouvantée ; en devinant l'amour qu'elle avait inspiré, celui qu'elle devait ressentir peut-être, son premier sentiment élait la frayeur.

Ce n'était pas cette jeune femme du monde , qui écoute avec coquetterie la déclaration d'un amant et joue avec les paroles qu'elle entend comme avec une rose qu'elle effeuille à son gré ; ce n'était pas cette civilisation du monde, ce vernis de la société qui gouverne même le cœur ; c'était cette naïve innocence d'une jeune fille que ce langage inconnu révélait à elle-même. — Jusqu'alors elle avait vécu dans l'ignorance de son cœur ; elle était surprise à l'improviste par un magnétisme irrésistible qui la galtanisait, et elle se prenait avec enthousiasme à cette existence intime et mystérieuse qui lui parlait pour la première fois. Trop

-- 65 ~ confianle pour se méfier, trop faible pour résister, elle s'abandonnait à la protection de Dieu. — Et puis, le comte était jeune, beau, élégant ; son visage n'était point brûlé par le soleil des montagnes , comme tous les visages qu'elle voyait chaque jour : sa voix n'était point rude et grossière, et ses yeux avaient dans leurs regards une puissance dominatrice. Elle ne savait pas, la pauvre enfant, où cela la mènerait de croire ainsi. — Elle croyait , voilà tout ; elle était effrayée, elle tremblait ; mais il lui semblait qu'elle était plus heureuse qu'elle ne l'avait jamais été.

Le comte maîtrisa peu à peu son émotion et reprit assez de calme pour s'apercevoir de l'empire qu'il exerçait sur Rosina. Il en profita naturellement; il ne heurta point la candide naïveté de la jeune fille , mais l'amena graduellement , par ses pa-

rôles , à un état de douce quiétude.

Rosina s'assit à côté de lui ; elle se retrouva elle-même. Elle écoutait encore avec élonnemenl , mais ce n'était déjà plus avec frayeur. Elle souriait doucement , et ce fut peut-être la première fois de sa vie qu'elle ne trouva pas que son père tardait à rentrer ; cependant le soleil s'était couché peu à peu derrière les montagnes,- et le ciel était devenu sombre.

Quand Jérôme Béchet entra , Rosina était à la même place ; seulement le comte était debout devant eMe , car il avait entendu les pas de Jérôme et s'était levé.

— Vous rentrezbien tard, maître Jérôme, lui dit-il?

— Nous avons été retardés dans notre tournée, reprit celui-ci.

A. l'arrivée de son père , Rosina ne s'était pas levée ; le son de sa voix lui fil une impres-

sion étrange ; elle tourna la tête, elle était toute rouge et toute tremblante Quand elle alla à lui, ses yeux étaient baissés , et , pour la première fois de sa vie encore , elle oublia de l'embrasser en prenant son chapeau et son manteau. — Jérôme ne s'en aperçut pas et se mit à poser sur la table un dîner complet qu'il apportait dans sa besace. L'émotion et le trouble de Rosina n'échappèrent pas au comte , et craignant que Jérôme ne finît par le remarquer, il chercha à attirer son attention sur un autre point.

— Voilà une royale idée , mon maître , dit-il en souriant , car je me sens un terrible appétit de malade ou de voyageur ; ce sont les deux seuls qui puissent se comparer. Cette bouteille a l'air de renfermer un vin aussi vieux que le serait mon aïeul s'il vivait encore. — A votre santé, Jérôme!

— Qu'est-ce que tu fais donc, Rosina?

— 68 ~ s'écria le chevrier; donne -nous donc des verres et des assiettes.

En effet, la jeune fille était restée debout, écoutant machinalement les paroles qui se disaient à côté d'elle, comme on écoute un bruit lointain sans le comprendre ; car toutes ses pensées s'étaient concentrées dans une méditation muette et profonde. — Aux paroles de son père, elle se réveilla en sursaut et apporta ce qu'il demandait.

r— Ne vous asseyez pas à côté de nous, Rosina, lui dit le comte.

Et lui prenant la main, il !a lui serra.

Rosina retira sa main en rougissant et s'as- ' sitsans répondre ; ses yeux étaient baissés ; elle n'osait regarder ni le comte ni son père.

Comment elle, si jeune, si innocente, si pure par le cœur et par la pensée, comment comprit - elle qu'elle devait mentir à son père , qu'elle devait lui cacher les sensations

étranges qui la bouleversaient ? — Elle , qui lui disait chaque jour avec une joie enfantine les pensées de toutes les heures de sa journée, comment devina - t - elle tout à coup qu'elle devait se taire aujourd'hui ? — Etaitce parce qu'elle jugeait qu'elle avait mal agi, ou bien comprenait-elle déjà qu'il existe certaines affections que le cœur recueille, qui vivent dans le tressaillement de l'ame , dans le battement des artères et dans le sang des veines , et que le souffle de la moindre parole les flétrit comme cette fleur si fragile que la brise même la plus légère effeuille en passant. — Sa main brûlante n'osait s'approcher de celle de son père ; il y avait dans ce qu'elle éprouvait plus que de l'émotion , il y avait du trouble, presque déjà du remords ; car le remords dans une jeune fille , c'est l'agitalion de son ame et Tincarnat subit de ses joues.

Le comte élait au supplice; il craignait que Jérôme ne vînt à tout découvrir.

Cependant la soirée se passa fort tranquillement ; Jérôme fut très gai , il parla beaucoup , but de même , et ne tarda pas à s'endormir sur sa chaise , pendant que sa fille lui préparait , à l'une des extrémités de la chambre , l'espèce de lit de camp sur lequel il passait la nuit depuis que le comte habitait la cabane.

Le lendemain, quand Jérôme Béchet se leva , le comtç feignit d'être beaucoup plus souffrant. Il attribuait ce malaise , disait-il , à ce qu'il s'était laissé aller à boire peut-être un peu trop la veille. ,

— Rosina, dil Jérôme en appelant sa fille, va ouvrir aux chèvres ; comme je ne dois être à Luz qu'à onze heures, je vais les conduire à la montagne.

Quelques minutes après, Rosina rentra ; elle était seulo, son père était parli.

— Bonjour, ma Lien-aimée, lui dit le comte doucement en allant à elle.

Quand il lui prit la main , il sentit qu'elle tremblait. — Quelques minutes après, Rosina s'éloigna brusquement et alla à la laiterie.

Le comte se souvint seulement alors que tous les matins elle s'absentait deux heures pour aller porter son lait. — Ces deux heures lui parurent interminables ; il ouvrit la fenêtre , regarda le ciel qui était bleu et les montagnes qui étaient dorées par les premiers rayons du soleil ; mais il ne resta à la fenê^ Ire que peu d'instants , il ouvrit la porte et sortit. — Il s© promena de droite et de gau*

clie, puis il rentra et ressortit ; un cri de joie s'échappa de sa poitrine lorsqu'il aperçut enfin Rosina remontant le petit chemin qui conduisait à la cabane. Il courut à elle, et son visage rayonna d'une expression de joie si subile , que la jeune fille en fut émue et qu'elle lui tendit la main avec une ravissante naïveté de bonheur.

Que servirait de répéter ici ce qu'ils se dirent pendant les heures entières qui s'écoulèrent ; ce sont de ces mille riens insignifiants en apparence, et qui- cependant sont les anneaux de cette chaîne puissante qui s'attache au cœur.

Une jeune fille fe laisse si vite prendre aux croyances et aux illusions , que Rosina se livra avec une confiance sans bornes et un amour naïf à tout ce qu'elle entendait. Elle se trouvait sous l'hallucination d'un rêve ou d'une magie.

Le comte resta plusieurs jours encore dans la cal ane du chevrier; et le matin de son départ, quand il se préparait avec Jérôme à retourner à Luz , celui qui eût regardé le visage de Rosina , l'eût trouvé bien pâle , et celui-là eût vu deux larmes briller dans ses yeux humides et couler lentement le long de ses joues.

— Quand vous voudrez , monsieur le comte, dit Jérôme qui tenait la porte ouverte .

— Me voilà , Jérôme , dit celui-ci.

Puis se retournant vers la jeune fille :

— Adieu , Rosina , dit-il tout haut ; je vous remercie bien sincèrement des bons soins que vous m'avez prodigués.

Comme il vit que Jérôme était à quelques pas devant lui, il la pressa sur son cœur et reprit à voix basse :

— Ma Rosina bien aimée, je t'aime !

— Oh! je suis bien malheureuse! dit la jeune fille en cachant son visage de ses deux mains pour pleurer.

— Si ton père revenait!... dit le comte , effrayé de la douleur de Rosina ; mon enfant chérie, cache tes larmes... demain je reviendrai.

Et il s'éloigna en courant, après avoir fermé la porte sur lui. — Il était temps , car Jérôme revenait sur ses pas.

La pauvre Rosina ouvrit doucement la fenêtre ; son visage était si couvert de larmes, qu'elle n'osait pas se pencher en avant , de crainte de rencontrer le regard de son père ; mais elle écouta attentivement , et quand le bruit des pas se fut éloigné insensiblement , elle ouvrit brusquement la porte et se mit à gravir avec une vigueur incroyable un rocher assez élevé contre lequel était adossée la cabane de Jérôme. Elle ne s'arrêta qu'au

sommet, quoique sa respiration haletante oppressât sa poitrine ; alors elle croisa ses bras avec une muette résignation et regarda autour d'elle : du haut du rocher, elle dominait presque toute la route qui conduisait à Luz.

Une minute s'était à peine écoulée, que les deux voyageurs tournèrent derrière un petit bois de sapins et descendirent la route qui serpentait tortueusement. Rosina les suivait d'un regard attentif et douloureusement penché. — Un instant ils s'arrêtèrent à l'endroit où le comte était tombé, puis ils continuèrent de marcher.

Rosina était toujours debout sur le sommet du rocher, et elle faisait encore de la main un dernier signe d'adieu, lorsque tous deux avaient disparu à l'horizon et n'apparaissaient plus que de loin , semblables à deux points noirs se détachant à peine sur les pier-

res éclairées par le goleil. Elle laissa alors tristement tomber sa tête sur sa poitrine, et quelque chose , comme un vague cri de douleur, murmura sourdement sur ses lèvres.

Un instant après elle s'agenouilla , et , levant vers le ciel ses deux mains jointes , elle pria au milieu de ses larmes.

Elle était belle ainsi , agenouillée et pleurante , au milieu de celte nature sauvage et de ce silence immense qui l'entourait de toutes parts. Le vent du matin soulevait autour de ses joues les boucles brunes de ses longs cheveux , et de temps en temps les fouettait sur son visage, comme s'il eût voulu essuyer les larmes qui l'inondaient.

C'est que la première douleur est terrible pour le cœur d'une jeune fille ; elle est affreuse et poignante, cette première angoisse qui la prend subitement, sans pitié pour sa faiblesse et pour ses fraîches couleurs ; elle

relenlil dans l'ame el la blesse morlellemenf, — Plus lard seulement, on a appris que la vie est toujours semée de larmes, même au milieu de ses plus grandes joies ; qu'il faut toujours souffrir jusqu'au seuil de la tombe, et que le bonheur brille seulement parfois au milieu de la tempête, comme un éclair au ciel. Aussi, Rosina était pâle, tremblante , épuisée ; elle ne cherchait pas à comprendre ce qui lui était réservé dans l'avenir ; elle souffrait, elle pleurait, elle priait.

Le soir, quand Jérôme revint , elle était &i abattue, qu'il s'aperçut de l'altération de ses traits ; il la crut malade , et sa tendresse paternelle s'en inquiéta cruellement. Quand elle fut couchée, il veilla près de son lit jusqu'à ce qu'elle se fut endormie.

Le lendemain , Rosina était plus calme ; le sommeil avait reparé ses forces et retrempé son courage. Et puis, il avait dit : demain

je reviendrai. — L'espérance , pour elle, était déjà du bonheur.

Le comte vint en effet , et Kosina fut bien heureuse ; la journée entière se passa dans des serments d'amour, des baisers et des larmes : et quand il fallut se séparer, elle redevint triste et pâle.

— Si vous saviez, lui disait-elle, combien je suis malheureuse à être seule ; une douleur que je ne puis définir s'empare de moi, et il me vient au cœur un froid si glacial , qu'il me semble mourir. Hier, quand vous êtes parti , je suis montée sur ce rocher, je vous ai suivi du regard aussi loin que le regard peut suivre , et quand je ne vous ai plus vu, oh! j'ai beaucoup pleuré ; je suis tombée à genoux, et j'ai prié Dieu. Un instant je me suis dit : si j'allais ne plus le revoir? — Ne plus vous revoir!... j'en mourrais.

Ainsi parlait la pauvre Rosina ; et le comte

]a tenait dans ses bras, lui fermant la bouche ^t lui disant :

— Je t'aime.

Mais la douleur a des pressentiments qui trompent rarement.

Un soir, quand Jérôme revint , il dit fort tranquillement, en atlacliant son chapeau à un clou qui était dans le mur :

— 11 est parti.

— - Qui donc? s'écria Rosina en se levant toute droite ; et son visage , subitement bouleversé , devint blanc. — Qui donc ? mon père...

— Eh bien ! le comte de Launay.

— Le comte de Launay! reprit Rosina d'une voix si basse, que ses paroles eurent peine à s'échapper de ses lèvres ; — elle s'appuya sur sa chaise pour ne pas tomber.

— C'est un brave homme , continua Jélôme, en tirant de aa poche, avec une sorte

— 8i — de recueillement cl d'admiration , deux billets de banque qu'il étala sur la table ; on a du plaisir à obliger des gens comme cela. — Yoilà pour ajouter à ta dot, Rosina

Le visage de Rosina était effrayant ; et si fon père avait élé moins absorbé par la contemplation de ses deux billets de banque, il eût, sans nul doute, découvert toute la vérité.

— Vous vous trompez, mon père, ditelle ; le comte de Launay n'est pas parti.

— Et pourquoi cela?

— Il ne se peut pas qu'il soit parti, reprit Rosina ; et ses deux mains, serrées l'une contre l'autre, se contractaient nerveusement.

— Parce qu'il n'est pas venu te dire adieu avant son dépari , reprit Jérôme en souriant. Ma pauvre Rosina, il faut lui pardonner ; il' paraît qu'il a reçu une lettre très pressée qui l'a forcé de partir sur le champ.

— Oui... oui... c'est cela, mon père, balbutia Rosina à demi voix.

Le cachet particulier des grandes douleurs est souvent un calme apparent , une résignation muette, qui cache une horrible torture.

— Les premières j>aroles qu'avait dites Jérôme avaient frappé la pauvre fille comme un coup de massue. Elle passa à plusieurs reprises ses deux mains sur son front, pour essuyer les goutles de sueur glacée qui en découlaient; puis, ouvrant à demi la porte, elle dit d'une voix tranquille :

— Je vais à la laiterie.

Si elle fut restée une minute de plus, elle eût étouffé peut-être ; car sa poitrine aspira brusquement les premières bouffées d'air qui lui vinrent du dehors. Elle marcha devant elle sans savoir où elle allait ; ses yeux étaient fiies et hagards , et ses lèvres s'agitaient comme si elle eût voulu parler ; puis

elle relourna sur ses pas et marcha rapidemefil jusqu'à la porte de la laiterie ; là seulement elle s'arrêta,

— C'est infâme! dit elle.

Ce furent les seuls mots qu'elle prononça.

Quand elle revint auprès de son père, elle était calme , et les traits de son visage avaient pris une morne tranquillité, qui ressemblait plus à l'abattement qu'à la résignation.

La pauvre enfant! en un instant elle avait tout perdu; en un instant, toutes les espérances de son cœur, toutes les croyances de son amour, avaient été brisées et foulées aux pieds. — Seule avec sa douleur, n'ayant personne à qui la confier, elle laissait lentement ses jours et ses nuits s'écouler dans le silence et dans l'isolement.

Plusieurs mois se passèrent ainsi, et toutes les fraîches couleurs de la pauvre Rosina avaient disparu ; ce n'était plus la joyeuse

enfant qui chaque matin descendait en cban*tant le chemin du village; c'était l'ombre d'elle-même. Ses yeux ternes et flétris avaient un cercle brun et plombé qui les entourait ; ses jcues étaient pâles et retirées, et ses lèvres, autrefois si vermeilles,, avaient pris une teinte violacée.

Jérôme Béchet s'aperçut du changement qui altérait chaque jour les traits de sa fillei

Plusieurs fois il la questionna ; mais Ro sina essayait alors de sourire , et disait k son père d'une voix qu'elle tâchait de rendre insouciante et presque gaie :

— Vous vous trompez, je ne souffre pas .. je me sens aussi bien que je l'ai jamais été ; ne soyez point inquiet.

Et elle échappait à son père en changeant la conversation le plus vite qu'elle le pouvait.

Jérôme avait été longtems avant de s'in^-

quiéter ; mais maintenant qu'il l'était sérieirsement , il épia sa fille, dont bien souvent il vit couler les larmes. Rien cependant ne pouvait l'amener à en découvrir la cause. Un instant il l'attribua à l'isolement dans lequel ils vivaient tous deux , loin des autres habitations ; et oubliant que cette cabane était celle où son père élait mort, il proposa à IvOsina de la quitter et d'aller habiter Luz ou Saint-Sauveur.

Rosina refusa.

Quelque temps s'écoulèrent encore. — Rosina éprouva tout à coup un malaise général , qui, la prenant faible, abattue et épuisée comme elle était déjà , la trouva sans force et sans courage. La douleur morale avait brisé toute son énergie; elle avait donné à cette douleur tout ce que son cœur renfermait de puissance et de vitalité: aussi, lorsque vint la douleur physique, la première atteinte

l'aballit comme elle eût fait d'une faible enfant. Elle fui forcée de se mettre au lit.

Quand Jérôme rentra, il la trouva couchée et dans une espèce d'assoupissement et de fièvre qui avait empourpré son visage de couleurs subites. — Elle ressentait des douleurs aiguës dans la tête, et des palpitations oppressées dans la poitrine , qui parfois l'étouffaient.

Jérôme passa la nuit auprès d'elle : il ne voulut pas se coucher.

L'aspect de celte cabane, pendant la nuit, était triste et imposant à la fois. Une lumière, posée sur une table, éclairait faiblement la figure de Rosina, et laissait dans une demiobscurité celle du vieillard. La tristesse et l'inquiétude était douloureuse à voir sur ce visage vénérable, qui écoutait attentivement s'exhaler, avec une plainte sourde , la respiration gênée de la jeune fille.

Ainsi se passa toute la nuit , et le jour surprit dans la môme position ce groupe pâle et silencieux. Rosina dormait , ou plutôt ses yeux étaient fermés par la fatigue et l'assoupissement. Jérôme la regarda quelques minutes, muet et immobile, consultant avec anxiété le souffle de sa respiration , puis il se pencha sur elle et la baisa si doucement au front , qu'elle ne se réveilla même pas.

— Pauvre enfant! dit-il.

D3UX larmes roulaient dans ses yeux. — Deux larmes dans le« yeux de Jérôme! — Deux larmes dans les yeux de cet homme de fer, habitué depuis si longtemps à toutes les souffrances, à toutes les fatigues, à toutes les privations, à toutes les inquic'tudes. — Deux larmes dans ces yeux qui peut-être n'avaient jamais pleuré. — C'est que c'était son enfant chéri, sa fille bien-aimée, la seule consolation de sa vieillesse, la seule joie de son

existence ; c'est que s'il venait à la perdre, il mourrait aussi, lui, tant sa vie était liée par le cœur et par l'âme à celle de cette enfant , maintenant si pâle et si maladive.

Il marcha sur la pointe du pied, de crainte de la réveiller, et, prenant son chapeau, il ouvrit doucement la porte qu'il referma sur lui avec précaution : puis , tout à coup , il se mit à courir du côté de Luz. — Bientôt il eut atteint les premières maisons ; il tourna sur sa gauche, fit quelques pas dans la grande rue qui mène du côté de Barèges et entra dans une maison de fort modeste apparence. — C'était celle du médecin que nous avons déjà vu venir à la cabane, lors de la chute du comte de Launay. 11 était en train de déjeuner.

— Ah! c'est vous, père Jérôme, dit-il en apercevant le chevrier ; soyez le bien-

"venu, asseyez-vous là , et buvez avec moi ur verre de ce vin.

— Merci , monsieur le docteur, dit Jérôme en s'asseyant machinalement, je n'ai pas soif.

Et en même temps il essuyait du revende sa main de giosses gouttes de sueur qu coulaient le long de son front.

— Je viens vous chercher pour ma pauvre Rosina, que je crois Lien malade.

— Vraiment, dit le médecin, qui perdiî au même instant son ton enjoué ; nous allon y aller tout de suite, mon ami ; justement, j'ai deux heures à moi. — J'allais faire la sieste, l'exercice me vaudra mieux.

— Oh! merci, monsieur le docteur, dil Jérôme avec un air de contentement.

— Reposez-vous un instant , reprit le médecin.

— Ah Lah ! me reposer ! est-ce que je suis

fatigué? j'en ai bien vu d'autres. Et puis, voyez-vous, elle est seule là-bas; si elle avait besoin de quelque chose!... Je suis d'une inquiétude...

— Eh bien! soit dit le docteur, partons ; mais, avant, le coup du départ.

Il versa un verre de vin à Jérôme.

— A la santé de Rosina.

— A sa santé, docteur, répondit Jérôme; Dieu le veuille.

Et il avala d'un trait le verre de vin.

Vingt minutes après , tous deux entrèrent dans la cabane.

Rosina était éveillée ; lorsque la porte s'ouvrit , elle porta vivement sa main à son visage.

Le médecin s'approcha du lit, et s'arrêta malgré lui à l'aspect de ce visage flétri et tiré, qu'il avait vu , il y a quelques mois à peine , si rosé , si riant et si frais ; par un mouve-

ment involontaire , ses deux sourcils se rapprochèrent l'un de l'autre , et ses deux lèvres se contractèrent. Mais il avait trop l'habitude de maîtriser jusqu'à ses moindres émotions, pour laisser apercevoir l'effet qu'avait produit sur lui le changement de Rosina. 11 lui tendit la main en souriant :

— Eh bien! mon enfant, lui dit-il , nous sommes donc souffrante depuis quelques jours?

Rosina ne répondit rien. — Les habitants de la campagne ont très souvent une croyance superstitieuse pour ce qui regarde les médecins; aussi Rosina tremblait de tous ses membres, car elle se figurait qu'à la regarder seulement , le docteur allait découvrir infailliblement ce secret de douleurs et de larmes qu'elle cachait depuis plusieurs mois à son père. — Le médecin prit une chaise, s'assit devant elle, et la regardant attentivement

dans les yeux et au visage , pour y chercher les symptômes du mal qui la rongeait , il lui dit d'une voix lente et grave :

— Voyons, mon enfant , où souffrez- vous?

— Ce n'est rien..,, monsieur le docteur, balbutia Rosina, dont les lèvres Iremllaient, je vous assure que ce n'est presque rien ; je souffre un peu à la tête , et voilà tout.

Elle baissa les yeux, car l'interrogation mnetle de ce regard fixement cloué sur elle, l'effrayait IiorriLîement.

Le docteur se k va , posa sa main sur le front brûlant de la jeune fille , sur ses tempes, puis il lui tâta le poulx , et ses yeux se couvrirent de ses paupières abaissées, comme ceux d'un homme qui réfléchit profondément.

Tout à coup, il fit un mouvement de surprise qu'il ne put entièrement dominer, et regarda de nouveau Rosina , toujours pâle et

immobiie ; il y avait dans la physionomie de cette pauvre jeune fille quelque chose qui ressemblait à une prière.

Pendant tout ce temps, Jérôme était resté deloul dans le fond de la chambre. Comme il élait appuyé contre la cheminée, le docteur lui tournait le dos.

Celui-ci, après quelques instants d'une méditation recueillie , dit à Jérôme :

— Mon ami , laissez-nous.

Et comme il s'aperçut de l'horrible inquiétude qui lorlurail la pensée de ce noble vieillard, il s'approcha de lui el ajouta tout bas :

— Ce n'est rien ; cependant je voudrais faire quelques questions pour lesquelles j'ai besoin d'être seul avec elle.

Et il affecla même dans le ton de ses paroles une grande nonchalance.

Jérôme secoua la tête, et jetant un dernier regard d'inquiétude, il s'éloigna.

Alors le docteur s'approcha du lit , prit la main de Rosina , et la regardant en face , il semblait lui dire : j'ai deviné votre secret.

— Mon enfant , reprit-il quelques minutes après, nous sommes seuls ; un médecin c'est comme un confesseur, les secrets qu'il recueille meurent avec lui ; vous pouvez me parler avec confiance , sans crainte ; je suis là pour vous soulager dans vos douleurs «tvous consoler dans vos larmes.

La voix du brave homme était douce et pieuse en parlant ainsi , et toute la bonté de son ame se peignait sur son visage.

Rosina l'écoutait attentivement. Quand il eut fini de parler, elle se cacha le visage dans ses mains.

— Oh! mon Dieu!... dit -elle d'une voix sanglotante , oh! mon Dieu!...

Si ]e médecin eût regardé du côté de la Fenêtre, il eût pu voir passer lentement, comme une ombre , derrière les vitres de la fenêtre, Jérôme Béchet , que son inquiétude paternelle ramenait sur le seuil de la porte.

— Y a-t-il îonglems que vous souffrez ainsi? dit le docteur à voix basse.

— Ce n'est rien , ce que je souffre , auprès de ce que j'ai souffert. — Oh! bien souvent j'ai esyéré que j'allais mourir. — Le désespoir ne tue donc pas, monsieur?

— Pauvre enfant, reprit le médecin, si jeune, si innocente, si crédule ; — oh ! c'est un crime 1 — Voyons, Rosina, je ne vous fais pas peur, nWf, n'est-ce pas?... Dites-moi.... dé^puis quelle époque les premiers symptômes se sont-ils manifestés?

Pvosina retira vivement sa main, que le docteur tenait serrée dans la sienne. Elle se leva sur son séant et son visage prit tout à

coup une expression de terreur indicible :

— Que voulez-vous dire, docteur? murmura-t-elle d'une voix sourde et contrainte... je ne vous comprends pas.

Le docteur resta lui-même interdit devant ce pâle visage qui l'interrogeait ; il comprit que la pauvre enfant ignorait encore le comble de son malheur : et, prêt à le lui apprendre, il sentait ses paroles s'arrêter sur ses lèvres et tout son cœur frémir. *

— Rosina , dit-il enfin tout bas , comme s'il était lui-même effrayé des paroles qu'il allait prononcer, dans quelques mois... vous serez mère...

— Mère ! ... répéta machinalement la jeune fille , en élevant ses deux mains jointes audessus de sa tète.

Son visage devint tout à coup d'une blancheur livide , et , se penchant sur le bord du

lit, elle regarda le me'decin avec un air terrible d'incrëdnlité.

— Vous avez dit?... Non... je suis folle ! j'ai mal entendu. . . ou je ne vous comprends pas... Moi!... mèrel...

Et, poussant un cri affreux, elle retomba sur son lit.

Au même instant, la porte de la cabane s'ouvrit violemment , et Jérôme parut sur le seuil.

Son visage était aussi pâle que celui de Rosina. — Il s'élança d'un bond sur un vieux pistolet qui était accroché au-dessus de la cheminée , et se précipitant vers sa fille :

— Malheureuse!... s 'écria-t-il.

Mais le médecin s'élança vers lui , et retenant d'une de ses mains la main de Jérôme qui tenait le pistolet armé :

— Jérôme, lui dit-il, en le regardant en

face, qu'allez-vous faire ? — Vous allez eom^ mettre un crime!

— Laissez-moi ! laissez moi ! . . . s'écria .lérôme , en cherchant à se dégager des mains du docteur.

— Jérôme , c'est votre fille !

Rosina était revenue à elle , cl s'appuyant sur une de ses mains, elle se leva à moitié sur son séant.

— Mon père, s'écria~t-elle , par pilié , tuez-moi I

Jérôme recula d'un pas , et le pistolet tomba k terre.

— Oh ! mon père , répéta Rosina d'une voix déchirante , par grâce , ayez du courage, tuez -moi!...

C'élail une scène horrible à voir : d'un côté celle pauvre jeune fille , se relevant au milieu de sa souffrance et de son déshonneur, pour demander la mort à mains jointes; de l'autre , ce père vénérable dont la vie Venait d'être brisée par un mot ; puis , au miheu d'eux, le calme visage du docteur, qui disait à la jeune fille souffrante : — Prends courage : et au père irrité : — Pardonne.

Le brave médecin comprit qu'il fallait à tout prix les arracher Tun et l'autre au désespoir de leurs pensées, et, s'avançanl vers Jérôme, il lui prit une de ses mains :

— Jérôme , lui dit-il , le crime est affreux ; mais la vengeance doit-elle retomber sur la victime? sur celte pauvre enfant déjà si pâle, si épuisée, si flélrie par les larmes? — Quand une faible créature, comme une femme, et surtout une enfant, tombe, confiante et

, — 101 crédule, dans un de ces pièges odieux tendus par la perversité du monde, il faut la plaindre, Jérôme, il faut souffrir avec elle de l'horrible douleur qui brise son cœur et abrégera sa vie ; mais il faut lui tendre la main , pour l'aider à se relever; il faut que , dans sa douleur et son isolement , une voix au moins vienne la consoler; et quelle voix, dites, pourra-t-elle entendre , si ce n'est celle de son père ? Si son père la repousse ainsi , il ne lui reste plus d'asile qu'au fond d'un précipice. — Jérôme, songez-y; au milieu de son malheur et de ses angoisses , la pauvre enfant n'a plus que deux prières dans la bouche , une pour Dieu qui est son père dans le ciel , et une pour vous qui êtes le sien sur la terre.

Jérôme serra vivement la main du docteur; mais il ne put répondre et il tourna à moitié vers lui son visage sombre et sinistre.

Le docleiir l'alliia fai])lcmenl du côté du lit.

— Voyez, lui dit-il d'une voix bien basse, en lui montrant Rosina, voyez comme la souffrance a déjà creusé son visage ; dans Tétat où elle est , Jérôme, je vous le dis parce que je le dois, il y va de sa vie.

— De sa vie!!! s'écria aussitôt le chevrier d'une voix tremblante : car tout son amour de père venait de se réveiller ; — de sa vie!... ma pauvre Rosina!... Est-ce qu'elle serait en danger de mort, docteur?

Et s'approchant tout-à-fait du lit, il inclina ver sa fille son front chauve et ridé ; le regard qu'il laissa tomber sur elle fut si doux et si bon , que la pauvre Rosina joignit ses deux mains pour le remercier.

— Mon enfant , dit Jérôme en laissant couler sur le visage de sa fille les larmes qui gonflaient ses yeux, Ion vieux père est là

pour te consoler et t'aimer. — Oh! oui, tn es innocente , pauvre enfant , tu es victime d'une lâche trahison. Oui, il a fallu une bien horrible préméditation dans le crime ; et toi, si faible, si jeune, toi qui ne connaissais presque du monde que cette cabane et ton père , lu as cru aux paroles des médians , et les méchants l'ont trompée, perdue...

Fvosina l' écoutait; son visage avait une immobilité si impassible, si fixe et si sombre, que le pauvre père en fut effrayé ; il prit de ses deux mains la tète de son enfant, il l'embrassa et s'agenouilla devant le lit.

— Tu entends bien , ma pauvre enfant , dit-il , c'est ton père , ton vieux père qui est à genoux devant toi , qui t'aime , lui , et ne t'abandonnera jamais... il faut lui parler, Rosina.., lui dire que lu l'entends, et surtout que lu souffres moins.

Rosina avait les veux fermés . elle les ou-

— lO/i — vril faiblemenl aux dernières paroles de son père et voulut se lever un peu ; mais elle n'en eut pas la force ; ses lèvres prononcèrent quelques mots inachevés , et sa tête retomba avec un gémissement plaintif.

Jérôme se releva.

— Vous m'assurez bien , docteur, dit-il au médecin, qu'il n'y a pas de danger? Son visage et sa pâleur m'effraient.

Quelques heures de repos seront le meilleur remède.

Un long silence succéda à ces paroles.

Jérôme s'était assis, le médecin à côté de lui.

— Le misérable ! s'écria tout à coup le chevrier avec une explosion terrible de colère. Ohî c'est infâme! c'est indigne! — trahir aussi lâchement l'hospitalité.

Mais vous ne savez pas, docteur? — cet homme!,., oh! c'est odieux !.. . je l'ai trouvé sanglant sur les pierres de la roule, au milieu

(l'un affreux orage ; il y serait mort ! Je l'ai pris dans mes bras , je l'ai porté ici , je l'ai couché dans mon lit comme j'aurais fait de mon fils; la nuit nous avons veillé à son chevet, moi et ma pauvre fille ; je l'ai sauvé ; et pendant que j'allais, tranquille et confiant, chercher le baume qui devait guérir ses blessures , lui , il déshonorait mon enfant ! . . . C'est ce que dans le monde, peut-être, on appelle un honnête homme ; c'est ce que moi j'appelle un homme vil et lâche. — Dans cent ans , docteur, on ne trouverait pas, parmi nous autres habitants des montagnes , une aussi indigne trahison ; celui qui agirait ainsi serait chassé , personne n'oserait entrer dans sa maison , et son père , si le malheur voulût que son père vécut encore , le maudirait!... — Jérôme, dit le docteur, calmez-vous ; oui , c'est une horrible chose ; mais ne pensez plus qu'à votre fille.

— Ohl ouj, qu'il soit maudit jusqu'au jour de la vengeance, reprit le vieux chevrier avec une exaspération croissante , en îevaîU vers le ciel ses deux bras étendus ; et moi... qui lui ai serré la main quand il est parti, moi... oh! mon Dieu!!...

Et il se précipita vers une armoire dont il tira son portefeuille. — Il prit les deux billets de banque que lui avait donnés le comte de Launay , il les broya , les déchira , les foula aux pieds.

— Son argent , s'écria-t-il , souillerait ma cabane; je ne veux rien de lui. — Maintenant, comte de Launay, continuez, au milieu des plaisirs et des trahisons , votre noble existence; mais que le malheur ou le hasard ne vous ramène point [ici ; car si Jérôme Béchet n'a jamais oublié un bienfait , jamais la haine et la vengeance ne se sont éteintes dans son cœur.

— Et toi, pauvre victime, ajoula-t-il en jetant sur sa fille un regard de douloureuse pilié, essuie tes larmes, ô mon enfant, que ta destinée s'accomplisse comme Dieu l'a faite là haut ; quelle qu elle soit , ton père marchera toujours à tes côtés , ton père sera toujours là.

Puis il s'avança vers le médecin , lui tendant à la fois les deux mains :

— Merci , docteur, d'être venu ainsi dans la cabane du pauvre chevrier ; merci de l'intérêt que vous avez pris à sa douleur, merci surtout de lui avoir épargné un crime ; car, voyez-vous, docteur, lorsque tout à l'heure, inquiet et tremblant des souffrances de mon enfant, j'ai écoulé à cette porte, et que cet horrible secret s'est révélé devant moi; ce que j'ai souffert est affreux et impossible à dire. — Je l'aurais tuée! C'eût été infâme!... mais je l'aurais tuée ! ! . . .

— Adieu , îuon Lon Jérôme , interrompit le docteur ; je reviendrai ce soir, après mes visites, rapporter à votre fille une potion calmante, qui lui donnera, j'espère, un bon et salutaire sommeil pour cette nuit.

— Adieu docteur, reprit le chevrier d'une voix triste ; vous savez-là un terrible secret...

— Je l'ai déjà oublié, interrompit le médecin ; — Jérôme, je ne sais plus rien.

El le médecin s'éloigna.

Jérôme Béchet alla s'asseoir auprès du lit de sa fille ; une espèce d'assoupissement engourdissait ses douleurs et fermait ses paupières ; lui la regarda longtemps , puis il se prit le front à deux mains, et sa pensée retomba toute entière dans une profonde et douloureuse méditation.

Le soir, le médecin revint comme il l'avait annoncé , puis tous les jours ; il ne cessa ses

visites que lorsque Ptosina fui tout à fait reiaDlie. .,^/„ ij^ ^j(,( .,g

.; Que l'aspect de celte cabane, depuis cinquante ans si calme et si tranquille, était changé tout à coup : combien elle était devenue sombre et triste ! Jamais on n'entendait plus les chants joyeux de la jeune fille ; jamais on ne la voyait plus , fraîche et rosée , courir avec une joie enfantine au-devant de son père, lorsqu'il revenait le soir. Parfois seulement elle apparaissait sur le seuil de la cabane; mais elle était si pâle, il y avait dans toufe sa personne l'aspect d'une si grande douleur, qu'on eût dit , à la voir ainsi que l'avait faite la perfidie et la trahison de cet homme, un de ces êtres oubliés dans le sein des montagnes, repoussés par le dégoût et la proscription de tous, et qui achevait dans l'abandon et dans le malheur une existence répudiée et misérable. i^\

*^^ Jérôme Béchet continuait son état de guide et de chevrier ; mais ce n'était plus le même homme : comme la jeune fille, il était artiste, pâle et sombre, et une double vieillesse avait voûté son corps et courbé sa tête. A peine s'il prononçait une parole ; aussi ses camarades ne le reconnaissaient-ils plus.

— Qu'est-il donc arrivé à Jérôme? se disaient-ils tous en le voyant s'éloigner d'eux ; il y a évidemment quelque chose là dessous. •^ Et personne néanmoins n'osait l'interroger ; chaque fois que l'on avait essayé de le faire, il avait froidement répondu à toutes les questions , par des paroles vagues, indifférentes.

/"•'Jérôme était aimé de tous ses confrères , car il leur avait à tous rendu quelques services ; aussi tous souffraient de le voir ainsi morne et silencieux. — Et puis autrefois, les dimanches , Jérôme les invitait souvent à

monter à sa cabane : maintenant , jamais. — Les jours de fête , soit à Luz , soit à Esquièse» soit dans les villages environnants, il était toujours le premier au rendez-vous avec Rosina ; c'était lui qui mettait tout en train:c'était lui enfin qui étaitle chef de toutes lés joies et de toutes les danses ; dans les courses et dans les joutes, c'était lui qui donnait les prix, et jeunes gens et jeunes filles étaient accoutumés à voir ce noble et vénérable visage sourire à leurs jeux et à leurs plaisirs.

Maintenant les fêtes se passaient sans lui ; en vain on l'altendait , il ne venait jamais. Et Rosina, la plus jeune, la plus jolie, la plus légère, la plus animée de toutes, ne quittait plus jamais la cabane isolée qu'habitait son père. Tout cela fit faire d'étranges réflexions dans le' village ; mais on avait tant d'estime et de vénération poyr Jérôme, qu'on

n'en, lira auGuRç condusion. — On pensa que quelque malheur ignoré était venii troubler sa joie et sa tranquillité. Ce dont on était ceijjain, c'est que dans ce malheur, quel qu'il fût, Jérôme était victime, et ne pouvait être coupable.;};^ f,„^ f,f)n^ js,! t;fiî4\^;f,}8,j

Pendant trois années, la pauvre Rosina expia ce crime d'un autre par ses larmes et par son isolement. ^^^

Dix ans des fatigues les plus rudes et des travaux, les plus pénibles n'auraient point pesé pîi:s lourdement sur la tête de son père que ne le firent ces trois années, pendant lesquelles un désespoir sourd et profond lui rongea jour à jour le cœur. Une barbe blanche, qu'il laissait tomber en désordre sur son cou, donnait à sa figure un aspect étrange. Ses joues étaient creusées par des rides si profondes, qu'on eût dit des cicatrices ; et ses sourcils , presque aussi blancs que ses che^

^ "in —

veux, GOuvraieni presque eh eafïér sès^iipièf es. — Sa démarche était lente et cassée : et celui qui n'eût point suivi jour à jour cet^è -dégradation morale du cœur, qui entraîne avec elle celle du corps, n'eût jamais pu reconnaître Jérôme Béchet, le chevrier de la , montagne , dont la verte vieillesse avait conservé tant de force et tant d'énergie, dans cet homme épuisé qui semblait à chaque pas chanceler sur le seuil de la tombe j^>. ^^j ^jgj

Un soir, Jérôme était à Luz ; après avoir acheté quelques provisions qui lui étaient nécessaires , il allait se diriger vers la montagne :

Un jeune homme, accompagnant deux jeunes femme», riait et parlait très haut sur la place. — Au son de sa voix , Jérôme s'arrêta brusquement , et il porta à son front ses deux mains qui tremblaient ; puis , comme le jeune homme approchait, il leva lente-

ment !a lôle el regarda allenlivement ses Irails qu'éclairaient les dernières lueurs du jour. . . : ;

0. Le j*ùne homme passa devant lui et s'éloigna sans que celui-ci eut fait un mouvement : — il semblait pétrifié.

— Oh! mon Dieu, s'ëcria-t-il lout à coup deux fois, comme s'il se fût réveillé d'un profond sommeil , c'est un songe terrible que je fais là. Seigneur, ayez pitié de moi !

L'étranger s'était dirigé vers le groupe des guides qui étaient à l'entrée de la place ; et comme Jérôme s'en était aussi rapproché, il l'entendit qui disait en s'éloignant :

— Àiiisi, c'est convenu : tous les deux demain , à neuf heures précises , vous viendrez avec deux chevaux ; moi j'aime mieux aller à pied ; je demeure à cette petite maison là-bas qui fait le coin , en face de l'au-

- HT) — berge. — D'ailleurs, vous demanderez le comte de Launay. lîT; ;.j j.'ui>; .ia

Celte fois, Jérôme ne pouvait plus douter; et devant cet homme qui lui dijjt ainsi son nom tout haut , comme une sanglante ironie ou un appel à la vengeance , il recula presque effrayé.

— Le comte de Launay! dit-il d'une voix creuse , c'est donc lui !.. .

Quelques instants se passèrent.

— Eh bien! père Jérôme, lui dirent à la fois plusieurs de ses camarades qui s'approchèrent de lui , comment vous trouvez-vous ce soir? — Il commence à se faire bien tard pour regagner la montagne.

Jérôme ne répondit point , car il n'ententendait pas les paroles qui lui étaient adressées ; une seule pensée était dans sa tête , et cette pensée unique concentrait toutes ses facultés ; il chercha à prendre un air in-

souciant, presque calme, et il tendit successivement la main k ses camarades.

— ^quel endroit va demain, dit-il, ce voyageur qui vous parlait tout à l'heure ?

,=^r- A l'amphilhéâlre du Marloré, répondit l'un d'eux ; nous descendrons , je pense, jusque dans la vallée d'Est aube.

— Ah !.. . (ît Jérôme ; et qui le conduit ?

— Moi et lui.

— Ahl c'est toi, François, reprit Jérôme, et puis toi, David. — Quel est celui de vous deux qui veut me céder son tour ; j'ai justement à aller au hameau de Gèdre, et je ne serais pas mécontent d'utiliser ma course.

— C'est avec grand plaisir, Jérôme, que je te cède mon tour, reprit celui des deux qui s'appelait François,

— ÎNlera camarade, dil Jérôme d'un icM' brusque, pour cacher réinolion qu'il éprouvait: à charge de revanche; demain à neuf heures, n'esl-ce pas? "

— Oui , et il nous a dit qu'il s'appelail le comte de Launay.

— Encore ce nom!... murmura Jéiôme

'— - Voîis savéi qull faut andéner 'chacuYi' un cheval, Jérôme? • i

— David se chargera de les retenir tous les deux.

Et le chevrier s'éloigna. oJiciJè

Il avait hâte d'être seul ; car il craignait' que quelques paroles échappées involonlairement ne vinssent révéler ce secret si péniblement conservé depuis trois ans. — Quand il eut lais&é Luz loin derrière lui , quand il

fui sur la moiilagne et que le vent du soir, frais et aigu, vint le frapper au visage, il respira plus à l'aise et il s'assit sur un rocher qui boxait la route. ^^

Ce qui se passait dans la tête de cet homme est impossible à dire ; c'était une tempête, confuse et terrible, dont les flots tumultueux Louleversaient son imagination. Si épuisé qu'il était par une longue souffrance, il avait peine à supporter cette nouvelle émotion qui le prenait si subitement au cœur ; il ne savait que résoudre. — - Un instant il lui sembla que sa raison s'égarait, et il eut si peur, qu'il se mit à prier, en serrant étroitement son front dans ses mains entrelacées.

La nuit était très avancée lorsqu'il rentra dans sa cabane; Rosina l'attendait avec inquiétude, — Jusqu'à ce que sa fille fut couchée, Jérôme ne resta pas un instant en

— 1i9 — place ; il allait et venait de côté et d'autre ; il lui semblait qu'à chaque minute Rosina allait lire la vérité sur son front et que sa bouche allait s'ouvrir pour lui dire : le cofete de Launay est ici !

— Enfin la fatigue l'emporta sur l'agitation de son âme, et il se jeta sur son lit.

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■ r -^r• -■■-, Un sommeil pesant et fiévreux ferma ses

paupières , et les'' premiers rayons du jour

naissant avaient à peine^ blanchi la cime des

montagnes, qu'il était debout, appuyé à la

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— lââ —

fenêtre de sa cabane, regardant au ciel les ténèbres de la nuit qui s'éloignaient rapidement.

C'élETU un jour terrible pour lui qui se levait à l'horizon , un jour attendu depuis trois années , un jour pour lequel il eût donné le reste de sa vie et vendu , s'il avait pu , la saintelé de son ame , ce jour enfin où la victime , en face du meurtrier, peut se relever de toute la force et de toute l'énergie de son martyre.

Le comle de Launay était à Luz ; — dans quelques heures il allait être auprès de lui. Le comte de Launay ! . . le meurtrier du bonheur de sa vie et de celui de sa fille , il l'avait entendu hier jeter aux deux jeunes femmes qui l'accompagnaient des paroles insoucianleSjiBl, malgré le jour qui Laissait, il avait vu'ie sourire "nonchalant de son visage in-

sullerau souvenir de celte vieille blessure

dont le sang coulait encore. — C'était le dénouement du drame ; et il tremblait malgré lui devant les pensées de sa vengeance et de sa haine. Cependant son corps n'était plus courbé en deux , et l'expression de sa physionomie, chaque jour si terne et si affaiblie, était animée et brûlante ; il avait retrouvé , comme par enchantement , l'énergie que sa douleur semblait avoir tuée : son regard n'était plus voilé sous ces sourcils ; il était fixe et ardent ; et le vieillard attendait avec calme et résignation que le timbre de sa pendule lui ait dit huit fois dans le silence : — Jérôme, il est l'heure.

Elle arriva enfin , cette heure qu'il craignait malgré lui, et qu'il désirait cependant avec une si dévorante impatience; mais il ne voulut pas s'éloigner sans embrasser sa fille. — Il entra dans sa petite chambre ; elle était aussi assise près de la fenêtre. Elle aussi ,

iâi —

n'avait pas dormi ; mais la douleur seule avait veillé avec elle.

Jérôme lui Icndil la main el l'embrassa an

il<>nt.- ;-T ;.;•■■■<-,-) -■.).■ î-vV;-,..*^ -:;'■ r? .:q

■^ Adieu, Rosina, lui dit-il, adieu mon enfant.

En prononçant ces paroles, il levait les yeux au ciel , et semblait la léguer à la protection de Dieu.

' '^ — Adieu, mon père, dit Rosina doucement. Vous ne rentrerez pas trop tard , n'est-ce pas? car j'ai eu bien peur hier.

Jérôme s'éloigna sans répondre. 11 marchait d'un pas si rapide, qu'il mit la moitié du temps ordinaire pour se rendre h Luz. — David était déjà sur la'place ; Jérôme alla auprès de lui, et tournant par derrière les deux chevaux qui étaient attachés au mur, il alla s'asseoir sur un banc de pierre , à la porte

— 1^5 ~ de l'hôtel ; puis il s'appuya sur son bâton ferré, et atlendil.

Un large chapeau de paille , autour duquel était roulé un cordon noir, cachait son front chauve et laissait entrevoir, le long de ses tempes, quelques mèches éparses de cheveux blancs.

David , le second guide , était assis à l'autre extrémité du banc , et mangeait fort tranquillement un morceau de pain et de jambon qu'il avait tirés de sa besace. — Quand il en vint à puiser dans sa gourde qui était remplie de vieille eau-de-vie, il en ofiFrit à Jérôme Béchet, avant même d'avoir bu , ce qui était une marque non équivoque de respecf.

Il fut forcé de répéter deux fois sa question.

— Jérôme, vouîez-vous boire la goutte?

Jérôme se tourna enfin lentement, comme I 9

— }3G — un homme dérangé dans ses réflexions, et hocha la léte en signe de refus. Puis il appuya de nouveau son menton sur ses deux mains, et retomba dans sa sombre rêverie.

— Allons, bon, voilà le vieux Jérôme comme d'habitude, dit tout bas David en resserrant sa gourde et le reste de son pain dans sa besace.

Le long de la place é!aient échelonnés d'autres guides, attendant les voyageurs et tenant par la bride les chevaux tout sellés.

Il faisait un temps magnifique, le ciel était calme et pur; l'horizon rayonnant des montagnes se dessinait sur un fond d'azur.

Peu à peu, tous les voyageurs montèrent à cheval et prirent chacun différentes directions; la place, tout k l'heure si bruyante et si animée par le piétinement des chevaux et par le cliquetis des fouets, devint tout à coup déserte et silencieuse , et il ne passait plus ,

— \9J — de temps à autre, que quelques chaises à porteurs, menant des baigneurs soit à Saint- Sauveur, soit à Barèges.

Jérôme Eéchet était toujours assis sur son banc de pierre et semblait écouter attentivement le moindre bruit qui se faisait dans la maison contre laquelle il était adossé. — Tout à coup il fil un mouvement brusque et se leva. Il avait entendu des voix dans l'escalier. Ses joues si pâles se colorèrent d'une rougeur subite, et il porta ses deux mains à son cœur, comme pour étouffer sous cette pression la palpitation douloureuse qui le suffoquait. — David se leva aussi par imitation, et éteignit sa pipe.

— Allons, sommes-nous prêts à partir?

dit le comte de Launay.

Les deux jeunes femmes qui étaient avec le comte étaient sa femme et une nièce de la comtesse.

Celui-ci s'approcha des deux clievaux et les regarda atlenlivement ; il remua les selles pour s'assurer qu'elles étaient bien assujélies par les sangles.

— Antonine, dit-il ensuite, ce cheval me paraît bien doux ; votre nièce montera celui-ci.

Pendant que le comte de Launay aidait la comtesse et sa nièce à monter, Jérôme tenait le front penché vers la terre ; on sentait qu'une lutte terrible se livrait dans son cœur.

Quand il releva la tête, il vit les deux jeunes femmes appuyées sur l'encolure de leurs chevaux et souriant au comte ; alors, il vint à se rappeler le visage de Rosina, trois années auparavant frais et riant comme celui de la jeune fille qui accompagnait la comtesse ; il vint à se rappeler sa fille, sa fille bien-aimée, son unique joie, £on unique

soutien dans la vie, qu'une heure de trahison et de lâcheté avait flétrie et perdue; il se souvint qu'elle était encore jeune comme ces femmes, la pauvre victime, et que cependant ses yeux, s'étaient ternis par les larmes, son visage s'était creusé par la souffrance ; qu'elle languissait, abandonnée dans une pauvre cabane , elle , qui peut-être aurait eu une si joyeuse vie à parcourir, un avenir si calme et si radieux ; il pensa ensuite à lui , à sa vieillesse abreuvée d'angoisses et d'a~ mertume, à cette honte secrète, qui lui faisait baisser les yeux devant ses camarades ; cl il retrouva dans ces pensées toute l'énergie de sa vengeance , toute la force de sa haine. — Il ne trembla plus devant le projet qu'il avait formé, et sa voix était calme et ferme lorsque, s'avancant à la tête des chevaux, il dit ;

— M, le comie veut-il partir?

— Cerlainemcnt, répondit le comte ; car nous sommes en retard , et il y a loin d'ici à l'amphithéâtre du iMarLoré.

Quelques minutes après, la cavalcade s*? mil en n arche : David conduisait les deuy jeunes dames,, et Jérôme Béchet se mil à côté du comte, qui suivait à pied à quelques pas derrière.

Ils prirent la rive droite du Gave et marchèrent assez silencieusement jusqu'au passage de Y Echelle. — Ils s'arrêtèrent un instant à l'étroit sentier qui suit ce pont , pour contempler, avec une admiration mêlée de (erreur, l'effrayant précipice sur lequel ce sentier est suspendu en saillies. On voit au-dessous les restes d'une ancienne tour construite dans l'endroit le plus resserré de la gorge, pour servir de défense contre les incursions des mique'ets. Cette partie du chemin est éminemment sauvage, et l'œil n'y

rencontre que d'affreux ravins et des rocs énormes prêts à rouler dans l'abime.

Pendant que David expliquait aux jeunts dames la beauté de ces lieux sauvages, en leur racontant les anciennes traditions des montagnards , Jérôme Béchet semblait parcourir du regard, avec une joie intime, cet horizon étroit de montagnes et de torrents. Il semblait sourire au bruit terrible que fait le Gave en tombant, au-dessus du pont de Sia^ dans des abîmes sans fond. Quand la nature redevenait verte et riante , son visage prenait une expression soudaine de sombre tristesse, et son regard se voilait hous ses larges paupières. — Cest ainsi qu'il fit lorsqu'ils abordèrent la jolie fontaine de Dandiule et le vallon de Pragnerès. Sa tête était courbée sur sa poitrine et le fardeau de sa vieillesse semblait l'épuiser. Mais il releva le front devant les montagnes incultes

et décharnées qui entourent ce valîon rt devant l'aspect terrible de la gorge profonde qui se dessine tortueusement. — Là une seconde fois on s'arrêta; car deux sentiers se présentaient, l'un dangereux et rapide, coupant la gorge dans sa largeur ; l'autre beaucoup plus sûr , mais surtout beaucoup plus long , puisqu'il la tournait dans sa longueur. Il n'y avait pas à choisir ; car un seul de ces chemins était praticable pour les chevaux. — Comme David tenait les chevaux par la bride et allait entrer dans la route de droite, Jérôme Béchet s'approcha du comte :

— Pour nous deux , lui dit-il, qui sommes à pied , ce chemin ici à gauche est Lien préférable ; d'abord il est de moitié moins long et fort beau à parcourir. Si monsieur le comte veut me suivre, il n'y a aucun danger.

— Je ne demande pas mieux, dit le comle de Launay.

En ce moment la comtesse tournait la tête.

— Oh non ! Charles , s'écria-t-elle en s'arrôtant tout court, je vous en prie, ne prenez pas par-là; ce chemin m'efifraie, venez donc avec nous.

— N'ayez aucune crainte, madame, interrompit David, ce chemin n'est nullement dangereux pour ceux qui le connaissent , et avec un Lon guide cela va tout seul.

Du reste , le comte était déjà loin , faisant de la main signe à la comtesse qu'il allait la rejoindre à l'autre extrémité àa la gorge.

Jérôme Bc^chet était devant et marchait d'un pas très rapide.

Quand ils eurent perdu de vue les deux jeunes femmes et leur guide, il ralentit le pas tout à coup , et se retournant brusque-

ment sur la roule , il regarda presque audessus de sa têle.

— Entre deux rochers, on voyait une cabane qui semblait suspendue sur la gorge;

— celait la cabane du chevrier. Jérôme la regarda, et ce regard sembla raviver toute sa haine ; il le laissa retomber sur le comte qui marchait fort tranquillement à côté de lui.

— Monsieur le comte , lui dit-il ( sa voix tremblait ) , celle gorge qui nous sépare du hameau de Gèdre est la plus terrible de vingt lieues à la ronde ; elle est belle à voir et à admirer dans toutes ses parties. — Voici ici, sur la droite', ce que nous autres guides nous appelons, par habitude, le Plateau d'Enfer, à cause des précipices effrayants qui l'entourent de tous côtés. C'est une fort belle chose à visiter ; seulement il ne faut pas avoir peur.

— Vous sentez-vous le courage d'y aller ?

— Ccrlainement, interrompit le comte :

par où faut-il prendre?

— II faut continuer encore pfnuant quelques centaines de pas le chemin où nous sommes, nous descendrons ensuite encore sur notre gauche.

Pendant quelques minutes, tous deux marchèrent silencieusement. Tout à coup Jérôme Béchet s'arrêta, et une crispation nerveuse contracta ses membres.

— Prenez garde à ce tournant , monsieur le comte , dit -il d'une voix sombre , il est dangereux et glissant : il y a trois années à peu près, un voyageur imprudent s'était engagé à cheval dans celte route, et il faillit y périr. — Par ici, prenez ce petit chemin sur la gauche , et surtout marchez avec précaution. — Ce voyageur donc , vous disais-je , resta comme mort sur la route , à ce tournant où nous

étions tout à l'heure; son sang coulait à flols par deux larges blessures qu'il avait à la lêle .

Comme le comte s'arrêtait pour l'écouler, Jérôme lui montra du doigt le sentier rapide qui était devant lui.

— Descendez... descendez toujours, lui dit-il ; n'est ce pas que c'est beau et effrayant à la fois à regarder, tous ces torrents réunis dans un seul qui bouillonne à perte de vue?., et si le pied glissait là, à cet endroit où nous sommes; — ce serait affreux, car ce serait la mort... mort horrible, je vous assure, qui déchirerait un à un chacun des membres.

Parlant ainsi, Jérôme couvait le comte d'un regard fauve, comme eût fait un tigre de sa proie.

— Le plateau où nous allons, dit le comte, est celui que l'on aperçoit là-bas, n'est-ce

pas? et sur lequel il y a ces trois pins renversés.

— C'est un orage du ciel , reprit Jérôme , qui les a brisés en passant ; encore cinq où six minutes, et nous y sommes.

Et retournant la tête , Jérôme regarda avec une joie concentrée l'isolement et le silence qui les enlouiaient.

— Je vous disais donc, reprit-il, continuant sa pensée, comme si le comte devait se rappeler le commencement de son récit , que son sang coulait par de larges blessures. Un guide de ces montagnes passait par-là ; il le vit ainsi étendu et ensanglanté ; il le piit dans ses bras et le porta dans sa cabane , qui était proche.

— Ah !... fit le comte, en s'arrêlant une seconde fois ; mais cette histoire c'est la mienne.

— Vraiment! dit Jérôme d'une voix sombre ; en savez-vous la fin ? '

Le comte ne put maîtriser un mouvement d'embarras et d'inquiélude ; car son amour pour Rosiiia, et l'abandon dans lequel il l'avait laissée, se retracèrent à son imagication.

— La cabane de ce guide dont vous parlez, lui dit- il, n'est-ce pas celle que Ton aperçoit là haut , entre ces deux rochers?

— Oui, M. le comte, c'est elle, noire, sombre et lugubre , planant sur nous comme un corbeau sur deux cadavres. — Biais, ne nous arrêtons pas plus longtemps ici ; car nous serions en relard pour rejoindre madame la comtesse.

— C'est vrai, dit le comte ; et posant son bâton entre deux pierres , il sauta lestement une espèce de crevasse qui coupait le sentier en deux.

Jérôme fit de même.

— Vous vous trompez, dit-il ensuite, en marchant derrière le comte et en élevant la voix ; l'histoire dont je vous parle ne peut être la vôtre ; car la fin en est honteuse et misérable ; car cet homme que le vieux guidé avait pris dans ses bras et porté sous le toit de sa maison, cet homme qu'il avait sauvé d'une mort certaine et soigné avec l'intérêt d'un père pour son fils, cet homme, monsieur, c'est horrible à dire, a lâchement abusé de l'hospitalité qui lui avait été si cordialement offerte ; il a déshonoré la fille de ce pauvre homme , son unique soutien , son unique joie dans ce monde : et puis , lorsqu'elle a été déshonorée et flétrie, il est parti riant de la honte qu'il avait semée sur ses pas, et de la douleur éternelle qu'il avait jetée sur la vieillesse de celui qui l'avait sauvé. — Continuez.., continuez toujours, mon-

sieur le comte, car dans quelques minutes nous toucherons au plateau... — Il est parti donc ; et pendant ce temps, la pauvre enfant a manqué mourir ; sa joie et son repos se î^ont changés en larmes et en angoisses ; elle est devenue si pâle, si épuisée, qu'on la croirait morte souvent k la regarder: et lui, j>auvre père, vous devez penser ce qu'il a dû souffrir quand cet horrible secret de déshonneur et d'infamie lui a été révélé.

Le comte était triste, et, tout en marchant , il écoulait silencieusement , la tête baissée comme un coupable,

Jérôme continua :

— Il crut qu'il allait devenir fou , et en un jour, en une nuit, il a plus vieilli que Dieu ne l'aurait voulu pour vingt années d'existence.

Ils avaient atteint le plateau.

Le comte de Launay s'arrêta au pied des

trois pins couches à terre. — Pour faire diversion au triste récit du guide , qui l'avait cruellement impressionné, il regarda avec attention les noirs abîmes qui bordaient le plateau, et, malgré lui, recula comme terrifié devant cette immensité de profondeur qui le lordait presque de tous Côtés. — Pour sortir de ce plateau , il n'y avait qu'un seul chemin , c'était celui par lequel ils étaient venus; devant, à droite et à gauche, des précipices, des torrents et des rochers dont ks têtes aiguës s'élevaient menaçantes et rouges ; on eût dit qu'elles avaient une teinte de sang.

Jérôme Béthel était en travers du sentier, les deux mains appuyées sur son bâton et regardant le comte fixement. — Un vague instinct de terreur, qui était comme le pressentiment de ce qui allait se passer, s'était subitement emparé du comte de Launay ;

l lO

aussi il fil deux pas en avant , comme pour quitter le plateau , et dit en essayant de sourire :

— Ce plateau n'a certes pas \olé le surnom qui lui a été donné : le plateau d'Enfer!

Le chevrier n'eut pas l'air d'avoir entendu les paroles qui venaient de lui être adressées, et quand son regard fixe et immobile rencontra en face celui du comte qui venait à lui , il s'écria avec une explosion de rage qu'il ne fut plus maître d'étouffer :

— Oh ! oui. . . Jérôme Béchet vous a cent fois maudit , comte de Launay ; et devant les larmes et la honte de sa fille , il a cent fois juré que, si Dieu le voulait , il se vengerait !.. Dieu l'a voulu, — car vous voilà, M. le comte , et Jérôme Béchet est devant vous.

Le comte fit un mouvement soudain de surprise et d'étonnement, et devinant la pensée de celui qui lui parlait, il se recula de

deux pas, et saisit son bâton à deux mains , la seule défense qu'il pût avoir.

Jérôme ne quitta pas la position dans laquelle il était ; seulement il porta ses deux mains à son visage, comme pour y appeler l'attention du comte.

— N'est-ce pas , vous ne l'eussiez jamais reconnu? lui dit-il, — et ce visage ridé et flétri n'est pas celui de l'homme qui vous avait sauvé. N'est-ce pas, ce vieillard courbé maintenant par la douleur plutôt que par l'âge , et dont les pas semblent presque chanceler en marchant , n'est plus cet homme qui vous a pris dans ses bras , ainsi qu'il eût pris un enfant, et a gravi cette montagne d'un pas rapide et ferme. — Oh non! ce n'est plus lui;... et vous le savez bien, car c'est votre crime qui l'a ainsi brisé.

Il avait suffi du temps nécessaire à prononcer ces dernières paroles, pour que le

— 14^ comle reprit son calme et son sang-froid habituels ; il calcula tout de suite quelle était sa position ; il vit bien que c'était pour un but depuis longtemps arrêté que Jérôme l'avait conduit à ce plateau , et il ne songea plus qu'au moyen d'échapper à la vengeance que sans nul doute cet homme voulait exercer contre lui. Il ne lui restait qu'à se défendre. Mais Jérôme était- il armé? — voilà ce que le comte ignorait; — c'est pourquoi il s'éloigna, pour éviter une surprise.

— - Quel est votre but ? lui dit-il , et pourquoi, sous prétexte de me faire visiter ce plateau , m'avez-vous écarté de la route que je devais suivre?

— Parce que je voulais être seul avec vous et être sûr qu'il n'y aurait plus entre vous et moi que la justice de Dieu pour nous juger tous deux.

— Que voulez-vous donc faire? reprit le

comte, pressé qu'il était de savoir au juste à quoi s'en tenir; car, dans certaines positions, la certitude est de beaucoup préférable au doute.

— Je veux me venger, reprit Jérôme d'une voix calme mais creuse.

— Comment?

— Maintenant, monsieurlecomte, votre vie est heureuse et douce comme l'était îa mienne avant que vous y vinssiez jeter la honte et le désespoir ; maintenant vous avez pour épouse une jeune et belle femme, jeune et belle comme l'était Rosina ; l'avenir est pour vous pur et radieux! — Eh bien! moi, je veux détruire tout cela pour vous, comme vous avez détruit tout cela pour moi. Je veux que cette femme qui vous aime, apprenne à pleurer et à souffrir comme cette pauvre fille que vous avez déshonorée ; — monsieur le comte , vous allez mourir !

Depuis le commencement de la scène , le comte de Launay s'attendait à cette conclusion ; aussi son visage ne marqua-t-il aucun étonnement , et devant le danger réel , imminent qui venait le menacer de toutes parts , il sentait, ainsi que tout homme de cœur, son courage grandir et ses forces se doubler ; — certainement Jérôme n'avait aucune arme cachée, car, s'il en avait eu, il les eût déjà montrées ; c'était donc une lutte d'homme à homme, lutte terrible et sanglante peut être; mais il n'en était point effrayé, car il se regardait, lui jeune, nerveux, dans la force de l'âge , en face de ce vieillard épuisé , dont la barbe blanche tombait à flots sur la poitrine. L'un avait l'avantage du terrain qu'il connaissait déjà ; mais l'autre avait pour lu^ la force et l'agilité.

Le comte de Launay comprit donc qu'il n'y avait plus moyen de s'échapper autre-

— U7 — ment que par un combat, et que la seule chance de réussite était de le livrer lui nnême. sans attendre qu'on le lui livrât. Aussi il s'avança sur Jérôme en levant de ses deux mains son bâton au-dessus de sa tête.

— Voyons , dit-il d'une voix ferme et assurée , faites-moi passage , ou je vais me le faire moi-même avec ce bâton.

Ces paroles furent comme l'étincelle qui précède l'incendie, et un sourire de rage, d'ironie et de colère, vint contracter le visage du chevrier. Tout à coup ce corps , quelques minutes avant si tremblant , se releva aussi droit et aussi haut que celui du jeune homme; ce visage creusé par l'âge et tout à l'heure encore si terne , si flétri , retrouva une expression soudaine de jeunesse, de verdeur et d'énergie; ses yeux, cachés sous de sombres paupières, lancèrent, comme deux flammes ardentes, les regards de la haine; et

(oui l'ensemtle de ce vieillard qui semblait si brisé, si chancelant, reprit comme par enchantement cet élan indicible de force que Dieu donne aux meilleures années de la vie.

— Vous livrer passage îs'écria-t il. — Oh! vous ne le croyez pas ! — Que m'importe ce bâton que vous levez sur ma tête?... De ee jour je suis résigné à mourir, mais à mourir avec vous !

Le comte baissa à terre son bâton , et pendant que Jérôme parlait , il étudiait d'un regard scrutateur les sinuosités de la route sur laquelle il se trouvait ; il avait assez de courage véritable pour ne pas être effrayé du combat de vie et de mort qui allait s'engager, et assez de sang-froid pour calculer sérieusement dans sa tête les chances de victoire et de défaite ; il tàtait de son pied le terrain et le sentait humide et glissant ; aussi était-il enchanté que la colère de Jérôme s'exhala en

— 1/t9 — un flot de paroles, et, tout en semblant l'écouler, il prenait ses mesures de défense et d'attaque.

— Vous ne savez donc pas, continua Jérôme , dont la voix devenait grave et terrible , vous ne savez donc pas qu'hier, sur la place, j'ai reconnu votre visage : toute cette nuit qui vient de s'écouler, je l'ai passée à attendre les premières heures du jour, et mon impatience me brisait la poitrine et me déchirait le cœur; et puis... quand elle a sonné, cette heure qui m'appelait, j'ai joint les mains, et je me suis dit : — Maintenant je ne retourne plus en arrière, maintenant je marcherai droit au précipice , jusqu'à ce que j'y tombe. — Dites-moi que vous jetez un regard amer de regret, de douleur et de prière sur votre vie si jeune encore, qui va s'engloutir au fond de ces abîmes ; dites-moi que vous appelez du fond de votre cœur la

jeune comtesse que vous ne reverrez plus , et que vous pleurez , tout en me cachant vos larmes. — Oh! dites-moi donc que cette mort , qui déchirera sur les rochers chacun de vos membres brisés , \ous effraie horriblement!...

Parlant ainsi, Jérôme s'avança de deux pas.

— Mais regardez- vous donc, vous qui parlez de mort et de précipices, dit le comte ; la lutte est-elle e'gale entre nous, vieillard à barbe blanche?

— Le vieillard , dit Jérôme , a retrouvé toute son énergie de jeune homme ; il n'y a de vieux que son visage. — Comte de Launay, priez Dieu; voici l'heure, il faut mourir!

Il y eut dans l'expression du visage de Jérôme quelque chose de si résolu et de si lugubre à la fois , que le comte vit bien qu'il

n'avait plus rien à répondre , el que cette parole devait être la dernière échangée entre eux.

Jérôme avançait toujours.

Le comte voulut reculer: mais il sentit derrière lui les trois pins renversés qui s'opposaient à sa retraite comme un mur infranchissable ; car derrière ces trois pins était l'abîme, et dans l'abîme la mort. — Il leva une seconde fois son bâton et le laissa tomber de toute sa force sur le chevrier ; celui-ci évita à moitié le coup , pas assez cependant pour qu'il ne l'atteignît à l'extrémité de la tête et ne lui fit une blessure dont le sang s'échappa , tachant de ses gouttes rougies la barbe blanche du vieillard ; mais assez pour que le bâton allât ensuite frapper violemment contre terre et se brisât en trois morceaux.

Le comte se vit désarmé ; et avant que Jérôme eut le temps de s'y opposer, il saisit

— IT)? — son bâton, et le lui arrachant des mains, le jeta dans le précipice qui entourait le plateau. Le bâton roula avec un bruit lugubre, lancé qu'il était sur les rochers dont les pointes aiguës le précipitaient successivement d'abîmes en abîmes.

Par l'instinct inconcevable d'un même sentiment, les deux adversaires s'arrêtèrent , écoutant silencieusement le bruit que faisait le bâton roulant sur celte terrible échelle de rochers; c'était pour ainsi dire la profondeur invisible de l'abîme qui prenait une voix pour parler à leurs oreilles attentives.

Le bruit diminua, puis disparut tout à coup.

— Il n'est pas cependant encore au fond , dit Jérôme.

Le comte s'élança pour regagner la route; mais Jérôme ouvrit ses deux bras , et l'élreignit sur sa large poitrine avec une force sur-

nalurelle. Le comte voulut se dégager, mais il ne put ; il saisit alors de ses deux mains la barbe de Jérôme, et la tordit dans ses doigts avec une telle violence, qu'un cri affreux s'échappa de la poitrine du vieillard. — La douleur avait été atroce. — Cependant celui-ci ne lâcha pas prise , et ses dents cherchèrent à déchirer les mains qui l'élreignaient.

— Misérable ! s'écria le comte.

El lui aussi , il élreignit de toute sa force le corps de Jérôme, cherchant à l'éloigner des bords du précipice , dont la bouche noire et béante semblait un cercueil prêt à les engloutir tous deux.

Tout bruit de voix s'éteignit dans ces deux poitrines oppressées ; pei^dant quelques instants encore , quelque chose comme un gémissement sourd , un murmure plaintif s'échappa de leurs lèvres contractées ; puis ce

fut une lutte silencieuse et terrible, qui n'avait que Dieu pour témoin et juge; une respiration saccadée, des bruits nerveux dans les efforts d'une étreinte convulsive.

Enfin tous les deux tombèrent sur le plateau . — Quel était celui qui avait renversé l'autre? C'eût été difficile à dire , ils se tenaient enlacés comme deux reptiles , et se tordaient sur les aspérités des rochers sans paraître sentir lesblessures qui saignaient déjà sur chacun de leurs membres. Jérôme semblait avoir retrouvé toute la vigueur de ses vertes années ; sa tête blanche , dont les traits flétris étaient si profondément creusés , formait un contraste douloureux avec le visage du comte, d'une teinte mâle et forte, et qu'entouraient de noirs favoris.

Celui-ci avait évidemment l'avantage dans cette lutte à terre, et maîtrisait tous les efforts de son adversaire ; mais il ne pouvait

se dégager de l'étreinte désespérée du vieillard, qui s'attachait à lui comme la robe de Nessus ; car Jérôme ne luttait pas pour Taincre, il luttait pour mourir, mais pour ne pas mourir seul ; — il ne cherchait pas , lui , à triompher de la force supérieure du comte, il ne cherchait qu'à l'entraîner avec lui dans Tabîme et sentir les mêmes pointes de rochers briser en même temps leurs deuxtêtes.

Vingt fois en se roulant ainsi tous deux , l'un pour donner et recevoir la mort , l'autre pour l'éviter, ils s'approchèrent du précipice, et leurs pieds, sous lesquels manquait la terre , s'^ilaient dans le vide ; mais toujours le comte, par un élan de force, reprenait du terrain et échappait à cette horrible chute.

Quel devait être le dénouement de ce drame horrible ? — Les forces épuisées trahiraient-elles le vieillard ? le comte succomberait-il sous le poids de cette vengeance, ou

— isole hasard amèncrail-il quelque voyageur à leur secours?

Celait liorrible à entendre et à voir ; une écume sanglante houillonnait sur les lèvres de Jérôme.

Le comte paraissait calme ; le sang qui lui empourprait le visage montrait seul combien toutes les forces de son existence , toute l'énergie de sa jeunesse luttait dans cet affreux duel.

Enfin!... comment cela se fit-il?...

Jérôme , par une forte secousse goudaineraent imprimée, roula le comte sur lespointes aiguës qui bordaient le plateau : ce n'était plus leurs pieds qui allaient pendre sur l'abîme, c'était leurs têtes, et alors tout était perdu. — Le comte de Launay comprit qu'il touchait à la mort ou à la délivrance , et il recueillit dans celle dernière pensée ce qui lui restait de force, de courage et d'éner-

gie ; d'une main il saisit l'une des branches des pins renversés, et s'aidant de ce point d'appui , il reprit le dessus et serra de tout le poids de son corps la tète de Jérôme contre les extrémités durcies des branches brisées.

Celte douleur soudaine prit si inopinément le vieillard , que ses deux bras s'ouvrirent à la fois d'un mouvement convulsif. — Le comte en profita , mais pas assez rapidement pour que Jérôme, dans un dernier effort d'agonie , ne saisît une de ses jambes et ne s'y^occrochât avec furie. — Le comle voulut se relever, et le mouvement qu'il fit pour se dégager fut si violent et si impétueux , qu'il poussa Jérôme en dehors du plateau.

Un instant encore celui-ci se soutint entre la terre et l'abîme , puis il tomba tout à coup, ayant au-dessous de lui un vide affreux dont l'oeil ne pouvait sonder la profondeur, et ne

ij

se retenant plus qu'au comte dont il lenai'i la jambe droite enlacée entre ses deux mains. — Heureusement celui-ci avait eu le temps de lâcher le pin qu'il aurait infailliblement entraîné avec lui , et de s'accrocher à un buisson de buis qui pendait sur le gouffre.

Que faire?... que résoudre?... Comment s'arracher à cette dernière étreinte si menaçante et si mortelle ?. . .

D'une main il se retint au buisson , et , de l'autre, il détacha un caillou aux angles aigus, et frappa avec celte pierre les deux mains contractées qui se retenaient encore après lui. — Au troisième coup, le sang coula ; mais les mains ne lâchèrent pas leur proie... Le comte frappait, frappait toujours, et la chair ensanglantée se détachait et pendait en lambeaux ; — les mains se resserraient plus convulsivement encore.

Tout à coup le comte poussa un cri affreux

— ir)9 —

de désespoir et d'angoisses ; — le buisson commençait à céder, et tout autour de lui la terre se déchirait en filets inégaux. Une minute peut-être encore... une minute seule lui restait ; après celle minute , dernière étincelle d'espoir et de vie, — tout était fini.

Et la prière de son ame qui s'élevait au ciel, et les larmes de son amour pour sa femme, rien ne rattachait au sol ce buisson qui pendait avec lui sur l'abîme.

Une dernière fois encore il essaya de frapper celte main terrible qui saignait du sang humain , mais qui semblait de fer ; son pied restait encloué dans cet anneau mutilé , et le vieillard était muet : la haine et l'espoir de la vengeance seuls existaient en lui.

Le buisson céda , et le comte , pour ne pas rouler avec lui dans l'immensité du gouffre, se cramnonna de ses deux mains au revers

du rocher ; mais ses pieds , ainsi que ceux de

Jérôme, n'avaient déjà plus de point d'appui, ses bras seuls le retenaient encore suspendu

. sur le gouffre.

.. /^Il s'agita dans sa rage ; et à son gémissement répondit comme un rire d'enfer qui s'eihalait de la poitrine du chevrier

^j , Un instant il espéra remonter à l'aide de ses bras; malgré le terrible fardeau qui le

, retenait , il posa son pied sur une cavité ; — hélas! la sueur du roc l'avait rendue glissante ; lorsqu'il voulut s'appuyer, épuisé qu'il était sous tant de vains efforts, son pied glissa et ses bras craquèrent comme un arbre qui se brise. — Il sentit ses doigts se raidir malgré lui et ses forces l'abandonner, — La mort était inévitable , et son regard et sa pensée jetaient un dernier adieu aux souvenirs et aux espérances de la vie.

— Oh! mon Dieu!.... s'écria-t-il d'une

voix décliiraïUe, vous n'avez pas eu pHié de moi ! !

— Pas plus que lu n'as eu pitié de Rosina, murmura sourdement la voix presque éteinte de Jérôme.

— Antonine !.... Antonine !.... s'écria le* comte, adieu!.... je ne te verrai plus.'

Ses deux mains lâchèrent la pointe du rocher ...

Et les deux corps roulèrent ainsi enlacés l'un à l'autre, dans la profondeur du préci-' pice.^ A chaque pointe des rochers contre lesquels ils étaient lancés, pendaient des lambeaux de vêtements ensanglantés et des débris mutilés. Puis tout à coup ils disparurent dans une profondeur si noire, que l'œil n'eût pu les suivre. L'eau des torrents passa en bouillonnant ; — tout se tut, — . et les cris de quelques oiseaux sauvages troublèrent seuls le silence effrayant du Plateau d'Enfer.

Longtemps la comtesse Anîonine allcndil le comte à l'entrée du hameau de Gèdre ; puis, inquiète d'une si longue ab*nce, elle cnt«a avec sa nièce dans la première cabane qu'elle trouva et envoya 1^ guide à la rencontre de son mari.

David suivit longtemps la route par laquelle ils devaient arriver , et élonné de ne pas les rencontrer, il pensa qu'ils s'étaient éloignés du chemin. — Il prit le petit sentier qui conduit au Plaieau d' Enfer \ maïs il ne vit personne ; il avait beau appeler, pas une voix ne répondait, il lui vint alors à la pensée qu'il pourrait être arrivé quelque accident, et il pressa le pas. Bientôt il aperçut le chapeau de Jérôme et celui du comte, puis les morceaux du bâton brisé , et , en se penchaot vers l'abîme, il vit les lambeaux des vêtements qui pendaient aux rochers.

Il hocha tristement la tète, et'revinl sur

ses pas, en murmurant entre ses dents :

— Pauvre Jérôme!.... pauvre petite femme I.... — Comment diable cela est-il arrivé? lui qui était si prudent, et qui connaissait si bien jusqu'aux moindres cailloux, de nos montagnes.

Et il retourna au hameau de Gèdre.

La nuit était assez avancée quand David et deux de ses camarades gravissaient le sentier tortueux qui conduisait à la cabane de Jérôme Bëchel. — Ils entrèrent et trouvèrent Rosina assise auprès de la fenêtre. Un petit enfant était sur ses genoux.

La jeune fille ne les entendit pas entrer d'abord , tant elle était péniblement plongée dans ses cruelles réflexions.

Tout à coup elle leva la tête et parut très surprise de ne pas voir son père. Elle regarda les trois guides, et son visage exprimait déjà le pressentiment d'un malheur.

— Où est mon père? dil-elle enfin d'une voix tremblante.

— Mon Dieu!... ma pauvre enfant, dit enfin David , qui se dëcida à parler, — c'est un affreux malheur...

— Oh mon Dieu!. . sYcria Ro^na avec effroi, mon père!... parlez donc! ..

— Ce matin il conduisait un voyageur à l'amphithéâtre du Marboré ; ce voyageur a sans nul doute commis quelque imprudence... ce brave Jérôme a toulu le sauver aux dépens de sa vie, et il a préféré mourir avec lui que d'entendre dire qu'un voyageur avait péri conduit par Jérôme Béchel.

Rosina poussa un cri affreux de désespoir, et saisissant une des mains de David, elle l'attira à elle avec une force surnaturelle ; son visage était pâle et son regard semblait brûlant ; — c'était îe feu d'utie fièvre ardente.

— Le nom de ce voyageur... dit elle, le savez- vous ?

— Le comte de Launay.

Le comte de Launay !... murmura tout bas la jeune fille en s'agenouillant. — Mon Dieu, pardonnez à mon père!...

LE CHATEAU D'ALTENDORF.

oièîiol I,

C'était en 1797, à cette époque où lV//«minisme faisait en Allemagne de dangereux et rapides progrès.

L'illuminisme n'était que la réaction des idées philosophiques qui bouleversaient la

Fiance, revêtue seulement de ce caractère méditatif, cachet particulier de la nation. — Les sectateurs enthousiastes de celte doctrine ne se composaient pas seulement d'hommes appartenant aux classes inférieures, avides comme en France d'arriver au partage des biens, et faisant de l'égalité le drapeau de leur rapacité et de leur ambition ; les rivalités des nobles entre eux, et leur jalousie personnelle contre les familles souveraines , avaient créé à ce parti de puissants auxiliaires et d'illustres soutiens. Des princes même n'avaient pas dédaigné d'accepter des grades dans ces associations mystérieuses. — Ainsi, chose dangereuse et funeste pour un pays , l'ambition froidement calculée et la jeunesse exaltée et ardente se donnaient rendez-vous sur ce terrain mobile.

Les princes souverains résistaient de tout leur pouvoir et de toutes leurs forces à ces

tendances, surloul à une époque où le voisinage de la France semblait leur prêter encore un appui. — Ce qui les inquiétait le plus et les tourmentait chaque jour, c'était le nombre considérable de Français habitant l'Allemagne, et descendant presque tous des proteslans qui avaient fui la France lors de la révocation de ledit de î^antes, le 18 ocbre 1685. L'on ne pouvait douter qu'ils fussent sans cesse prêts à la révolte, et qu'ils ne travaillassent sourdement dans l'ombre et le silence à attiser l'effervescence des esprits ; on savait même que des correspondances secrètes se tenaient avec les généraux de la république française ; i»ais elles étaient si habilement conduites, qu'il avait été impos. sible jusqu'alors d'cài découvrir la moindre trace, — Les universités elles-mê.res commençaient à gronder dans cet orage tumultueux des passions.

Mairtlenant que le lecteur sait à quelle époque et sur quel terrain se passe celte histoire, transportons-nous tout de suite dans le riche pays de la Franeonie , qui avoi'sine la Souabe , et entrons dans un petit village que l'on appelle Dornshaus^ à deux lieues de f'''iesbaden^ résidence du grandduc, électeur de Nassau, et à six à peu près de Francfort , ville impériale et libre.

t^ntouré de grandes forêts de pins et de clièoes, placé presque au pied du Taunus^ dont lachaîne de montagnes se dessine à l'horizon avec^une teinte bleuâtre, ce village conserve un aspect iout particulier d'originalilé. .- — Un peu vers la gauche , on aperçoit un château gothique de fort belle et fort grande apparence, perché sur une montagne; — c'est le château d'Altendorf. — Au premier coup^d'œil , il semblerait difficile d'y parvenir; mais les abords cependant en sont très

-^ 173 — faciles, et en prenant un chemin qui se trouve à l'exlrémité du village, on y arrive directement.

Ce château a une physionomie étrange avec ces grosses tours rougeâlres , qui ressortent merveilleusement au milieu de la verdure sombre et presque noire des sapins. — Son architecture est sévère, largement tracée et même assez lourde dans certaines parties ; il est flanqué , comme une citadelle, de donjons et de créneaux , à travers lesquels on aperçoit de rares meurtrières.

Autrefois cette habitation était très remarquable, tant à l'eitérieur qu'à l'intérieur ; mais les plus belles parties , toutes dessinées et exécutées dans le goût de la Renaissance, avaient été brûlées et détruites pendant la guerre du Pakttinat. — Les décorations de l'întérienr datent du commencement du dixseptième siècle. Il y a des cabinets de laques

remplies de porcelaines (un des grands luxes d'Allemagne), d'énormes poêles en fayence coloriés avec des recherches de sculpture et d'ornements qui rappellent beaucoup le goût italien. — La salle de bal , dans laquelle l'on n'a pas dansé depuis un siècle peut-être, mais qui a conservé celle qualification par coquetterie et par orgueil , surtout par droit de naissance, est fort riche, ornée de marbre, de glaces de Venise, de plafonds vanloo, et de dessus de portes coquets et maniérés. — On n'y entre jamais, et toutes les fenêtres eii sont hermétiquement fermées.

Ce château, qui est encore un des plus beaux de l'Allemagne, est habité par le comte de Schwartzberg.

Le comte, âgé alors de cinquante ans, s'était retiré loin des affaires politiques et du bruit du monde, dans cette propriété qu'il affectionnait particulièrement et dans

laquelle il avait passé lui-même une partie de sa jeunesse. — C'était un souvenir qui venait pour ainsi dire reverdir ses cinquante ans et le reportait î»ans transition aucune à cet âge insouciant et heureux , dont l'avenir s'étend à peine jusqu'au lendemain ; il revoyait les longues allées sablonnées où il se promenait avec son précepteur et son père , vieillard à cheveux blancs; il revoyait la terrasse où il jouait autrefois si souvent à la balle. Pendant les quarante années qui s'étaient passées, rien n'était changé , les fleurs étaient à la même place, toujours aussi riantes, aussi fraîches; elles seules n'avaient pas vieilli. — Le» arbres avaient grandi , et devant lui se dessinait le même horizon des montagnes , et le même ciel calme et éclairé par les rayons du soleil.

Le comte était heureux dans ce château comme peut-être il ne l'avait jamais été du-

— 176 ~ rant la longue carrière politique qu'il avait 6i brillamment parcourue ; son cœur était resté pur et droit au milieu de la corruption , calme et ferme au milieu de l'orage ; aussi ne retrouvait-il dans sa vie passée ni regrets ni remords , lui qui avait vu toutes les choses comme elles étaient réellement, et les avait touchées sans s'y blesser et s'y flétrir; il s'était fait des amis qui l'aimaient sincèrement , et il ne craignait point ses ennemis. Il vivait tranquillement près de sa fille Maria, jeune et jolie enfant âgée de 1 6 ans à peine , avec de jolis cheveux blonds, un visage frais et rosé, et qui ne connaissait dans la vie que l'amour de son père et l'amour de Dieu ; — sa société se complétait de sa sœur , vieille jeune fille qui depuis quarante-cinq ans qu'elle était au monde, vivait dans l'espérance d'un mariage et d'un de ces amours fantastiques qui arrivent une nuit d'orage par la fenêtre,

se déchirant le corps aux pierres des murs ou aux vitres brisées, et lombent expirants, les mains jointes, les regards suppliants. Aussi dormail-elle toujours les fenêtres ouvertes ; c'était pour elle une vieille habilude de trente ans : — au moindre bruit elle se réveillait en sursaut , elle demundalt grâce d'une voix plaintive ; mais hélas! l'amour tant attendu ne venait pas, et les orages ne lui apportaient qu'une pluie glaciale , qui coulait par torrent» dans sa chambre et lui ' occasionnait chaque année des rhumes fort désagréables. — Elle se nommait Béatrix.

Son extérieur mérite d'être constaté : elle était suffisamment grosse , et bien qu'elle passât chaque matin deux heures à se comprimer le corps dans un corset , elle ne pouvait pas parvenir à obtenir la moindre apparence d'une taille àe jeune fille. Néanmoins, c'élail-là une de ses grandes prétentions ; son

visage était large et rond, et ses cheveux , blanckis d'une manière inconvenante, avaient pris une couleur plus foncée, qui ne pouvait être comparée qu'au noir d'ébène, Ajoutez à cela de petits yeux auxquels elle cherchait à donner une expression langoureuse et mélancolique... Elle était assez forte en politique et avait des opinions très prononcées.

Le comte avait passé dix ans de sa vie h combattre les ridicules de sa sœur Béatrix ; mais ceux-ci étaient sortis de la lutte vainqueurs et intacts , et le comte avait mis bas les armes. — La vieille fille grondait beaucoup et souvent son frère sur ses idées de retraite ; elle aimait la cour du grand-duc et se trouvait mal à l'aise dans cet immense château; peu s'en fallait qu'elle ne se crût une pauvre victime emprisonnée par l'ordre cruel d'un tyran jaloux ; et elle était si infa-

ligable dans ses volontés, qu'elle forçait le comte à aller quelquefois faire sa cour au grand-duc. — Ce jour-là elle devenait rayon^ nante d'éclal, de jeunesse et de beauté, et ses cheveux étaient plus noirs que de coutume. Mais à tous ces ridicules elle joignait, il faut le dire à sa louange, d'excellentes qualités.

Un malin, le comte de Schwartzberg , Béatrix et Maria étaient assis tous trois devant la grille du château, sous un petit bosquetoe lilas et de jasmin que le comte affectionnait particulièrement.

Contre son ordinaire, le comte semblait inquiet et agité ; déjà deux fois il avait appelé Franck, son vieux domestique, et envoyé Maria demander les journaux qui n'arrivaient pas.

— As-tu demandé si les journaux étaient

enfin arrivés? dit-il une troisième fois à sa fille.

— Oui , mon père , répondit Maria ; mais on ne les a pas encore apportés.

— C'est étrange. — Ils sont bien en retard,

— Non, mon frère , interrompit Béalrix, c'est vous qui êtes en avance.

Le comte ne répondit rien ; mais Béatrix n'était pas femme à s'avouer vaincue ; et malgré l'inutilité de plusieurs questions adroites qu'elle avait adressées à son frère , pour connaître ou supposer la cause de cette agitation inaccoutumée , elle aborda la difficulté de front.

— Vous êtes bien impatient , mon frère , de recevoir vos journaux aujourd'hui ; attendez-vous quelque nouvelle importante?

— Oui.

— Laquelle?

Le comte la regarda un instant sans lui

répondre, et Béatrix crut une seconde fois échouer dans son attaque désespérée ; mais le comte éprouvait en ce moment autant de besoin de parler, que sa sœur avait de désir de tout savoir, et il ajouta :

— J'espère que la gazette du jour contiendra quelques détails sur les prétendues relations du comte de Wingradt avec la république française.

— Vous étiez très lié autrefois, ce me semble , avec le comte de Wingradt , reprit aussitôt Beatrix , qui ne voulait pas que son frère s'arrêtât en si bon chemin.

— Oui, nous avons passé ensemble une grande partie de notre jeunesse et commencé ensemble notre carrière. — C'est un noble gentilhomme , incapable d'une action déloyale.

— Divin Jésus 1 s'écria Béatrix! — Un comte de Wingradt! qui a plus de trente

quartiers de noblesse, accusé de trahison!.,. — Mais à qui donc se fier désormais?

— Ceux qui l'accusent sont de lâches imposteurs, dit le comte, qui s'animait visiblement ; soyez-en certaine , ma sœur, il se justifiera d'une manière éclatante et confondra des ennemis qui cherchent à le perdre, parce qu'ils craignent son influence , et qu'il n'est, lui, ni un flatteur, ni un courtisan d'antichambre.

— Mon Dieu!... dit Maria d'une voix basse, comment, mon père, les hommes sont méchants et jaloux à ce point?

— Hélas! ma chère enfant, c'est ainsi que trop souvent les choses se passent à la cour.

— Eh bien! alors je n'y veux jamais aller, reprit la jeune fille.

— Mais non, mais non... interrompit vivement Béatrix, vous voyez tout en noir.

-^183 — — La cour!... chère enfant, mais au contraire, c'est un paradis, plus qu'un paradis. . c'est la cour! — Vous êtes vraiment étrange, mon frère ; pourquoi effrayer ainsi la future baronne de Pussindorf ?

Malgré le sourire dont Béatrix accompagna ces dernières paroles , elle ne parurent nullement être agréables à la jeune fille ; car elle prit presqu'aussilôt un petit air boudeur et dit entre ses dents :

— Toujours le baron de Pussindorf, ma tante ; — mais je ne l'aime pas du tout , moi ; il a des manières si ridicules.

— Des manières fort distinguées , ma nièce.

— Une mise si exagérée.

— Vous voulez dire si élégante.

-6' — Toujours enchanté de lui-même.

— C'est le cachet des âmes fortes, dit

Béalrix en élevant la voix ; il est plein d'esprit.

— Si on le croit sur parole.

— Un langage de vrai gentilhomme.

La jeune fille mit ses deux mains devant sa bouche pour empêcher ses paroles d'aller trop loin , et dit en souriant :

— II fait toujours des compliments à ma tante,

Béatrix continuait avec une exaltation croissante ce dialogue de controverse.

— Un cœur passionné.

— De lui.

— Ce n'est pas le baron de Pussindorf qui serait capable!...

— Oh non ! ma tante , il n'est capable de rien.

— Il ne ressemble pas à ces monstres de Français. — Oh! les trompeurs! les infidèles! les traîtres!... C'était en...

Ici elle s'arrêta pour laisser échapper un gros soupir, et elle allait infailliblement recommencer, avec des larmes dans la voix, une histoire qu'elle récitait régulièrement cinq à six fois par mois , lorsque le comte l'interrompit :

— - C'est bien , ma sœur, c'est bien... nous savons tout cela.

La vieille fille soupira une seconde fois.

— INIa nièce, dit-elle ensuite, le baron est un trésor, un véritable trésor ; je m'y connais, moi... — Vous épouserez le baron.

— Mon pèrel dit Maria, en se rapprochant de son père d'un air câlin et lui prenant les deux mains.

— Rien n'est encore décidé , dit le comte en embrassant sa fille ; je sais ma sœur, comme vous , que le baron est bien en cour, et que la dernière fois que j'ai eu l'honneur de présenter mes hommages à son altesse

— 186 ~ grand-ducale , elle m'a laissé entendre qu'elle verrait celte union avec plaisir. . .

— Et vous hésiteriez, mon frère! — Mais les moindres désirs du grand-duc sont des ordres...!

— Calmez- vous, calmez- vous, ma sœur, dit le comte en se levant. Maria, as-tu pensé à faire préparer le petit pavillon pour ta cousine? — Frantz m'a dit que ses effets étaient arrivés depuis ce niatin ; elle ne peut tarder à venir.

— Oui , mon père , reprit aussitôt Maria , en sautant de joie , tout est prêt pour recevoir cette chère cousine. — Oh ! que j'aurai de plaisir à la voir!

Au même moment il se fit un grand bruit à l'entour du château et dans l'avenue qui précédait la porte d'entrée. — C'était comme le bruit d'une troupe qui fait halte ; et le pié-

tinement des chevaux se joignait au bruit des voix.

Le comte en fut étonné : car jamais un tel vacarme n'était venu troubler le calme paisible de sa retraite. — Maria eut peur; Béatrix ne manqua pas l'occasion de faire une question ; et le comte se dirigeait vers la grille, lorsqu'elle s'ouvrit pour donner passage au baron de Pussindorf, qui se présenta, selon son habitude, sur la pointe du pied , en se dandinant avec grâce sur ses hanches, et crispant son visage par une grimace qu'il se figurait devoir se transformer en un gracieux sourire.

Le baron de Pussindorf , premier chambellan du grand-duc , mérite quelques minutes d'attention.

Il est grand ; sa maigreur est portée à un tel excès, qu'elle fait mal ; ses jambes, d'une longueur et d'une proportion démesurées,

ne paraissent pas être d'accord entre elles , et vacillent au moindre souffle ; il semblerait que ce grand corps va se briser en deux ; lui , ne semble pas s'apercevoir des inquiétudes qu'il donne continuellement k ceux qui le regardent , et il augmente encore ses chances de chute et de destruction par une prétention à la légèreté et à la grâce qui lai fait courir les plus grands dangers. — Quant à sa figure , elle est jaune et tirée , les os forment des saillies qui semblent à chaque instant vouloir s'émanciper, et ses cheveux sont d'un blond excessivement hasardé.

Voilà pour l'extérieur.

Le moral est à peu près taillé sur le même modèle, et ne devient supportable qu'à force de ridicule. — Evidemment, le baron de Pussindorf n'a jamais pensé ni essayé de penser de sa vie; quelqu'un s'est toujours, sur son chemin , chargé de ce travail pour

lui; et telle est sa confiance en lui-niôme , qu'il ne s'en est jamais aperçu, et qu'il semble n'accepter les pensées des autres que par charilé et pour ne pas les désobliger. — Du reste, le baron de Pussindorf possédait une merveilleuse qualité, c'est-à-dire une opiniâtreté à toute épreuve, qui ne s'effrayait de rien, ne se décourageait jamais, et lui tenait presque toujours lieu d'adresse.

C'est ainsi qu'il était parvenu à s'insinuer dans les bonnes grâces du duc , et à envahir par force majeure le titre de premier chambellan.

-in^a ff'ii: > no'e an iiiip

Id

En entrant , le baron de Pussindorf s'empara des deux mains du comte.

— Eh! bonjour donc, cher comte, dit-il, enchanté de vous Yoir, d'autant plus....,

— Pardon , mon cher baron , interrompit

le comte en se dégageant des mains du baron; mais je voudrais savoir la cause de tout ce

bruit ?

— A.h! ne faites pas attention, ce n'est

rien, moins que rien... c'est moi.

— Comment , vous ?

— Quand je dis moi, le grand-duc.

— Le grand-duc! s'écria le comte étonné, le grand-duc ici!

— Quand je dis le grand-duc.... non , non , reprit en minaudant le baron de Pussindorf , c'est-à-dire ses gardes dévoués , les fidèles défenseurs du... du grand-duc, enfin moi-même.

— Je vous préviens, baron, que je ne comprends absolument rien au grand-duc , aux gardes dévoués, pas plus qu'à vous-même en ce moment. .r ^^rr

Le baron se mit à rire aux éclats , avec de tels mouvements et de telles contorsions ,

qu*on e^ dit qu'il allait tomber par morceaux, ijô' . :.vj/ii :jov :?i:

.T-r- Âh! àb! vraiment, vous ne comprenez pas! — J'en suis enchanté ; c'est charmant, pardieu! car moi, oui, vous ne le croiriez pas, moi même ce matin j'ai hésité... i

— Hésiter à quoi?... interrompit le comte impatienté; vous parlez par énigme.

Le premier chambellan continua sans l'écouter. >. -

U — Que voulez- vous, nous autres, hauts dignitaires de l'état, investis de la confiance du prince, chambellans de son Altesse, tous les yeux sont fixés sur nous ; nous nous de- ▼ons à notre pays, à notre haute position sociale : aussi , quand il s'agit de choses graves, épineuses, c'est à nous, à nous seuls qu'on s'adresse. — Pardon , mesdames , ajoula-t-il €ai apercevant la sœur et la fille du comte, je suis... que vous diraî-je ? — Ma

foi, oui.... je suis un grand malhonnête de ne vous avoir point présenté plus tôt mes respectueux hommages; mais, cher comte, c'est de votre faute; aussi vous êtes coupable, plus coupable, beaucoup plus coupable que moi. — Ah! ah! ah!... mille fois pardon ; mais des préoccupations aussi tristes qu'importantes , une mission. .. . Jbqaii

— Une mission, répéta le comte.

— Oui, une...

— Ah! le joli uniforme! interrompit Béatrix; il est d'une richesse, d'une élégance... ,i7l>tuiqiJti

— Le baron fui visiblement flatté du compliment, car il pirouetta deux fois sur ses talons avec un air de gracieuse minauderie. §

— Oui , il avantage assez. Toutes les dames en raffolaient l'autre soir au bal de son Altesse grand-ducale... toutes... toutes... Aux

~ 195 — lumières , il est d'un éclat , d'un goût ; et puis , tout le monde ne le porte pas.

•> — 'Mais tous les chambellans, je crois, dît Maria.

— Je veux dire ne peut pas le porter.

Le comte s'approcha du baron ; tout entier à ses inquiétudes sur le sort du comte de Wingradt , il semblait avoir un pressentiment du malheur arrivé à son ami , et il espérait que le baron , naturellement bavard, ne manquerait pas de le mettre au fait des plu» petits détails. — Le difficile était de l'amener à dire quelque chose au milieu de tous ses bavardages. vA oh oijî>

— Vous avez parlé d'une mission , lui dit-il. .:ij /loiLj

— Oui , c'est vrai , une mission fort délicate ; c'est presque un secret , mais je n'en ai pas pour vous. — Hier, chez son altesse, il y avait grande réception. J'étais en train

de raconter utie histoire délicieuse à la comtesse de Sehoulleinbourg : je tous la réserve, mesdames, car c'est un véritable bijou de cour. — Le grand-duc s'approcha de moi. — Baron de Pussindorf , me dil-il à voix basse, j'ai à vous parler. — Monseigneur, répondis- je, je suis tout oreilles. — Passezdans mon cabinet. — Oui, monseigneur, — Quand nous fûmes seuls, le grand-duc se promena longtemps dans sa chambre en long et en large, enfin il s'assit : — Baron, me dit-il, je vais vous charger d'une ntiission importante, et dans laquelle il faut autant d'adresse que de fermeté. — Il savait fort bien à qui il s'adresisait. — Le comte de Wingradt^ntrelient, je n'en puis plus douter, une correspondance secrète avec un général dç la république française ; des papiers sont en mon pouvoir qui donnent des renseigne.

ments détaillés sur l'état des esprits-, et

-^ 197 — indiquent les moyens d'amener une conflagration générale. Ces papiers ne peuvent venir que du comte de Wingradt; demain matin , au point du jour, vous irez l'arrêter en son hôtel, lui et son fils Albert qui est en ce moment sorti de l'université et qui devait entrer dans mes pages. — Vous les conduirez tous deux au fort de Birback, et vous reviendrez ici prendre mes ordres.

— Ce pauvre comte de Wingradt ! dit le comte avec douleur, eh bien?...

— Eh Lien!... eh bien!.. Il n'y avait point à hésiter , vous connaissez le grand-duc aussi bien que moi.

— Mais Wingradt était voire ami , dit le comte.

— Sans doute, mais le grand-duc est mon prince...

Ici Béatrix ne put retenir une exclamation admirât ive , qui exprl aâ hautement ses

opinions politiques. — Sublime abnégaliou! ^.^

~ Le pauvre père! dit Maria tristement.

— Certainement, reprit le baron d'une voix qu'il essayait de rendre contrite, tout cela est fort triste. Je pense comme vous , absolument comme vous, même beaucoup plus que vous.

— Mais je vous ai vu chez lui vingt fois, reprit vivement le comte d'un ton de reproche.

— Certainement !

— A sa table ?

— Certainement!

— Lui donnant la main?

— De tout mon cœur.

— Et vous avez accepté?

— Avec douleur, mais avec résignation.

— Brutus ne sacrifia-t-il pas ses propres

fils, interrompit une seconde fois Béatrix, avec une exaltation croissante.

— Certainement, dit le baron; comme dit mademoiselle, Brutus... ne sacrifia-t-il pas. . .

— Ma sœur ne sait ce qu'elle dit , interrompit le comte en imposant du gçslesilçnce il sa sœur. ' : * . f

Mais Béatrix n'était pas femme à accepter sans mol dire une pareille mjonction ; aussi secoua- t-elle la têle pour bien avertir son frère qu'elle voulait conserver la liberté de sa parole et de ses opinions, et élevant h voix à un diapazon retentissant :

— Tenez , mon frère , dit-elle , vous êtes un révolutionnaire; vos idées perdraient l'Allemagne. -rr:- '

Le comte haussa les épaules d'une minière très significative et ne répondit pas. Le baron avait pris un air imposant et

calme , il s'était campé majestueusement sait ses deux hanches , et cherchant dans sa voix l'intonation la plus grave et la plus solennelle, il ajouta : .. ii^

— Plus un devoir est pénible , et plus H est sacré ; — je me suis donc rendu au lever du jour, je crois même que c'était avant le lever du jour, à l'hôtel de ce pauvre et cher comte, et je l'ai arrêté.

— Arrêté ! monsieur le baron , et où estil maintenant?

: -— Au fort de Birback , pour le reste de sa vie sans doute. — C'est un beau fort ; je vous assure qu'il n'y sera pas trop mal : l'air y est très bon et la vue magnifique .

. — Et son fils, ce pauvre innocent si injustement enveloppé dans la proscription du père? .^.j. ::1 : ..j lj.

— Voilà justement là chose. — Je né le connais pas, et le petit gaillard a profité de

— âoi —

cela pour s'échapper. — Ce n'esl pas bien, je dirai plos, c'est fort indélicat de sa part. Oublier ainsi le respect dû aux ordres du grand duc! :h>v,: \i ^slfi^u^no'j

— 11 n'a donc pas été arrêté? v'.j ?t .

> '—Mais non, malheureusement, puisque vous me voyez en grand uniforme... je sui* à sa recherche.

; — - Dieu veuille que vous ne le rencontriez pas 1 dit le comte en tournant le dos au baron qui n'y fit pas la moindre attention.

— Je vous remercie infiniment, dit-il ^ — Dieu veuille que je le rencontre !

— Mais il est innocent , monsieur, ajouta Maria qui jusqu'alors n'avait pas prononcé une seule parole ; lui , si jeune ! dix-sept ans à peine!

Il y avait dans la voix de la jeune fille une expression de douce et tendre compassion. Le baron ne se laissa pas attendrir par

~ 20â — celle Yoix si naïve et si candide qui priait pour le pauvre proscrit ; et , oubliant prei^que qu'il avait des projets de séduction conjugale, il reprit assez durement :

— Il n'y a pas d'âge en politique. — Ne pas le rencontrer! — mais vous me faites trembler; j'en ai une sueur froide qui me parcourt depuis la plante des pieds jusqu'à l'extrémité des cheveux ; c'est-à-dire que si je m'écoutais , je me trouverais mal , parfaitement mal.

Et il eut, en achevant celte phrase , un mouvement de demi-défaillance qui faillit compromettre gravement son équilibre.

— Ce serait une victime de moins, mon^ sieur, dit Maria.

— Et moi je serais une victime de plus ; car vous ne savez pas ce qu'il y a de cruel , de désastreux dans ma position ; à l'heure qu'il est , je parle, je marche sur un abîme.

~ â03 — ' Il s'arrêla un instant, el reprit d'une Yoix çrave , dans laquelle on pouvait néanmoins reconnailre une forte teinte de frayeur : Si je ne retrouve pas ce damné petit bonhomme , je suis perdu ; le grand-duc m'a reçu ce matin avec un air... un air horrible. Je le vois, ou plutôt je l'entends encore : — « Baron de Pussindorf , vous êtes un maladroit ( moi un maladroit ! ) ; il fallait rester hier moins tard à faire le bel esprit avec ces dames , et mieux remplir la mission que je

vous ai donnée. » — Mais monseigneur

— « Songez que si le fils du comte de Wingradt n'est pas à la fin de la journée au fort de Birback , je vous défends de reparaître devant moi. »

— Le grand mal , murmura Maria , ne pouvant s'empêcher de sourire de l'air décontenancé du pauvre chambellan au seul souvenir de cette effrayante menace.

rii)-r- îï ^ous restera du tnoins^ dit Béatrix,

la conscience d'avoir accompli votre devoir.

jj 1^— C'est fort peu , reprit le baron , quand

il ne reste rien autre chose. ,,| itiuOihji ^u

Mais au même moment il se précipita vers

' P^''^®* .nuii lie m; ...lib lui liJVi» iiiibiii

— Ah! dit-il, j'aperçois l'ofiScief que J'avais envoyé en éclaireur.

, , • — Eh bien ! monsieur l 'officier ? iio .i>

— Le détachement que M. le chambellatti a envoyé en éclaireur est revenu et n'a rien rencontré, jw*iul. ;» ^^Of

— Rien , répéta le baron. — Rien rencontré, rien vu, rien entendu ; cela devient fort inquiétant. — C'est si petit , ça glisie sous l'œil comme une anguille. « .iom inta r>>

Il resta quelques minutes à réfléchir, puis il dit à l'officier :

— Faites remonter vos hommes à cheval, je vous rejoins à l'instant. — Ah! ah..!con-

— â05 — linua-t-il , absolument comme s'il était seul , s'il en est ainsi , je le jure sur tous les saints et saintes de l'Allemagne , je parcourerai monts, plaines et vallons, je creuserai la terre s'il le faut, je dessécherai les marais ; — mais il ne m'échappera pas. — J'ai déjà fouillé les campagnes et les villages, je dirai môme les villageois. — Le signalement que l'on m'a donné n'est pas très détaillé ni très positif : Seize à dix-sept ans , blond ou brun. — Maudit enfant! j'aimerais mieux avoir à arrêter toute l'Allemagne, passé quarante ans.

Il arrêta ici le flux de ses paroles et de ses jérémiades , car il venait de lui passer dans la tête une idée subite de la plus haute importance et qui lui semblait un éclair de génie et d'astuce ; il s'approcha du comte , et , en prenant un air fin et un son de voix aigrelet, il lui dit :

§06 — . — Vous êtes bien sûr qu'il n'est pas dans ce château ?

— El que voudriez-vous qu'il y fil , répondit le coiiite en haussant les épaules.

— Qu'il s'y cachât.

— Mon frère connaît trop ses devoirs et ce qu'il doit au prince, exclama Béatrix.

— Comment ! dit Maria , ce pauvre enfant!... on aurait la cruauté de le livrer.

— Dites le courage, ma nièce, repartit Béatrix d'une voix solennelle.

Le baron se prit le visage à deux mains.

— Je suis sûr, dit-il, que j'ai la figure dans un étal ridicule... je me sens horriblement vieilli.

Puis , après un instant de silence , il continua à fureter du regard dans les buissons et derrière les arbres, ce qui ne l'empêcha pas de dire au comte :

— Je vous crois sur parole, mon cher comte.

En ce moment Franlz, vieux serviteur du comte, qui ne l'avait pas quitté depuis trente ans, apporta îes journaux.

Le baron se retourna brusquement , comme si un aspic l'eut piqué, et dardant ses deux yeux sur le vieux domestique, il s'écria :

-- Qui est là? — qui est là?

— C'est Frantz , dit le comte , sans y faire la moindre attention, en prenant ses journaux.

— Frantz I Franlz! répéta deux fois le chambellan, en hochant la tête d'un air de doute, en êtes- vous bien sûr? — Il le regarda avec une minutieuse attention. — Dans le fait, l'âge n'y est pas; c'est-à-dire il n'y est que trop, l'âge. — Maudit! maudit enfant!

Et il sorlil avec la rapidité d'un homme qui a pris une résolution désespérée.

Celle résolution consistait à remonter à

cheval et à parcourir les environs le plus

énergiquemcnt possible. — I^ position

était critique ; aussi il ge dressa sur ses

arçons , se fit grand et superbe de soîen-

nité, et adressa à sa troupe une allocution

mcgnifique. — Ce qui frappa le plus les

soldats, c'est qu'on leur promit une paie

Citraordinaire si leurs recherches étaient

heureuses , et ils jurèrent bien de ramener

le fils ô\i comte de Wingradt, mort ou vif.

Dix minutes après ils étaient en chasse ,

T^t le château d'Altendorf avait retrouvé sa

tranquillité ordinaire.

Kous avons laissé le comle avec sa £œur 1^1"'= Béaîrix et sa fiile Maria ; il est inutile d'accompagner le premier chambellan dans ?a course aventureuse; retournons donc au

plus vite auprès d'eux , nous reverrons assez tôt le baron de Pussindorf.

Le comte était absorbé dans ses réflexions, sans penser à briser l'enveloppe de ses journaux ; car maintenant il savait ce qui l'inquiétait tant une heure auparavant, et les journaux ne contenaient plus aucune nouvelle qui pût l'intéresser. — La jeune fiîle était triste comme le sont toutes les jeunes filles , tristes des douleurs des autres, lors même qu'elles ne font que les pressentir ; leur cœur, pur et candide, à peine ouvert aux agitations de la vie, prend l'empreinte de tout ce qui les touche, et souffre déjà de penser que les autres peuvent souffrir.

Béalrix seule avait la tête haute : elle regarda s'éloigner le baron et s'écria sur tous les tons :

— Quel noble et galant gentilhomme !

— quel modèle accompli du parfait homme

de cour! — quelle admirable abnégation ! Arrêter son ami, et cela.... sans hésitation, par dévouement. C'est l'élan d'un coîur Lien placé.

— Mais pourtant... ma chère tante, se hasarda de dire Maria.

— Vous êtes trop jeune pour comprendre ces choses-là, interrompit Béatrix.

— Et moi , sans nul doute , trop vieux , interrompit à son tour le comte qui craignait que sa sœur ne recommençai ses grandes tirades politiques ; tenez, voici votre Journal des Modes.

C'était le plus sûr moyen de lui fermer la bouche ; elle se jeta sur son journal avec une avidité qui ne pourrait se comparer qu'à celle d'un chien qui aperçoit un os , et elle le dévora des yeux dans le plus^ profond recueillement.

— Oh ! le joli corsage l s'écria - 1 - elle

après quelques instants de silence. Regarde, Maria, cela m'ira à ravir.

— Mais c'est un corsage à la vierge, ma lante , dit Maria naïvement.

— A la vierge, lu crois, reprit Béatrix en minaudant ; à la vierge , ce nom est délicieux. Décidément, nous adopterons cette mode dès demain. Et ce bonnet, les fleurs en sont d'une fraîcheur, d'une jeunesse!.... Il n'y a que Paris pour inventer de ces jolies choses , qui font valoir les avantages d'une tournure élégante et d'un visage distingué. — Ne trouves-tu pas, Maria, que ce bonnet a l'air d'avoir été composé pour moi ?

— Oui , ma tante , répondit Maria par habitude.

Béatrix était dans le ravissement; elle s'approcha de son frère avec un air triomphant.

— Tenez iKon fi^ère, lui dil-el'e, voyez vous-même.

Le comte qui parcourait en ce moment un de ses journaux, ne détourna même pas la tête et dit d'un tOii ennuyé :

— Oui, .. O'ji, cela vous ira supérieurement.

Béatrix recula de deux pas avec une mauvaise humeur marquée.

— "Vous voilà bien, dit-elle en fermant brusquement son journal , quand ceîa vous passe par la tête , vous devenez insupportable.

Et elle s'éloigna. — Maria la suivit.

ilî. 01

Le comte resta seul ; c'était ce qu'il voulait. ..^

Près d'un quart-d'heure s'était passé, lorsqu'un jeune enfant parut à la grille d'en trée du château , qui était restée entrouverte. Il pouvait avoir seize ans à peu près , et por-

— âi4 —

tait le costume habituel des musiciens ambulants qui vont de château en château, chantant des ballades; il arait une vielle pendue à son cou. Son visage était pâle et toute sa physionomie conservait l'empreinte d'une grande terreur.

Il entra précipitamment, et s'appuyant contre le premier arbre qu'il rencontra , il resta quelques minutes oppressé et haletant , ayant peine à reprendre la respiration; ensuite il-s'avanca à pas de loup, et regardant avec effroi à travers les barreaux de la grille , il dit d'une voix basse , et que son extrême frayeur rendait tremblante :

— Je crois leur avoir échappé je ne

les entends plus Oh mon Dieu!... tout à

l'heure ils ont passé si près de moi , que je craignais que le soufle de ma respiration ne me trahît.

— Oùsuis-je! reprit-il en faisant quelques

T>7;iOq ('

— §15 — pas en avant. — Dans la cour d'un château; si je pouvais seulement m'y arrêter quelques instants pour reprendre haleine.

Toula coup il aperçut le comte et recula, en laissant échapper une exclamation qu'il ne put étouffer dans sa poitrine.

Le comte ne quitta pas les yeux de son journal , et dit avec humeur :

— Encore quelqu'un! — Que me veuton? — Est-ce toi, Frantz?

Le jeune enfant se garda bien de répondre; le comte tourna la tête.

— Encore un de ces musiciens ambulants , dit-il ; laissez- moi. ^

— Monsieur, pardon... mais..^

— Vous voyez bien que je suis occupé.

— Oh! mon Dieu! dit tout bas le jeune enfant, il va me chasser!... Et il tremblait bien fort.

II prit sa vielle et se mit à chanter d'une \oix faible «t craintive :

« Ayez pltlc de la misère

» D'un pauvre enfant abandonné.

w Sans appui sur la terre,

» Et par tous... »

Le cortite l'arrêta.

— Assez , assez ; je vous ai dit que j'étais occupé.

— Oh ! de grâce ! . . . reprit le pauvre enfant d'un air suppliant ^ et joignant presque ses deux mains. Tenez, autre chose... une de nos vieilles ballades allemandes... ou plutôt cette nouvelle romance de V Exilé...

Il se mit à chanter.

« Refrain chéri de la patrie ,

» De Texilé fait le bonbeur;

» Ciel de l'antique Germanie ,

» Ce chant te rappelle... à mon cœur ;

» C'est le sourenir d'une... mère,

» D'une sœur., et d'amis absents.

— §17 — » Toujours , sur la lerre. . . étrangère , » Je... redirai... les doux accents! »

Tout en chantant, il semblait écouler avec inquiétude si quelque bruit lointain ne se faisait pas entendre. — Parfois , sa voix s'affaiblissait; il s'arrêtait, puis reprenait ; — mais les derniers vers de la romance furent prononcés si bas, qu'il eût élé impossible d'en saisir même le sens.

Il avait cessé de chanter, et il jetait autour de lui ses regards eiîrayés. — Tout-à-coup il frissonna et recula.

— Oh! mon Dicul murmura-l-il, il m'a semblé... Mon Dieu! prenez pitié de moi!

Le comte s'était reloiirné et le regardait ; mais le jeune musicien, aussitôt qu'il s'aperçut qu'il était observé , donna à son visage une expression de gaieté subite et se remit à chanter, en affectant une tranquillité que sa voix trahissait :

« L'espérance , c'est la richesse

» Qui... seule reste aux malheureux. »

îî S arrêta encore ; car le bruit qu'il avait entendu se rapprochait visiblement ; dans sa terreur, il avait oublié la présence du comte, et courant à la grille , il colla son oreille aux barreaux.

— Ah! ça, dit le comte, qu'est-ce que tu fais là?

r-: — Moi... rien, dit l'enfant tout troublé ; je... je chante.

« C'est la force de la faihlesse, ' ■•' « La clarté d'un jour orageux. »

Mais sa voix tremblait à un tel point que les paroles devenaient inintelligibles; son visage était blanc, ses yeux fixes, et l'on comprenait qu'il chantait machinalement , et que sa pensée et son cœur, sa vie toute entière étaient repliés dans ce sentiment

de terreur qui le dominait. — Cependant il continuait de chanter :

« Sa voix tout bas me dit : Espère ! i> Si l'exil pour moi n'a qu'un temps, » En quittant... la terre étrangère, » Je redirai... tes...

Tout à coup ii poussa un cri.

— Je ne me trompe pas , s'écria-t-il , ce sont eux... ils viennent de ce côté!!

— Qui donc? dit le comte. — Que regardez-vous et que semblez-vous donc tant redouter?

— Rien... rien, monsieur... je ne regarde rien , je ne crains rien.

— Mais si, vous êtes tout troublé.

--Je suis un orphelin, moîisieur, et je

m'en vais ainsi chantant de château en château.

Le comte s'approcha de lui ; car une idée subite venait de l'éclairer; ce trouble, celte

— 220 ^ agitation , ce visage blanc et fin qui n'avait rien du cachet ordinaire de ces chanteurs ambulants, et quelque chose dans le cœur qui l'émouvait malgré lui, tout lui disait que c'était le fils du malheureux comte, qui, à la faveur de ca déguisement , cherchait son salut dans la fuite : — il lui prit le bras :

— Vous me trompez, lui dit-il.

Et il le regarda en face.

— Oh! mon Dieu!... dit l'enfant qui joignait presque les mains...

— Vous êtes pâle , vous avez peur qu'on ne vienne ici , vos mains tremblent dans les miennes...

— Non... non...

— Vous êtes le fils du comte de VVingradt !

— Oh! non, je vous jure.

— Votre effroi me le dit.

— Eh bien , oui , dit l'enfant d'une voix

— 221 -^ suppliante, en tombant à genoux. — - Oui ^ je suis Albert de Wingradt. — Oh! ne me livrez pas, monsieur. — Ce matin, mon pauvre père a été traîné en prison... et moi.,^ je me suis enfui , espérant gagner Francfort, pour aller trouver des amis de mon père qui le sauveront , car il est innocent.

.- — Rassurez-vous, lui dit le comte en le relevant, jamais le comte de Schvvarzberg n'a trahi personne ; reprenez courage , cher et pauvre enfant , un asile vous est assuré dans cette maison.

Il y avait dans la voix du comte une telle expression de paternelle bonté, qu'Albert se sentit tout à coup rassuré , et que ses yeux n'eurent plus de larmes.

,"-— Au nom de mon père, je vous remercie, dit-il avec reconnaissance. Mais com-r, pent me soustraire à leurs poursuites? r — Soyez sans crainte, le baron de Pussin-

— âââ —

dorf , qui est à voire recherche , sort d'ici à l'inslanl ; il ne peut revenir de sitôt.

— Je vous assure que tout à l'heure , pendant que je chantais, je les ai entendus... Ils étaient près d'ici ; — ils allaient , ils venaient; — tenez, écoutez... encore.

— En effet , dit le comte qui s'avança vers la grille, ce sont eux. — Déjà ils barrent tout le passage. — Peut-être vous ont-ils vu entrer ici ?

— Oh ! monsieur le comte , par grâce , sauvez- moi!... dit Albert, en serrant de ses deux mains brûlantes le bras du comte.

— Par quels moyens!... je ne sais!...

mais venez par ici.

Et il entraînait Albert vers une terrasse qui bordait le château ; Béatrix et Maria s'y promenaient. "' '^''"^^ ^^-''•^' ''''■

Le comte s'arrêta.

— C'est une fatalité ! dit-il : ma sœur et

ma fille qui se promènent de ce côté!... Béalrix surtout qui irait le crier à l'Allemagne entière! — Comment faire? — ce pavillon... Et ma nièce que j'attends , qui d'un instant à l'autre peut arriver... "^ ':'"' ■ "* orf"-'?

— Oh ! mon Dieu ! voici quelqu'un ! dit Albert en se précipitant dans le pavillon et refermant la porte sur lui; je suis perdu! ...

Il venait d'apercevoir Béalrix et Maria,

Le comte alla à elles, pour cacher plus facilement son trouble et son émotion.

— Vous vous promeniez sur cette terrasse, leur dit-il.

— Oui , répondit Béatrix ; nous lisions un roman délicieux .. N'est-ce pas, Maria?

— Avez-vous vu Frantz? reprit le comte qui cherchait un moyen de s'esquiver sans éveiller de soupçons ; car il suffit que l'on ait quelque chose à cacher pour se figurer

que chacun a des doules et est à la piste de. votre secret,

Béatrix et Maria étaient cependant bien éloignées toutes deux de penser à ce qui tourmentait tant le comte de Schwarzberg.

— Voulez- vous que je l'appelle, mon père ? dit Maria.

— Quelle histoire ravissante, répéta au moins trois fois Béatrix , toute entière aux émotions de sa lecture et en s'essuyant les yeux. Pauvre femme! malheureuse victime!., être trompia duRS ses affections les plus tendres, trahie dans tous ses rêves, aimer un infidèle, un perfide, un ingrat , un monstre qui se fait un jouet de son serment et de ses larmes...

Elle interrompit sa tirade par un gros soupir, et reprit aussitôt après d'une voix la- ^lentable :

. — Pauvre femme ! . . . Oh ! ma chère Maria ,

— 225 ~ ma chère nièce , ma chère enfant , exposée aux pièges du démon, puisses-tu ne jamais connaître ces horribles tourments qui déchirent le cœur au souvenir d'un ingrat , d'un volage. Ce livre est très instructif et très bon pour la jeunesse. Si je l'avais eu , moi!... Puisse mon triste exemple te servir. — Oh ! les hommes !. . . les monstres ! ... Je les méprise.

— Ma bonne tante, dit Maria.

— Epouse le baron de Pussindorf , reprit Béatrix presque avec véh-.Tience , épouse-le bien vite, mon enfant, plutèt deux fois qu'une ; car peut-être il s'enfuirait aussi pour ne plus revenir... comme les autres, 6t alors... (ici un très gros soupir) on n'en retrouve plus.

— Mais, ma tante, se hasarda de dire Maria , vous savez bien que le baron de Pusdorf ne me plait pas du tout , il est si laid.

— Tant mieux.

— Comment tant mieux? ma tante.

— La beauté , c'est le cachet du serpent ; qu'importe la laideur du visage , quand elle ne cache pas la laideur du cœur.

Au même moment un bruit confus de voix se fit entendre au dehors et le baron de Pussindorf entra de nouveau.

Maria eut une peur horrible qu'il eut entendu ce qu'elle venait de dire ; mais le baron était hors d'état d'entendre ou de comprendre quoique ce soit ; ses habits, couverts de boue , étaient dans un désordre à la fois ridicule et pitoyable; son visage, dont les parties les plus osseuses avaient été visiblement lésées et dont les traits étaient encore plus tirés que d'habit ude^ le faisait ressembler à don Quichotte, lorsqu'il venait de terminer, au grand honneur de la chevalerie errante, quelques-uns de ses exploits aven-

ââ7 —

tureux. — Outre cela, il boitait horriblement, et cette passagère infirmité n'ajoutait aucun charme à sa personne.

Il se laissa tomber sur le banc, tout essoufflé et comme anéanti, et, se prenant le front à deux mains , il se mit à soupirer fort bruyamment.

— Oh ! mon Dieu , mon pauvre baron , dit Béatrix, en joignant les mains, comme vous voilà pâle et défait !

— Oui, dit le baron en soulevant à moitié la tête, très pâle, et surtout très défait, horriblement défait.

— On dirait que vous souffrez, reprit Béalrix.

— Oh ! oui , je souffre , répéta le malheureux baron d'une voix consternée, vous voyez un premier chambellan dans un état physique et moral bien piteux.

— Mais vous êtes déchiré partout , ajouta

— ms —

Maria , qui cherchait avec beaucoup de peine à garder son sérieux en face de la ridicule consternation du baron.

— Ne faites pas attention, dit celui-ci, en jetant sur lui-même un regard abattu , c'est un détail.

Et il voulut se lever ; mais force lui fut de se rasseoir, en poussant un cri aigu.

— Je dois m'être cassé quelque chose , ajouta-t-il en se tâtant avec un grand ménagement ; certainement je me suis cassé plusieurs choses.

Après avoir continué minutieusement l'examen de sa personne . il essaya de nouveau de se lever, mais celle fois avec une telle circonspection , qu'il en fut quitte pour trois ou quatre grimaces fort expressives. ' Il s'approcha de Béatrix , et la regardant en face, il lui dit :

i ...^ Ce qui m'arrive est odieux : je dirai

— ââ9 —

|)îus, c'est petit, c'est mesquin ; depuis et matin , moi , un Pussindorf !. .. courir dans là plaine comme un lévrier, ou comme un cheval qui s'oublie, c'est humiliant... Battre tous les buissons, secouer tous les arbres, fouiller tous les fossés, m'avilir devant tous les ruisseaux un peu suspects ; — et tout cela pour ce que vous voyez.

^laria ne put retenir une exclamation de joie involontaire en songeant que le pauvre enfant avait pu s'dchapper , et le premier chambellan ne manqua pas d'inlerptéter cette exclamation en sa faveur, car il fit un signe de tète qui avait l'intention de dire : — Je vous remercie infiniment.

— Vous ne conservez aucun espoir, reprit BéalVix qui plaignait consciencieusement le baron par opinion politique.

Le baron s'écria avec désespoiir :

— Je ne conserve plus rien , je ne veux

- â30 — plus rien conserver; je suis mort, je suis disgracié , — je sors de mes gonds , — je suis même sorti de mes gonds ; — un instant j'ai cru... mais bast !... va te promener. Il y a de l'infernal dans mon affaire. Après avoir interrogé, visité une foule de paysans qui pouvaient bien avoir de vingt-cinq à soixante ans, j'avise, écoutez-bien. , ,,,,-

— Vous avisez , répéta Béalrix , dont la curiosité se réveillait au moindre mot.

— J'avise à deux cents pas de moi un être vivant, ayant emprunté la forme d'une femme quant à l'extérieur. — Je m'élance beaucoup plus vite que les vents et je dévore l'espace.... J'arrivais.... lorsque mon cheval ( je ne lui en veux pas , le pauvre animal l'a fait dans une bonne intention) franchit un énorme fossé que je n'avais pas vu... Si je l'avais vu...

— Eh bien ?. . . eh bien ?. . . dit Béatrix.

— Eh bien ! comme vous pouvez voir, je n'ai pas saule le fossé , mais mon cheval l'a saule.

— Vous avez dû vous faire un mal horrible ?

iiij — Horrible est le mol propre. •— C'est égal , un Pussindorf tombe, mais ne s'arrête pas; je me relève, et je me traîne avec énergie vers cet êlre amphibologique qui avait l'air de marcher fort tranquillement ; je le regarde, je l'examine avec ce coup-d'œil puissant... Hélas! c'était bien une femme!,.. Oh! si je le tenais ce pelit vaurien, ce petit reptile, je le déchirerais comme un oiseau de proie , comme un animal très féroce.

Au même moment un officier entra ; il était très essouflé.

— M. le premier chambellan , dit-il, on assure avoir vu entrer dans ce château, par

celle grille, un joueur de vielle qui paraissait se cacher.

— Un joueur de vielle qui paraissait se cacher, répéta le baron, c'est mon petit bonhomme.

— Dans ce château ! est-ce possible ? dit Maria qui ti-emblait déjà que ce ne fut , en effet, le fils du baron de Wingradt.

— Certainement , c'est possible , interronipit Béatrix ; ce château est si grand , on ne peut pas répondre, et M. de Pussindorff fera bien

— Si je ferai bien , interrompit à son tour le baron qui avait retrouvé toute son énergie et ne se souvenait plus de sa chute de cheval ; je ferai , et très bien. Ah !... ah !... \m joueur de vielle... c'est ingénieux, je trouve pour ma part que c'est fort ingénieux. — Monsieur l'officier, faites garder

— §33 — toutes les issues, que personne ne puissa sortir; je n'admets ni âge, ni sexe.

— Mais , Monsieur le baron, dit la jeune, fille, votre conduite est étrange ; c'est mettrez le château en état de siège.

— J'en suis désolé ; mais le devoir avant tout ; un état de siège n'a rien de désobligeant.

— Quand mon père apprendra...

— Justement je vais le lui apprendre, dit le baron, car je l'aperçois qui vient à nous par cette allée.

— Mon frère approuvera votre conduite, reprit gravement Béatrix ; elle est pleine de, dévouement et de sagacité.

Le comte arrivait en effet.

Celui qui l'eût observé de près, eût bien compris , à travers le calme qu'il affectait , l'agitation intérieure qui le dominait. — I( avait entendu la voix du baron et il yenai,^

— §3-4 — par lui-même s'assurer de la position des choses. — Albert était là, dans le pavillon, à deux pas de cet homme qui le cherchait , de tous ces soldats qui , dans l'espoir d'une haute paie, furetaient tous les lieux circonvoisins avec une cruelle avidité, et avaient juré de le ramener mort ou vif avant la fin du jour ; il était là , le pauvre Albert , il entendait chacune de ces paroles qui devaient lui entrer dans le cœur.

Le baron alla droit au comte de Schw^arzberg, puisant dans ses fonctions de premier chambellan et dans sa mission extraordinaire une de'marche assurée et qui tendait à paraître inébranlable ; il s'affermit lui-même ^ se carra sur ses hanches , et dit ;

— Comte! vous me voyez confus d'un incident pénible , mais nécessaire. Mes hommes ont vu s'introduire dans votre château un jeune joueur de vielle.

Le comte ne put retenir un mouvement d'émolion involontaire ; mais il le comprima si promptement , que le baron ne s'en aperçut pas; il était d'ailleurs beaucoup trop occupé à terminer convenablement sa phrase, pour être capable d'autre chose ; il prit l'émotion du comte pour un mouvement d'élonnement, et il ajouta avec fermeté :

— Oui , un joueur de vielle, ici dans votre château , un jeune joueur de vielle ; c'est lui , ce doit être lui. — Plus de doute, cette mission me couvre de gloire , et je vais fouiller avec tant d'attention les recoins les plus obscurs de ce château, que je le trouverai.

— Y pensez -vous, monsieur? dit le comte.

— J'ai déjà fait poser des sentinelles à toutes les portes; soyez tranquille, il ne m'échappera pas.

— Comment, r^eprit le comte, des senti-

— 23G — yielles aux portes de mon château, et qui donc osera le premier y entrer sans mon ordre ?

— Ne vous emportez pas, mon cher comte ; c'est bien malgré moi » mais la volonté du grand-duc.

— Avez-vous un ordre signé de sa main pour fouiller mon château ? reprit le comte qui tremblait devant l'imminence du danger.

— Mais le joueur de vielle ! reprit à son tour le baron qui ne se laissa pas déconcerter pour la première fois de sa vie , mais le joueur de vielle, mais ma place de premier chambellan, mais...

— Mais que m'importe à moi tout cela ? interrompit le comte qui s'animait de plus en plus, que m'importe votre joueur de vielle , votre place et tout ce que vous voudrez.

— Merci beaucoup, dit le baron, je vous suis fort obligé.

— Mon frère, pouvez-vous vous emporter comme cela ? dit à son tour Béatrix qui était fort étonnée de n'avoir point encore placé sa phrase.

— Laissez-moi tranquille, lui dit le comte, et occupez- vous de vos affaires.

Le baron tenait ferme; il prit sa voix la plus insinuante et la plus mielleuse :

— Je suis désolé, je vous jure, mon cher comte , on ne peut plus désolé ; mais la sûreté de l'état exige... — Ce sera l'affaire de quelques instants; car il ne peut être loin , le petit vaurien. — Je vais commencer par ces deux pavillons où il pourrait s'être réfugié ; puis nous battrons le parc en deux temps ; que cela ne vous occupe pas.

— Ces pavillons , — l'un est occupé par i 16

ma sœur, l'autre destiné à ma nièce ; — Je ne veux pas...

— Mais... mais, dit le baron qui s'échauffait aussi.

— Je ne veifx pas, vous dis- je !

— Serait-il de connivence avec les ennemis de l'état ? pensa soudainement le baron. — Messieurs les officiers, dit-il ensuite d'une voix ferme, veuillez, je vous prie, entrer dans ces pavillons.

— Oh ! mon Dieu î pensa le comte en se plaçant devant la porte du pavillon où s'était réfugié Albert ; aucun moyen de le sauver ; — il est perdu 1 pauvre enfant !

ISIais au même moment la porte s'ouvrit d'elle-même, et Albert, revêtu d'habits de femme, s'avança vers le comte ; — ses traits étaient si fins , la peau de son visage et de ses mains si douce et si blanche , sa tournure si

— â39 — élégante et si bien tournée, que le comte hésita presque à le reconnaître.

— INIa cousine, dit Maria en «'élançant aussitôt vers Albert, ma chère cousine!

— Oui... ma nièce qui Tient... d'arriver à l'instant , reprit le comte dont la voix tremblait de frayeur et d'émotion ; j'ai voulu te faire une surprise ; c'est ma nièce Jenny que je vous présente , Béatrix.

Béalrix s'avança aussitôt vers Albert, le baisa au front et lui prit les deux mains :

— Chère petite , comme elle est étonnée , comme elle a l'air surprise.

— Votre nièce, cher comte, reprit à son tour le baron. — En êles-vous bien sûr?

Le comte tremblait plus encore qu'Albert; car il craignait qu'un geste , qu'un regard , qu'un mot , qu'un mouvement ne vînt à trahir ce secret d'où dépendait la liberté , la vie

— â40 — peut-être de toute une famille. — Il avait peur de son émotion, de celle de cet enfant ; et puis si Béatrix, si sa sœur se doutait de quelque chose. — Il se pencha vers Albert et lui dit tout bas à l'oreille :

— Courage , courage , tout est sauvé peutêtre...

— Dieu le veuille , murmura Albert.

Et comme deui larmes gonflaient ses yeux, il les retint avec sa main et les cacha par un sourire.

— Et vos habits, reprit le comte?

— Dans une malle dont voici la clé.

— Puisque vous le voulez absolument , monsieur le baron, dit le comte en se retournant vers le premier chambellan , puisque la volonté du grand- duc et votre importante mission l'exigent, entrez dans ces pavillons, visitez le château, — je me soumets.

Le baron s'inclina.

— Nous nous entendons donc enfin ,

monsieur le comte El il ajouta en se

redressant : — Des hommes politiques finissent toujours par se comprendre.

Il est inutile de dire à nos lecteurs que le baron de Pussindorf fouilla le château depuis les caves jusqu'aux greniers, arec une désespérante inutilité ; il était pâle de fatigue et de honte , et poussait à chaque minute des

gémissements pîainlifs, au milieu desquels il eut été facile de distinguer un bon nombre d'imprécations adressées fort vertement au fugitif après lequel il courait depuis le matin. — Il avait tout fouillé, tout vu, tout sondé, tout fureté, et il ne pouvait se décider cependant à quitter le château , répétant toujours d'une voix désespérée :

— Mais le joueur de vielle!... le joueur de vielle! il faut qu'il soit quelque part ; il ne s'est pas envolé comme un oiseau des champs.

Enfin, il fallut bien se résoudre ; et honteux, désappointé de son imminente disgrâce, il rentra dans la cour du château, non pas toutefois avant d'avoir jeté autour de lui un dernier regard de terrible suspicion .

Il fit bien, le pauvre chambellan, de rester aussi longtemps à ses infructueuses recher-

— â45 ches ; car il laissa amplement le temps au comte de Schawrzberg de prendre toutes ses mesures afin d'assurer le salut du jeune Albert; et pendant que sa sœur et sa fille accablaient de questions et de caresses le pauvre enfant bien embarrassé de tant d'amour et de tant de soins, il avait envoyé son fidèle et vieux serviteur Franlz à un village voisin où devait s'arrêter sa nièce, afin de lui faire rebrousser chemin.

Celui-ci arriva à temps ; la nièce du comte était déjà au rendez-vous , et quelques minutes plus tard elle se dirigeait vers le château de son oncle, où son entrée eût produit un terrible coup de théâtre.

Le vieux domestique , d'après les ordres du comte, lui dit que des affaires imprévues avaient appelé son maître auprès du grandduc , qu'il devait être absent du château pour huit jours peut-être , et qu'il irait lui même

— nç>

la chercher à son'retour. — Tout allait donc pour le mieux ; Albert n'avait qu'à bien jouer son rôle pour gagner du temps.

Frantz venait d'annoncer au comte l'heureuse issue de son petit voyage, lorsque le pauvre chambellan entra dans le salon. Sa figure était décomposée, il avait dans le regard une expression d'affaissement si prononcé qu'elle provoquait le rire , accompagnée surtout qu'elle était de deux lèvres demi pendantes , demi contractées , et d'un costume dont les lambeaux attestaient et sa chute, et le lieu désagréable qui en avait été le témoin.

Le comte se leva.

— Eh bien ! monsieur le premier chambellan, dit-il en étouffant un demi sourire , la chasse a-t-elle été heureuse?

— C'est le comble de l'iniquité et de la malveillance céleste , dit le baron en se lais-

— â47 — sant tomber dans un fauteuil. — Rien... parole d'honneur. — Rien !. . .

— Rien! exclama Béatrix ; comment...

Mais le joueur de vielle?

— C'est une vision , dit Maria en souriant avec Albert , qui tremblait encore de se trouver en présence de son ennemi.

Le comte lui fit signe de ne point avoir peur, et s'avançant vers le baron :

— Mon pauvre chambellan , lui dit-il en lui frappant sur l'épaule. . .

— Aie!... aie... s'écria celui-ci en faisant un bond subit sur lui-même, ne frappez donc pas si fort , vous allez me recasser quelque chose , je ne suis pas dans un état naturel.

— C'est vrai... c'est vrai... j'oubliais votre chute. — Comment donc diable êtes-vous tombé ?

— - Je suis tonabé... comme... on tombe,

— â48 — répondit le baron avec une mauvaise humeur marquée.

— Voulez-vous prendre quelque chose ?

— Certainement ; — je veux prendre ce maudit petit serpent de malheur.

— Si vous vous en tenez à cela pour toute nourriture, vous continuerez à ne pas engraisser, reprit le comte en riant. — Tenez, je vous conseille de vous résigner en brave. — La journée n'a pas été heureuse. — Que voulez-vous ? on ne gagne pas tous les jours des batailles.

— Vous en parlez fort tranquillement ; on voit bien que vous n'êtes pas à ma place.

— Dieu m'en garde, je m'y trouverais fort mal.

— Je ne m'y trouve pas bien non plus , interrompit le baron. — Quelle mine vais-je faire , s'il vous plaît , en me présentant chez le grand- duc avec la démarche peu favo-

— â49 — rable d'un homme à moilié cassé, et... cassé pour rien encore. J'en maigrirai de honte et d'humiliation.

— Vraiment... dit Albert en souriant et à voix basse en se penchant vers Maria , ce serait un tour de force pour lequel , j'en suis sûr , M. le baron obtiendrait grâce devant le juge le plus implacable.

— Petite espiègle, riposta Béalrix qui avait entendu ; ce n'est pas bien de plaisanter sur l'infortune d'un brave et loyal serviteur du grand-duc. — Sa conduite est belle, courageuse, et si... si je voyais ce petit fugitif, je serais capable de l'arrêter moi-même.

Parlant ainsi , Béatrix posa la main sur l'épaule d'Albert, qui frissonna malgré lui.

— Mon Dieu ! dit-il , si elle s'apercevait de quelque chose, je serais perdu.

Et il alla par un mouvement spontané

■— §50 — et involontaire se réfugier auprès du comte , comme pour se mettre à l'abri sous la sauvegarde de son protecteur.

Le comte le serra dans ses bras.

Le baron , tout entier à ses infortunes physiqujes et morales, continuait ses lamentations.

— Je suis disgracié le grand-duc ne

voudra plus entendre parler de moi. — C'est horrible!... je suis né sous une déplorable étoile, je l'ai toujours dit. — Oui, oui, reprit - il avec une exaspération croissante , le capricorne pèsera sans cesse sur ma destinée, ce qui est inconvenant, je ne crains pas de le dire, pour confondre un peu cette malveillante constellation. — Ma naissance a élé signalée par des événements inouis, et plus tard j'ai failli être la victime d'un animal immonde. — J'étais dans mon berceau fort innocemment : j'avais sept mois ; on est bien

jeune à cet âge-là , — surtout moi ; on m'a dit que j'étais très jeune! je dormais sans pensera rien, — sept mois! — lorsque tout à coup , pendant le sommeil de ma nourrice, un rat , mais un rat énorme , un rat monstrueux , se glissa dans mon berceau ; déjà il m'avait flairé ; il paraît que je lui plus infiniment, car il se mit à me mordre, et il allait sans doute me dévorer le visage, sans avoir pitié de mon âge si tendre, lorsqu'un chat s'élance à mon secours. — Les deux ennemis se trouvent face à face. — Le rat ne fuit pas, il se met sur la défensive et s'installe courageusement sur mon estomac ; le chat l'attaque avec courage, et il se livre sur ma personne un horrible combat, une lutte sanglante ; — je crie... je crie... ma nourrice s'éveille , accourt ; — le rat était mort , et mon libérateur avait pris la fuite. Le baron avait un air si sérieux en

racontant celle histoire , il avait donné k sa voix une intonation si tragique , que le comte, Maria et Béatrix même partirent d'un violent éclat de rire ; — le baron ne perdit rien de son sang-froid.

Il continua :

— J'ai toujours eu cet événement-là sur le cœur ; — je ferai dire des messes, et j'irai prendre des bains sulfureux.

En ce moment Frantz entra , demandant au baron , de la part de l'officier, les ordres de service.

— Les ordres de service , répéta le pauvre chambellan en se levant avec ménagement, nous allons nous en retourner, car voici la nuit. — Adieu , mon cher comte ; plaignez un pauvre disgracié et priez le ciel de lui venir en aide.

Puis il s'approcha de Maria qui tenait la

— §53 — main d'Albert , et il essaya de se redresser et de retrouver une démarche élégante.

— Je n'ai plus , dit-il , au milieu de mes infortunes , d'autre consolation que vous , divine Maria ; et sans la pensée de mon prochain mariage , qui soutient mon courage et me fait entrevoir des jours de délices et de bonheur, je serais capable de me livrer sur moi-môme à quelque mauvaise action.

— Comment, dit Albert, vous devess épouser le baron !

— N'est-ce pas qu'il est bien laid, bien ridicule ? répondit Maria d'un air triste ; mais j'espère bien que ce mariage ne se fera pas ; il n'y a que ma tante qui le trouve charmant et qui le porte aux nues.

— Si vous voulez, dit Albert, nous nous liguerons tous... toutes deux contre notre tante; votre père a l'air si bon...

— Oui, oui, c'est cela, liguons- nous!

liguons- nous!...

Elles s'embrassèrent.

En ce moment le baron sortait , et la tante Béatrix lui prodiguait, avec une effusion des plus expressives , une poignée de main politique^

— Ne soyez pas ainsi abattu et consterné, mon cher chambellan , lui disait-elle , portez sur votre visage et sur votre personne cette dignité d'une conscience calme et pure ; — qu'importe le jugement des hommes? c'est le pays que vous servez.

— Vous en parlez bien à votre aise , répliqua le baron ; avec le jugement des hommes on va en prison , et avec la dignité de sa conscience on meurt de faim. Deux choses également désagréables.

— La douleur vous égare , Monsieur, dit Béatriï d'un ton grave et solennel.

Et elle salua dignement le baron.

Bientôt chacun se retira dans ses appartC'ments,

Béatrix voulait absolument que sa nièce Jenny couchât avec elle , Maria voulait que ce fût au contraire avec elle : deux jeunes filles ont tant de choses à se dire ! — C'était-là le moment embarrassant ; et Albert disait oui à l'une, oui à l'autre, et regardait le comte. La position devenait plus difficile , car Maria avait sauté au cou de son père et le cajolait le plus tendrement possible.

Le comte, comme on doit le penser, fut cette fois inflexible et déclara que l'appartement de Jenny ayant été préparé dans le pavillon, elle y coucherait.

Béatrix fut de fort mauvaise humeur, Maria fit une petite moue ; enfin on se sépara en se promettant bien de se lever avec les premiers rayons du jour , pour

~ §56 — aller se promener dans le parc el se reprendre du silence de la nuit.

Quand Béatrix et Maria furent couchées , le comte entra dans le pavillon qu'habitait le jeune Albert, et qu'il avait eu soin de fermer à clé, pour se prémunir contre sa sœur qu'il gavait fort entêtée dans ses desseins.

Quand Albert se vit seul avec lui , il se jeta dans ses bras et se prit à pleurer amèrement.

— Allons, mon ami, lui dit le comte doucement , il ne s'agit pas ici de pleurer, il s'agit de vous sauver, vous, et votre père.

— Ah! oui, dit Albert, oui mon pauvre père!... que faut-il faire, monsieur le comte? Maintenant que la nuit est venue , si je continuais ma route vers Francfort?

— Ce serait faire une folie et donner l'alerte inutilement , en apprenant ici à tout le

^ §57 — monde que vous n'êles pas effectivement ma nièce. Votre présence n'est point nécessaire à Francfort; soyez sans inquiétude, mon enfant, votre salut et celui du comte me sont bien chers. — Voici ce que j'ai résolu ','^ et la réussite de mes projets dépend autant de vous que de moi. — Frantz, qui est dans le secret, vous servira; c'est un vieux et fidèle serviteur dans lequel vous pouvez avoir pleine et entière confiance. Demain malin vous mettrez à votre toilette un soin particulier , afin d'ôter toute trace de soupçon ; car , demain ma fille et ma sœur passeront toute la journée avec vous. Prenez garde à vos paroles , à vos moindres mouvements ; — surtout quitez cet air triste qui va bien à Albert de VVingradt, mais qui ne doit point rester sur le visage de Jenny de Schwarzberg ; soyez gai , entendez-vous, mon ami.... comme une jeune

— §58 — fille... C'est cela , ajouta le comte en prenant les deux mains d'Albert qui souriait , et dont la figure avait tout à coup perdu l'expression de tristesse qu'elle avait quelques minutes auparavant ; souriez souvent ainsi en baissant les yeux, cela fait à ra\ir ; — savez- vous , Albert, que vous êtes une bien charmante jeune fille, et que si je n'avais pas été prévenu d'avance , je vous aurais pris pour ma nièce... un peu changée, par exemple, car elle est blonde?

— Je serai très embarrassé demain, dit Albert en balbutiant , j'ai peur aussitôt qu'on me regarde... je tremble.

— La timidité sied bien à une jeune fille, reprit le comte en riant ; mais il ne faut pas la pousser trop loin, — Vous êtes ma nièce , il me semble qu'il n'y a pas là de quoi trembler ; vous arrivez de Francfort, du couvent du Saint-Esprit; où vous

^ §59 — ayez passé trois ans ; vous en êtes sortie cette année, et vous comptez bien danser à tous les bals de l'hiver. — Voilà de quoi amplement défrayer toute une Journée de conversation !

— J'aurai le moins peur que je pourrai , dit Albert doucement ; je vais préparer mon rôle toute cette nuit.

— Méfiez- vous surtout de ma sœur, les vieilles filles ont le flair délicat ; mais faites-lui quelques compliments, et elle vous est acquise à jamais , vous serez son idole. — f^otre tante vous embrassera toute la journée.

— J'aimerais mieux que ce fût ma cousine, dit Albert tout bas.

— Moi, continua le comte, demain je me rendrai à Viesbaden ; je verrai le grand-duc, je m'informerai de cette affaire tout au long, et je parviendrai, je vous

jure , à découvrir la vérité , et à rendre à ce cher comle la liberté et le rang" qu'il doit tenir à la cour. — Confiez-vous à moi : mes pressentiments ne m'ont jamais trompé.

— Si vous voyez le baron de Pussindorf, dit en riant Albert, qui s'était enhardi , faites-lui bien mes excuses sur les malheurs sans nombre dont je suis la cause,

— Je n'y manquerai pas. Adieu, ma nièce, bonne nuit...

— Adieu mon oncle, bon espoir, dit Albert en suivant des yeux le comte qui s'éloignait.

Toute la nuit il pensa au lendemain, à la visite du comte chez le grand-duc; il s'agenouilla et pria Dieu pourson père ; — puis ensuite il songea à la singulière position dans laquelle il se trouvait, et ses idées s'égayèrent peu à peu, Il regarda dans les plus grands détails

— 9.6\ — tous les habillements de mademoiselle Jenny de Schwarzberg ; il prépara avec un soin minutieux sa toilette du lendemain ; il essaya toutes les robes avec un plaisir d'enfant et une coquetterie de jeune fille ; il s'amusa du rôle qu'il allait jouer, étudia le son de sa voix , composa sa marche , ses gestes , ses regards ; comme ses cheveux étaient fort longs , à la manière des étudiants allemands, il se mit des papilloltes.

— Allons , dit il en se couchant , la vieille tante n'y verra que du feu ; et si elle se doute de quelque chose, je lui dirai qu'elle n'a que vingt ans ; cela la dépistera tout à fait : à la seconde tentative, je la trouve charmante, et en cas de détresse, je l'embrasse... sur les deux joues. — Ma cousine est bien gentille ; elle ne cherchera pas, j'en suis sur, à se douter de rien ; et puis.

je l'ai bien vue , elle était toute triste chaque fois qu'on parlait de m'arrêter.

Se parlant ainsi à lui-même, Albert, fatigué de sa course pénible de toute la journée, et surtout de ses émotions et de ses terreurs, s'endormit profondément.

A neuf heures du matin, Franti, après avoir bien regardé s'il n'était vu de personne, entra dans la chambre du jeune homme et referma avec un bien grand soin la porte derrière lui. — Il s'approcha tout doucement du lit , et voyant le pauvre enfant dormir de si bon cœur, il n'osa pas d'abord le réveiller; il alla près de la cheminée , regarda l'heure à la pendule, et, secouant la tête, il revint auprès du lit,

— Bientôt neuf heures et demie, dit-il , ce n'est pas prudent.

Et se penchant vers le jeune Albert :

— Monsieur, lui dit-il , monsieur, il est neuf heures et demie.

Il répéta deux fois sa phrase en élevant la voix un peu plus fort à chaque mot. — Albert fit tout à coup un brusque mouvement.

— Quoi ! . . . quoi ! s'écriat-il , qu'y a-t-il ?

— C'est moi , monsieui-, dit le vieux serviteur, je m'appelle Franlz.

Aussitôt qu'il aperçut le visage vénérable et les cheveux blancs de Franlz , Albert cessa de trembler et toutes ses craintes s'évanouirent.

— J'étais si fatigué, dit-il.

— Mais il n'y a pas de mal , reprit Franlz presque aussitôt. — J'ai bien ferme la porte en dedans, personne ne pourra entrer, et je vais , si vous voulez , vous aider à vous habiller.

— Volontiers , dit Albert en sautant à bas de son lit.

Et il alla tendre la main au vieux domestique.

— Vous savez tout, lui dit-il d'une voix qui devint triste tout à coup , vous savez que mon père est prisonnier, et que je suis un pauvre fugitif qui doit mon salut à la généreuse hospitalité du comte.

Franiz serra avec une cordialité pleine de bonhomie et d'affection , la main que lui tendait Albert.

— Voyons, voyons, monsieur, essuyez ces deux larmes qui vont tomber de vos yeux, si vous ne les arrêtez pas à temps. Vous savez la consigne : il faut être gai. — Oui... oui, mademoiselle de Schwarzberg, il faut être gaie, monsieur le comie l'a ordonné, dit le vieux domestique en prenant la robe qui était préparée sur une chaise, et s'apprô-

— â6S — tant à la passer au jeune homme avec un sang-froid imperturbable. n-p T^îoî'e ;

— Oui, mon bon Frantz, dit celui ci ^ car j'ai bon espoir, mon père est innocent et Dieu est juste.

— Dieu est juste , et outre cela il est bon, il ne vous trompera pas.— Mettez- vous une ceinture? .•■-• ■•; ;

— Oui , cela m'aidera à me serrer la taille. C'est cela... ainsi... bien fort... bien fort... mon bon Frantz ; il ne faut pas que mademoiselle Jenny de Schwarzberg ait une vilaine taille.

— C'est fin comme une guêpe, quoi!...

dit le domestique , je la prendrais dans mes deux mains^ — Vous étiez né pour être demoiselle ; on s'est trompé , pas possible.

— Et voire maître ? dit Albert après un instant de silence.

— 11 est parti ce matin pour la rési-

dence du grand-duc ; il ne sera guère de retour que dans la soirée.

— Quel digne , quel excellent homme !

— Oui , digne et excellent , c'est ce que je répète tous les jours depuis trente ans que je suis à son service. — Dieu de Dieu !... étes-vous bien arec ce petit bonnet! Oh ! mais tous êtes jolie tout à fait avec vos cheveux bouclés.

— Vous croyez , mon ami , reprit Albert en se mettant en face de lui, que je puis me risquer ainsi; on ne me reconnaîtra pas.

— Je défie votre père de vous reconnaître. — Tenez , voilà que j'entends dans le jardin la voix de mademoiselle Béalrix ; je m'en vais par cette porte pour ne pas lui donner de soupçons. — De la gaîté , de la gaîlé, mad... mons... mademoiselle.

— 267 -^ On frappa presque aussitôt à la porte du pavillon.

— Êtes-vous levée , Jenny , dit en dehors la Yoix de Béalrix.

— Oui, ma tante, dit Albert , me voilà. Et il alla ouvrir la porte du pavillon.

— Eli bien ! dit Béatrix à Albert, comment avez-vous passé la nuit, ma chère nièce ?

— Fort bien, ma tante.

— Mon frère a été très ridicule, vous auriez été bien mieux près de moi, dans

— §70 — ma chambre ; et puis nous aurions causé ensemble de mille choses charmantes, des bals, des plaisirs... des petits secrets du cœur ; car nous devons avoir des petits secrets dans le cœur, ma petite Jenny.

— Non, je vous assure, ma tante, je n'ai pas le moindre petit secret.

— Toutes les jeunes filles en ont.

— Au couvent ?

— INIais il n'y a rien de mal là-dedans ; moi, par exemple, l'année dernière, à une fête du grand- duc , un jeune officier de son Altesse est devenu amoureux fou de moi ; pouvais-je l'empêcher ? — Le fait est que j'étais charmante, j'avais une toilette qui m'allait à ravir. J'entendais dire de tous côtés auprès de moi : regardez donc, regardez donc ! . . . et chacun en passant chuchotait.

— Elle devait être bien ridicule, se dit Albert en souriant de la vanité de la vieille

fille, qui prenait les exclamations de ceux qui la regardaient pour des homma^s a^dmiratifs.

■ — Aussi, continua Béatrix, je vous l'avoue, ma nièce, je me suis sentie toute fiera de tant de succès ; c'est bien naturel , à notre â2;e. — L'admiration de la foule flatte le cœur d'une femme. — Tous les yeux se fixaient sur moi.

En ce moment Maria accourut.

,i — Ah ! bonjour !... bonjour ma chère cousine , que vous êtes gentille comme cela.

Et elle sauta au cou d'Albert qu'elle embrassa comme une jeune fille embrasse une jeune (iHe, c'est-à-dire de tout cœur.

Albert fut au premier moment tout inter-^ loque ; mais il se remit assez promptement , et serra les deux mains de ISIaria.

-. — Et vous, ma chère cousine?

— Vous, toujours vous. — C'est lien

— 27â — froid pour deux cousines. — Vous ne trouvez pas ?

— Cerlainement..... certainement je

trouve... balbutia Albert.

— Ainsi plus de vous. — Nous nous tutoyons, entends-tu, ma chère Jenny. — N'estce pas , ma tante ?

Béatrix n'avait pu réprimer un mouvement très positif de mauvaise humeur lorsque sa nièce avait , par sa brusque apparition , interrompu le récit de ses succès au bal de son Altesse; aussi resta- t-elle quelques minutes avant de répondre , puis elle dit d'une voix brusque :

— Certainement... entre cousines cela va de droit.

Albert s'aperçut de la mauvaise humeur de demoiselle Béatrix , et ayant en son pouvoir un antidote dont l'effet était immanquable, il le mit immédiatement à l'épreuve.

— Vous disiez, ma tante, reprit- il en faisant un signe d'intelligence à Maria , qu'au bal de son Altesse vous avez eu un grand succès , que tous les yeux se fixaient sur vous. — J'aurais bien voulu y être.

— Un tel succès, dit tout bas Maria , que j'en étais honteuse.

Béatrix prit subitement un air de radieux contentement ; elle baisa Albert au front.

— Cette chère Jenny, dit-elle, est vraiment charmante. ~ Oui, mon enfant, comme je vous... comme je te le disais, tous les yeux me dévoraient ; j'avais une toilette éblouissante.

— Renversante, dit Maria.

— Une toque chamarrée , dont les reflets ajoutaient encore à la blancheur de mon teint ; j'ai le teint très blanc le soir.

— Et les cheveux très noirs les jours de bals , ajouta bas Maria.

— 974 ~ ^'^ — Une robe d'uiî rose tendre el vaporeux^ avec des étoiles d'argent d'un goût exquis , et, dans !e bas, toute une garniture de fleurs entremêlées d'or et d'argent.

— Juge, Jenny, continua tout Las Maria, ce que devait être notre tante.

— Elle devait être effrayante, répondit Albert, et il ajouta tout haut : je ne m'étonne pas alors du succès que vous avez

' obtenu .

— Ce jeune officier donc vint à moi , et du ton le plus galant , le plus délicat , il m'invita à danser, — Je ne sais pourquoi , par fantaisie , je ne danse plus ; ça me fatigue, ça me rougit le teint. — Je refusai ; mais il insista, et mit tant d'instances, tant de... tyrannie dans sa demande, que je fus forcée d'accepter. — Il était charmant ce jeune homme, mais trop pressant; il m'inquiétait, et pendant la contredanse, crois-

— §75 — tu, Jenny, qu'il m'a serré la main d'une^ telle force, que...

— Si mademoiselle veut venir essayer son corsage à la vierge, dit la femme de chambre qui entrait, il est tout prêt.

— A-t-il bonne façon ? demanda Béatrix. . — Je le crois, mademoiselle.

— Oui, oui, j'y vais tout de suite.... venez mademoiselle. — Jenny, je te fmirai cette histoire tout à l'heure ; tu es jeune , et il est important que de bons exemples t'apprennent à te tenir sur tes gardes contre des galanteries... blâmables.

— Oh! soyez tranquille, matante.

— - Cela dépend-il de soi ! dit Béatrix en b' éloignant , avec un regard levé au ciel et un soupir dans la voix.

— Pauvre tante, dit Albert dont toute la crainte avait disparu comme par eu- '^^^nlement et qui se sentait parfaitement

~ S76 — à son aise dans son nouveau rôle, elle ne pourra jamais parvenir à me terminer son histoire.

— Le corsage à la vierge passe avant tout , reprit Maria en riant ; et pour ne pas te laisser languir , chère cousine , je vais te dire la fin de cette histoire ; mais bien bas , car si ma tante m'entendait !

-' — Tu lui dirais que son corsage lui va à ravir, et elle te pardonnerait bien vite. ^^ — Imagine-toi, chère Jenny, que ma pau^ vre tante n'a pas connu le complot qui s'était tramé contre elle ; je n'ai pas osé l'en avertir^ car elle ne m'aurait pas crue. — J'étais assise dans un petit coin, et j'ai tout entendu. — Ma tante avait une robe...

— Avec des étoileS' d'argent , dit Albert en imitant la voix de Béatrix.

-li^ — Comme tu dis. — J'étais avec une de de mes amies lorsque j'entendis des excla-

— §77 — mations sur tous les tons : ohî... ahl... ehî... sorties d'un groupe d'officiers; je regardai ; c'était ma tante qui passait droite comme un piquet et fière comme une altesse sous son horrible turban , car vraiment il était odieux. - — Un des officiers paria qu'il l'inviterait pour le prochain quadrille ; le pari fut tenu. — Le jeune officier n'hésita pas, il marcha avec détermination vers ma tante.

— C'était un brave officier, dit Albert.

— Et l'invita. — Pendant le quadrille, il serrait, serrait... les mains de ma bonne tante, qui était dans un état... fort coloré; elle faisait de la danse un exercice excessivement pénible ; elle s'agitait , elle sautait , elle dansait. ^,j^^^

— Et l'officier?...

— Il gagnait son pari en homme loyal.

— Et courageux !

Ici Albert et Maria partirent d'un long

— §78 — ëclal de rire. __ Puis, se tenant par le bras , elles entrèrent dans une allée couverte du parc. - • -^^^^ ^ Dès lors, la conversation changea de ton ; Maria questionna beaucoup sa cousine sur les habitudes du couvent, sur la vie qu'elle y avait menée, sur ces mille petits riens qui ne viennent qu'à la pensée des jeunes filles , et qu'elle disait à Albert avec une ingénuité et une naïveté charmantes. — D'abord Albert se troubla; il y avait si peu de temps qu'il était devenu jeune fille, qu'il lui était bien permis d'être un peu gauche.... un peu embarrassé : il ne s'attendait pas à cette épreuve , pour lui beaucoup plus épineuse que les autres ; mais le sentiment qu'il éprouvait n'e'tait plus de la frayeur; Maria semblait si bonne, et elle avait plaint de si bon cœur le pauvre fugitif ! Aussi il fut sur le point de tout lui

— §7^) — raconter: — suais il craignit de compromettre le comte de Schwarzberg , et il chercha à se tirer avec honneur de ce pas périlleux. — Le difficile était de conserver une juste mesure à côté de la timidité.

Quelle vie menait-on au couvent? li aurait bien pu dire celle que l'on menait dans les Universités ; mais là s'arrêtait toute sa science ; aussi il répondit par monosyllabes d'abord, puis, ma foi , la confiance lui vint. Cela se pouvait-il autrement ? — Elles étaient assises toutes deux ; Maria tenait les mains d'Albert dans les siennes , elle l'appelait sa chère Jenny, sa chère cousine ; lui, oubliait qu'il n'était qu'une Jenny de contrebande , une cousine de passage , et sans s'apercevoir qu'il se laissait aller à des descriptions et à des récits un peu hasardés, il prit souvent l'Université pour le couvent ; mais Maria ne s'aperçut de rien , et répondit à ses confî-

— S80 — dences par des confidences. Elle haïssait le baron de Pussindorf , Albert l'en aima davantage. — Ce fut une conversation bien amusante , bien gaie , bien folle ; et le pauvre enfant oubliait le fort de Birback qui l'attendait, et son père qui était prisonnier. — C'est une vérité très reconnue ; chez l'enfant la gaîlé est près de la tristesse, le rire près des larmes ; aussi un mot eût ravi à Albert sa confiance , sa tranquillité et celte joie enfantine qui le faisait se prendre si vite aux caresses de Maria comme à celles d'une sœur ; un mot eût rempli de larnies ses yeux qui souriaient , un mot eût gonflé son cœur d'angoisses.

Les heures se passèrent vite, et tous deux n'entendirent pas Béalrix qui les appelait à gorge déployée dans tous les coins du parc.

— Mon Dieu ! dit tout à coup Maria . voilà ma tante qui nous appelle.

— Sauvons-nous, dit Albert en prenant Maria par la main , l'exercice ne fait jamais de mal.

Tous deux partirent comme un trait et allèrent se cacher à l'autre extrémité du parc.

Elles recommencèrent ce manège trois ou quatre fois de suite , et lorsqu'elles présumèrent que l'exercice imposé à MlleBéalrix était suffisant pour la contraindre à se coucher de meilleure heure que d'habitude, elles s'ins' tallèrent paisiblement sur un banc et répondirent aux cris harassés de leur tanle par ces mots :

— Nous sommes ici !

— Mais où donc ici?... essaya de dire la voix de Béatrix dont le souffle était singu-

— S8§ — îîèrement épuisé, voilà une heure que j'arpente le parc.

Et elle déboucha comme une biche effarée au travers d'un taillis.

Son apparition fut superbe ; — elle avait une robe d'une blancheur éclatante ; son corsage à la vierge était très franchement décolleté ; joignez à cela un petit liseré rose qui serpentait sur la robe dans tous les sens , et vous n'aurez qu'une idée imparfaite de Mlle Béatrix. Il ne faut pas non plus oublier comme couleur locale le visage et la poitrine auxquels cette course inusitée avait donné une teinte du rouge le plus prononcé.

— Ah ça , dit-elle en reprenant sa respiration fort bruyamment, \'Dulez-vous me faire l'honneur de me dire , mesdemoiselles, ce que vous êtes devenues depuis une heure que je cours après vous? -:^^r- —

— Nous étions ici , ma tante, dit Maria.

— Allons donc, vous me prenez pour une oie, mademoiselle ma nièce; vous n'étiez pas ici, à moins que vous ne fussiez toutes deux perchées sur un arbre ; alors je ne dis pas, et...

— - Oh ! ma tante , interrompit Albert qui comprit que c'était le cas ou jamais d'employer son spécifique unique, quel délicieux corsage vous avez là ! il vous sied à ravir.

Béatrix s'arrêla tout court au milieu de sa colère, comme un cheval qui se serait frappé le front à un arbre, et jetant sur sa robe un regard de merveilleuse complaisance, elle grommela bien encore quelques paroles entre ses dents ; mais elles devinrent inintelligibles , et elle reprit :

— C'est une forme nouvelle , gracieuse , n'est-ce pas? elle avantage assez.

Horriblement ! dit Albert en regardant Maria.

— - Il y a encore , continua Béatrix , quelque chose à pincer sous les bras. Ces femmes de chambre ne comprennent pas les coupes gracieuses.

El elle se laissa tomber sur le banc.

C'était vraiment , il faut l'avouer , une excellente femme, et elle était sans rancune.

• Elle se mit immédiatement à parler comme si elle n'avait pas couru , à parler même beaucoup ; elle raconta à sa nouvelle nièce les histoires intéressantes de sa vie , et la pauvre Maria qui les avait subies sans aucun ménagement déjà bon nombre de fois, ne put pas échapper à celte nouvelle épreuve ; elle s'en vengea, en joignant au récit obligé et aux soupirs habituels , ses réflexions personnelles et ses annotations qu'elle glissait tout bas à Toreille d'Albert. ^ - ' --

Pendant ce temps, le comte s'élait rendu

~ 285 — à la cour du grand-duc, et, après une heure et demie d'attente, il était parvenu à obtenir une audience.

II trouva le grandrduc froidement en colère contre le comte de Wingradt ; c'est sans contredit la plus mauvaise des colères, et surtout la plus tenace ; aussi se gardà-t-il de la combattre en face. Il s'étonna seulement que le comte de Wingradt, d'un nom et d'une famille illustre, d'une loyauté et d'une fidélité jusque-là à toute épreuve, ait terni la fin de sa carrière par une si lâche trahison , et il plaignit la sévérité du grand-duc , en ayant bien soin toutefois de l'apprcuver. — Celle manœuvre, habilement conduite , eut des résultats assez heureux ; le grand-duc entra avec le comte dans les détails les plus minutieux , et celui-ci vit qu'il y avait dans toute celte histoire

un mensonge bien adroitement combiné ; 1 '9

fl vit que la basse jalousie avait depuis longtemps tramé le complot et dressé ses filets dans l'ombre, qu'elle s'était ménagé toutes ses ressources, et qu'en cas même de revirement dans la pensée de son Altesse Grand- Ducale, le pauvre comte était loin d'être sorti de leurs griffes. — La position était difficile : Attaquer de front soit le grandduc, soit ses courtisans, c'était vouloir tout perdre ; — mais il y avait trahison odieuse et lâche, le comte de Wingradt était innocent, et, avec l'aide de Dieu, il le prouverait. — Il fut facile au comte de comprendre , d'après les paroles du grand-duc , pourquoi il avait déployé contre le jeune Albert lui-même une si extrême rigueur : le pauvre enfant n'avait pas été épargné par les calomniateurs , et , profitant d'un mouvement d'effervescence qui s'était manifesté dans les Universités, on

avait fait de lui un agitateur. Justement le comte de Wingradt venait de le rappeler près de lui ; ce rappel ne manqua pas d'être interprété défavorablement, et Albert passa aux yeux du grand- duc pour un agent secret incapable d'inspirer de méfiance, et devant, par cela même, protéger plus sûrement les menées secrètes de son père.

Il serait trop long et surtout inutile ici de mettre le lecteur au fait des raisons qui avaient amené cette ligue contre le comte de Wingradt et animé contre lui la basse jalousie des courtisans qui entouraient le prince et dont il gênait les projets ambitieux. — Le point important était de constater cette inimitié et ses tristes résultats ; car le grand-duc, d'un caractère faible , indécis, se laissait aller au courant des influences étrangères. Sans la connaissance de

— §88 — ce caractère , le comte de Schwarxberg eâl désespéré du salut du comte de Wingradt ; mais le lendemain pouvait renverser ce que la veille avait si laborieusement échaufaudé. — Aussi le comte prit bien toutes ses mesures , s'entendit avec quelques amis dévoué» et retourna au château d'Altendorf.

Il faisait nuit quand il rentra » et il trouva sa sœur, sa fille et Albert réunis dans le petit salon.

Loin de faire partager au pauvre enfant ses inquiétudes sur la réussite de ses projets, il affecta un air très satisfait et lui dit tout bas à l'oreille que tout allait bien.

11 se passa deux jours sans rien amener de nouveau ; le comte avait envoyé un homme à lui à Francfort , et il attendait sa réponse pour retourner à Viesbaden.

Albert , dont le cœur avait été rendu h l'espérance et à la joie par les paroles du comte,

jouait son rôle dans la perfeclion ; il le jouait si bien , qu'il en fut effrayé ; car il se sentit dans le cœur une émotion étrange , inconnue , qui lui troublait la tête et agitait ses pensées. La nuit» son sommeil était inquiet, des paroles sans suite s'échappaient de ses lèvres. — Il se prit alors à réfléchir , tout enfant qu'il était, et il chercha à comprendre ces impressions nouTelles qui venaient tout à coup prendre place dans sa vie. — Il n'était plus le même : parfois absorbé dans un recueillement intime , il venait à oublier la prison dont les portes étaient si près de se refermer sur lui , et son père qui l'attendait. — Jamais il n'avait un seul instant pensé et cru à ce qu'il éprouvait , et lorsqu'il vint à lire dans son âme si bouleversée, il eut plus que peur, il eut honte. — Il trembla de tous ses membres devant ce danger nouveau auquel il ^'offrait

— ^90 — sans armes et sans défense ; car il ne pouvait pas fuir.

Aussi, le soir du second jour, il était seul dans le pavillon qu'il habitait, et la têle plongée dans ses deux mains, il écoutait en silence les palpitations de son cœur, lorsque le comte entra.

Pour la première fois il se sentit rougir, et il ne sut que répondre à ce que lui disait le comte. Un aveu était sur ses lèvres ; — vingt fois il fut au moment de se jeter à ses pieds et de tout lui dire , de lui raconter ce qui s'était passé en lui, et de lui demander conseil ; mais involontairement les paroles prêtes à s'échapper restaient dans son cœur. Aussi , quand le comte l'eut quitté, il resta indécis, immobile, les yeux fixes.

— C'est mal , dit-il ; j'aurais dû tout avouer au comte , il est si bon ; — mais

je ne sais , je n'ai pas osé. — Oh ! je suis un enfant ; il faut chasser toutes ces idées ; je donne aux émotions de mon cœur une pensée qu'elles n'ont pas peut-être. Qu'estce donc que l'amour ? Un sentiment qui fait souffrir comme les autres choses de la vie sans doute.

Il se tut, et alla s'appuyer au marbre de la cheminée.

— Je crois l'aimer , mais c'est une folie ; sais-je seulement ce que cela veut dire ? — que j'aie quitté ces habits , que je sois retourné près de mon père , et je l'oublierai. — Oh ! non, je ne l'oublierai jamais ! j'en suis sûr ; — et n'avoir personne à qui demander compte des palpitations de mon cœur! — Voyons... voyons, pensons à autre cliose, — à vous, mon pauvre père, que je ne puis embrasser! à vous, qui êtes là-bas dans cette tour, comme un trai-

trc ! — Mon père... le comte me l'a dit » le jour de la réhabilitation ne lardera pas à venir.

Tout à coup il alla à la porte du pavillon , et colla son oreille contre la serrure.

— J'ai entendu sa voix, dit-il ; non... c'est mon cœur qui parlait.

El il alla s'asseoir.

— Elle est bien jolie, Maria! reprit-il quelques instants après; sa voix ?st bien douce, et puis son cœur est si bon '.. . — On peut donc aimer à dix-sept ans? — sans doute cela doit être , puisque l'on peut souffrir.

Après un moment de réflexion , agité et inquiet, il dit tout bas, comme se parlant à lui-riême :

— C'est décidé, demain je trouverai bien le moment d'être seul avec elle, et je lui

dirai tout , car je ne puis resler ainsi , et puis je parlirai. — Oh! je suis un enfant... je n'ai pas assez de force , et il me semble que je vais devenir fou.

Ainsi était ce pauvre Albert , ne sachant que penser, que croire, que faire et que résoudre.

Le sommeil , ce protecteur bienfaisant de de toutes les inquiétudes et de toutes les souffrances , vint à son secours. — 11 s endormit.

Le lendemain , vers les midi , le baron de Pussindorf arriva. i

Depuis trois jours on ne l'avait pas vu. Albert éprouva comme un sentiment de colère et de jalousie ; car il se souvint qu'il avait des prétentions sur le cœur et sur la main de Maria. Il sentit un tremblement involontaire s'emparer de ses membres ; mais

— 29/i ~ ce n'élait plus, celte fois, par crainte d'être découvert. i

L'arrivée du baron de Pussindorf fut loin de ressembler à celle qu'il avait faite quatre jours auparavant ; il n'était pas serré à étouffer dans sonuniforme de premier chambellan, dans le but d'avoir , disait-il , une tournure élégante et fine. Il n'avait plus cette contenance droite et assurée, ce nez en l'air, ce ricanement perpétuel, cette démarche sautillante , ce contentement radieux de luimême qui perçait dans toutes ses paroles. — L'élégant papil'on de cour avait disparu ; il ne restait plus que l'homme, et Dieu sait à quoi cela se réduisait !

Ce jour-là il portait un vêtement bourgeois, sur lequel il avait placé, dans tous les sens et dans toutes les directions , ses croix et ses plaques ; — son visage était pâle, terne, abattu, et son corps plié presqu'en deux par

— â95 — souvenir de sa chute et de sa disgrâce ; chaque pas qu'il faisait en avant semblait lui tirailler tous les nerfs de l'estomac.

II s'avança lentement, traînant avec lui l'affaissement de sa position politique et morale , et essaya , en approchant de INIaria , son sourire le plus gracieux, ce qui était encore bien peu de chose.

— Décidément, dit la jeune fille en se penchant vers Albert , nous perdons au change : il n'était que ridicule avant , il est presque effrayant aujourd'hui.

— Bonjour, mon cher chambellan , dit Béalrix aussitôt qu'elle aperçut le baron de Pussindorf , voilà bien longtemps qu'on ne vous a vu.

— Ne dites plus chambellan , reprit le

baron d'une voix mélancolique et languissante, il n'y a plus ici de chambellan ; ce mot me déchire les oreilles, me crispe le cœur, me bouleverse les entrailles : il n'y a qu'un malheureux brisé sous la disgrâce et sous l'infortune , auquel il ne reste plus rien, absolument rien, à la lettre.

— Oh si , monsieur le baron , interrompit Albert, il vous reste vos croix et vos plaques : le grand - duc a agi envers vous en maître inflexible, il vous adonné sans pitié tous ses ordres.

— Il vous reste aussi , et par -dessus tout, la tranquillité d'une conscience calme et pure, ajouta Maria en prenant une voix grave et solennelle pour imiter sa tante.

— Le mal n'est peut être pas irréparable , dit h son tour Béatrix , qui seule prenait au se'rieux le désespoir du baron.

-~ L'ingratitude est au cœur des grands!. ; reprit le baron avec une exaltation pathétique , le grand-duc se conduit à mon égard d'une façon criante et honteuse ; mais je l'attends à connaître un premier chambellan à l'usage. — Ah! il croit qu'il en trouvera beaucoup de ma force. Non!., non!., fort peu.

Parlant ainsi, il se redressa avec une fierté orgueilleuse, passa, avec une complaisance affectée, ses doigts longs et maigres à travers les rares mèches de ses cheveux , et faisant deux pas en avant , il continua :

— -Ah! ah! vous m'avez disgracié, monsieur le grand-duc ! — c'est bien ; nous verrons si la graine en est féconde des premiers chambellans ! si vous en trouverez ainsi que moi, toujours là, obéissant à une parole, à un geste, à un signe, devinant un désir, ca-

— 300 -^ chant une faiblesse ; que dis-je ? beaucoup de faiblesses. — Oh! je vais les dévoiler maintenant que je suis redescendu dans la vie privée; oui, mesdames, je ne crains pas de vous le dire , le grand-duc est accablé de

faiblesses ; et j'étais assez bon pour je

me trouve maintenant bien petit.

Et il se mit à marcher à grands pas , selon son habitude lorsqu'il était agité par quelque grave pensée.

Maria se pencha vers Albert.

— Pauvre chambellan , dit-elle , il va en perdre la raison.

Albert n'avait plus le caractère enjoué qu'il avait retrouvé les jours précédents. — Il se taisait ; à peine s'il répondait aux questions qui lui étaient adressées ; sa tête était tristement penchée sur sa poitrine, et son visage était pâle. Il souffrait ; car, pour la première fois, son cœur s'était

^ 301 ~ ouvert à de brûlantes émotions, et il ne pouvait en maîtriser la violence. — Heureusement l'arrivée du baron vint y faire diversion ; car sans cela Béatrix et Maria se fussent aperçues sans nul doute de ce changement subit , et Dieu sait comment alors le pauvre Albert s'en serait tiré.

Le baron entremêlait sa promenade d'un flux de paroles dont personne n'aurait pu arrêter le cours.

— Oui. .. oui, répétait-il, je vous y attends,' mon grand-duc; noua verrons si l'on vous portera tous les matins votre lait d'ânesse avec cette rare exactitude, cette suprême ponctualité qui me distinguait ; et puis , allez chasser maintenant, allez chasser tant que vous voudrez , vous , le plus maladroit des hommes et des grands- ducs.

Ici l'ex-chambellan se rapprocha.

— Il est , mesdames , d'une vanité à la I 20

chasse et d'une maladresse peu communes ; — eh bien ! savez-vous ce que je faisais pour flalter cet orgueil déplorable ? j'en rougis ! je m'humiliais au point de me charger, au moment du départ , comme une bête de somme , d'une collection fort complète de tous les êtres courants ou volants que le grand-duc était exposé à tirer ; et à chaque coup de fusil» je sortais un de ces animaux de ma poche et je le lui présentais comm£ le fruit de son adresse, mensonger chambellan que j'étais !^ sî ,' — :-• -:7t--oa

-r- Oui, oui, nous savons cela, monsieur, interrompit Maria, en prenant la main d'Albert et l'attirant à elle comme pour le prévenir qu'elle allait dire quelque méchanceté ; la renommée qui n'oublie rien nous a rapporté qu'un jour le prince venait de tirer un faisan...

— Qu'il avait manqué, dit le baron d'une voix dédaigneuse.

— Et que vous êtes accouru, lui présentant ©n triomphe un lièvre de toute beauté.

' iiidt Je n'avais plus que des lièvres ou des lapins ; — ce n'est pas de ma faute , c'est de la sienne ; avant tout il fallait qu'il eut tué quelque chose. ,

Albert avait retiré sa main de celle de Maria , et l'avait portée brusquement à sa tête.

— Oh ! mon Dieu ! dit-il tout bas, qu'ai-je donc ? lorsque sa main m'a louché , il m'a semblé que tout mon sang me montait au cœur, que j'allais étouffer.

Le baron se promenait toujours.

— Oh! nous n'en sommes pas quittes encore, ma bonne Jenny, dit Maria; je

— 304 ^ connais le baron, il en a pour une heure au moins.

— Maria , dit Albert dont la roix tremblait , si nous allions nous promener un peu dans le jardin.

— Ma tante serait furieuse ; et elle ajouta en riant : plus lard ; nous devons des égards à l'infortune.

— Et puis... et puis, dit tout-à-coup le baron qui avait gardé quelques instants le silence, nous verrons si vous en trouverez k la douzaine des chambellans qui sauront comme moi glisser discrètement et avec adresse une lettre à n'importe quelle beauté inhumaine de k cour.

— Monsieur l'ex-^premier chambellan, dit tout-à-coup Béatrix qui se rengorgeait, vous oubliez. . .

— Une lettre d'affaire. . . d'affaire sérieuse, d'affaire politique , reprit le baron avee un

air fin et dissimule, qui perçait à travers la défiguralion de ses traits.

Puis toul-à-coup cette animation factice retomba, et il termina sa complainte par cet4e exclamation profondément sentie:

— Oh ! l'ingratitude ! c'est le passe-temps des grands seigneurs!

Il tendit ensuite la main à Béatrix.

— Merci, dit-il, mademoiselle Béatrix, vouB plaignez mon sort , j 'en suis sûr, vous qui saviez si bien comprendre mon dévoûment et mes nobles travaux. Aussi maintenant, ainsi qu'Agricola, je dépose le fardeau des grandeurs pour les douceurs de la vie privée ; j'abandonne avec un sourire dédaigneux le palais, ses pompes et ses œuvres , et je viens déposer à vos pieds , délicieuse Maria, les hommages de mon amour; désormais voici où je veux vivre et mourir.

Et foYt semblable à don Quichotle lorsqu'il reiidait hommage à sa Dulcinée et qu'il mettait le genou en terre pour lui faire honneur, le baron s'inclina après celle tirade dans le style bucolique , et baisa la main de Maria.

Albert sentit comme un frisson subit lui parcourir tout le corps ; il fut sur le point de se lever par un mouvement involontaire , et de se placer entre le baron et Maria ; mais il eut assez de force sur lui-même pour se maîtriser ; il prit seulement l'autre main de Maria, et l'attira à lui avec une étrange violence.

Maria se retourna en souriant, et, se penchant à son oreille , elle lui dit tout bas :

— Tu vois, Jenny, qu'il lient à son idée, cela devient inquiétant.

Les lèvres de Maria effleurèrent les yeux d'Albert , dont le cœur battit avec une telle

Foree que sa respiration devint oppressée et qu'il put à peine dire ;

— Maria ! Maria ! n'est-ce pas que lu ne l'épouseras jamais ?

— Je l'espère bien, dit Maria, a

— Je ne le veux pas , reprit Albert en se levant. — 11 allait peut-être se trahir; heureusement Béatrix lui adressa la parole.

— Tu es toute pâle , Jenny, dit-elle , es-tu souffrante ?

— Non... non, ma tante, dit Albert aussitôt, je n'ai rien.

Béalrix s'était approchée du baron , elle lui indiqua du doigt les croix innombrables qui brillaient sur sa poitrine, et lui dit d'une voix solennelle :

— Ces croix dont votre prince a daigné vous honorer, ne sont-elles pas des preuves assez suffisantes de son estime , et de douces et nobles consolations dans votre disgrâce.

— Je n'en ai que onze, dit le baron d'un air contrit ; sans le joueur de vielle , je serais arrivé à la douzaine.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! se dit Albert, pourquoi suis-je jaloux de cet homme ?

Et il jeta un regard inquiet sur le baron qui s'était assis à côté de Maria, et continuait à lui débiter ses fades compliments. — Poussé par cet instinct de jalousie qu'on ne saurait définir, il se jeta brusquement au milieu de la conversation , disant à tort et à travers les choses les plus insignifiantes, et coupant la parole au baron chaque fois qu'il essayait de commencer une phrase. Le baron avait une opiniâtreté sans égale ; aussi il ne céda point, il tint ferme, voulant à toute force développer un compliment dont la tournure lui semblait gracieuse» Aussi ce manège dura longtemps , et pouvait durer plus longtemps encore, car Albert était

infatigable , et le pauvre ex-chambeîlari ', malgré un nombre d'essais successifs , n'était point parvenu à articuler une syllabe. Enfin il finit par lâcher prise , en grommelant entre ses dents :

— Cette petite cousine est insupportable , je placerai ma phrase plus lard.

Il alla se réfugier auprès de Béalrix qui s'occupait à un ouvrage de tapisserie.

Aussitôt qu'Albert vit le baron s'éloigner, il respira ; de ses deux mains il essuya deux grosses gouttes de sueur qui couhient le long de ses tempes.

— Brave Jenny, lui dit Maria, tu as mis l'ennemi en fuite.

Albert avait la tête en feu , il tremblait.

— Maria, Maria, dit-il aussitôt à voix basse, j'ai un secret à vous... à te dire.

— Un secret! ah! quel bonheur! s'écria

Maria avec une joie enfantine , en s'approchant d'Albert.

Albert eut peur alors de ce qu'il allait faire , il regretta ses paroles , il aurait voulu ne pas les avoir prononcées. Enfin il s'arma du courage de sa faiblesse.

— Maria, reprit-il lentement, peut-être tout à l'heure... ta main ne restera pas dans la mienne, peut-être ton regard sévère...

— M'éloigner de toi, Jenny, je ne te comprends pas ; que veux tu dire ?

— Je veux dire que...

— Viens donc. Maria , interrompit Béatrix , viens donc voir ; il me semble que je me suis trompée de deux points dans cette fleur.

— Quelle contrariété, dit Maria.

— J'ai bien peur, mon Dieu, dit Albert, en se prenant le front à deux mains. Ahl pourquoi suis-je entré dans ce château?

- 3U — c'est une fatalité de plus dans mon malheur.

Il semblait au pauvre enfant que tous les objets tournaient autour de lui ; sa tête el son cœur étaient en feu; jamais, dans sa vie si tranquille, il n'avait pressenti une seule des émotions qui l'agitaient; c'était pour ainsi - dire un monde nouveau qui s'ouvrait devant lui , et il n'osait y marcher ; une voix l'arrêtait, celle de sa conscience. Pour cacher son trouble et son agitation, il prit un livre qu'il trouva sous sa main, et fit semblant de lire.

Le baron de Pussindorf recommençait à essayer de placer sa phrase , si interrompue tout-à-l'heure ; Maria travaillait à la tapisserie, et Béalrix se regardait dans la glace.

— Cela me fait toujours monter le sang à la tète de travailler, dit-elle. — Puis détournant la tête, elle ajouta ; — Que listu donc là , Jenny ?

— Je ne sais pas, ma tante, répondit aussitôt Albert interrompu dans sa rêverie.

— Comment, tu lis, et tu ne sais pas...?

— Si... ma tante : — les histoires du cœur.

— C'est un nouveau livre que l'on m'a envoyé ces jours derniers de Viesbaden; on le dit délicieux. Au lieu de lire tout bas, Jenny, approche -toi et lis-nous tout haut une histoire. — Ce qui regarde le cœur intéresse tout le monde , n'est - ce pas , baron ?

— Ah oui 1 . . . ah oui ! dit d'une voix langoureuse le baron , en dardant sur Maria un regard passionné.

Béatrix s'assit, croisa les bras, et se prépara à écouter avec la plus scrupuleuse attention. Albert mit sa chaise à côté dé celle de Maria, puis il prit le livre et l'ouvrit au hasard.

— Le proscrit , di t-il .

— Tiens, dit Béatrix, le litre est joli, et il est surtout de circonstance; il doit vous plaire, baron,

— Moi , je ne suis pas exigeant , dit le baron, je ne demande qu'une chose, mais je la demande avec instance, c'est qu'il ne soit pas question de joueur de vielle. Si je pouvais, je les condamnerais tous à mort.

— Vous voyez partout des joueurs de vielle , dit Maria.

— C'est-à-dire, au contraire, que par malheur je n'en vois nulle part.

— G)mmence, Jenny , et prononce bien, dit Béatrix.

— Quel ennui! dit tout bas Maria.

Albert regarda la jeune fille et commença

à lire.

— « Sur les bords de la Loire, près

-- 31/^ — « de Tours, s'élevait un château de fort » belle apparence , flanqué aux deux extré- » mités de deux tours élevées dont la toi- » îure aiguë s'apercevait à plusieurs lieues « de distance. Dans ce château habitait un » noble seigneur de la Tourraine , qui était » venu, loin des agitations de la vie politique, » chercher dans cet asile le repos et la santé. » Près de lui vivait sa fille , charmante enr> fant qui ne connaissait de la vie que ce » chemin pur et droit tracé par la main » d'une mère et dont l'àme se reflétait sur » son visage ainsi que sur un miroir, d

Albert s'arrêta tout-à-coup; ses yeux se détournaient lentement du livre qu'il tenait à la main, et pendant qu'il prononçait les derniers mots de cette phrase , son regard se fixa sur Maria , qui , la tête demi baissée, travaillait à la tapisserie de sa tante ; toutà-coup son visage changea d'expression.

il se rapprocha d'elle encore et ajouta d'une voix basse comme s'il continuait sa lecture.

« — Oui^ elle était douce et belle comme » un ange que Dieu envoie sur la terre. » — Voilà qu'un jour, dans ce château si » calme d'ordinaire , un bruit inaccoutumé » se fit entendre... »

■^ — Comme l'autre jour, absolument , dit Béatrix.

,x. Albert tremblait. — Il continua :

« — C'était une troupe de soldats qui » était à la poursuite d'un prisonnier. »

— Toujours comme l'autre jour, interrompit une seconde fois Béatrix.

w. « — Le prisonnier était un jeune homme » qui s'était enfui pour aller chercher chez » d'anciens &t fidèles amis de son père, » asile et protection. On le poursuivait, » il allait être découvert; il se précipita » dans la cour du château dont la porte

» était entrouverte; mais les soldats l'en-

» tou raient, il était perdu!... lorsque

» des habillements de femme frappèrent

» ses yeux... C'était un espoir de salut...»

La voix d'Albert était toute tremblante;

il n'osait* lever les yeux sur Maria. — II

voulait qu'elle comprit , et en même temps

il avait peur; Béatrix écoutait sans faire

un mouvement* — Lui , mit le livre devant

son "visage, car il se sentait rougir et pâlir

tour à tour, et il ajouta :

« — Il les prit et... entra... au châ- » teau... » -iju^-ic^ -

— Et on ne s'aperçut de rien! — et on le prit pour une femme! s'écria le baron... Voilà qui est fort!... voilà qui est honteux! Un homme en femme !... dites donc, mademoiselle Béatrix.

— C'était scandaleux , répondit Béatrix.

Maria seule ne fit aucune réflexion ; seu-

~ 317 — lement elle tourna la tête vers Jenny el lui dit ; — Continue donc cette lecture.

a — Il était jeune , seize ans à peine ; » son Yîsage ressemblait à celui d'une jeune » fille, car il n'avait pas encore souffert; celte » captivité qu'il fuyait était la première dou- » leur qui avait pris place dans sa rie , jus- » que-là si insouciante et si folle; il alla » près de la jeune fille , elle le reçut comme » une de ses compagnes qu'elle attendait r> depuis longtemps, et il fut sauvé !.►. »

— Ceci est un conte, interrompit le baron; il n'existe pa» d'homme, je dirai même de soldat assez bête pour se laisser pren* dre à de pareils pièges. Je demande ardemment la date de cette histoire , la seule excuse ne peut-être que dans l'antiquité de sa race.

— Mon Dieu ! dit Albert tout bas , en regardant Maria , qui , attentive et calme ,

» ai

— 318 ^ ne levait pas les yeux de son ouvrage, elle ne comprend pas encore!

— Quant au baron, il s'agitait en paroles et en actions. Certes, il ne devinait pas le sens caché de cette lecture improvisée; mais il voyait dans celte histoire une (elle conformité avec la sienne, qu'il n© pouvait que se livrer à des rapprochements fort lamentables pour lui.

— Je suis sûr, s'écria-t-il, que le maladroit qui était chargé d'arrêter le prisonnier n'a pas été disgracié. — Oh non! il n'a pas été disgracié!... Il y a des gens qui ont du bonheur... ceux-lh ne sont pas nés sous le capricorne, et n'ont pas eu dans leur berceau des chats et des rats qui...

— Monsieur le baron, interrompit Maria, si vous parlez toujours, il sera impossible d'achever celte histoire.

— Ce sont de simples réflexions sur la

destinée humaine, ajouta le baron d'une voix basse ; charmante Maria , je suis tout oreilles.

Albert s'était rapproché de Maria; de cette manière la jeune fille le cachait complètement aux deux autres personnes; et recueillant tout son courage, il œntinaa^ en cherchant à maîtriser l'émotion de sa voix :

^^« — Les premiers jours, le pautre jeune » homme , tout entier au souvenir de cette » affreuse prison dont il lui semblait tou- >> jours entendre les verroux de fer grincer » à ses oreilles, ne pensa qu'à la liberté » qu'il devait à cet innocent mensonge. »

— Innocent!,., ne put s'empêcher de répéter le baron d'une voix railleuse, innocent 1 . . .

« — Il joua tranquillement son nouveau i> rôle, s'appliquant à écarter tous les

» soupçons; il y réussit, et il attendait... » quand tout à coup , un jour, jour affreux! » il se sentit dans le cœur une impres- » sion étrange, et pour lui nouvelle et » inconnue. — La prison, le malheur, 1» l'exil, locl disparut à ses yeux... il aimait » la jeune fille...

Béalrix ne put arrêter une exclamation.

— Ah!...

Maria avait laissé tomber son ouvrage sur ses genoux et écoutait.

La voix d'Albert devint tremblante ; il oubliait presque aussi lui-même en ce moment qu'il jouait sa liberté sur un mot ; que le baron, que Béatrix pouvaient tout découvrir; il ne voyait plus que Maria, à laquelle il adressait comme une prière chacune de ses paroles.

« — Vous comprenez ce qu'il dût souf- » frir lorsqu'il découvrit ce fatal mystère

— 3§J — » et qu'il put lire dans les palpitations de » son cœur! — Aimer! — quelques jours ^ avant, il ne savait seulement pas ce que » ce mot voulait dire , il n'en çompre- » ni le sens ni la portée; il avait souf- » fert déjà, mais il n'avait jamais aimé. » Un instant il douta des nouvelles émo- » tions qui s'agitaient tumultueusement » dans sa pensée , et quand la nuit vint , » dans le silence et l'isolement il se re- » cueillit en lui-même, il s'interrogea, » et il sentit ce qu'il n'avait jamais senti ; M cet amour circulait dans son sang comme » du feu, et, le lendemain, il eut peur » d'approcher la jeune fille... oui, peur; )) car elle ne sentait pas combien la main » qu'elle pressait, dans sa naïve ignorance, » tremblait sous sa main ; elle était calme. . . » son cœur était tranquille , car son çœ\\f » n'aimait pas.

Maria avait tourné faiblement la tête lorsqu' Albert avait prononcé ces dernières paroles, et elle avait rencontré le regard du jeune homme attaché sur elle. — Ce fut comme un éclair, et devant ce regard pour la première fois elle baissa les yeux, elle se sentit tcate tremblante, toute émue, elle avait peur de comprendre. — Albert joignit les deux mains comme pour la supplier; s'il eût osé, il fut tombé à ses genoux.

Il reprit :

« — Mais lui... le pauvre prisonnier, » il ne pouvait rester plus longtemps à » souffrir et à aimer ainsi, il voulut fuir » sans savoir où il irait. »

— L'imprudent! s'écria Maria malgré elle.

— Ah ! iiSorf Dieu ! merci , dit Albert ^ elle m'a compris!

K — Oui, fuir, se sauver... car il aimait » à en mourir, comme on aime la pre- » mière fois dans la vie, la seule... »

« — Enfin un jour il osa lui dire : ces » habits que je porte ne sont pas les » miens : je vous ai menti , et maintenant » mon mensonge m'épouvante. Il osa » loucher une main qui tremblait aussi. »

Albert se pencha vers Maria , et saisit une de ses mains, que la jeune fille ne chercha même pas à retirer; il la porta à ses lèvres brûlantes et ajouta :

« — Il lui dit : pardonnez-moi si cet » amour est un crime ; car, pour le malheu- » reux qui souffrait déjà tant, c'est une af- » freuse douleur; pardonnez - moi , car ce » premier sentiment qui naît dans l'âme par « la volonté de Dieu , est une pensée pure » et sainte descendue du ciel ; c'est une » prière que l'enfant à deux genoux fait

» à l'ange qu'il implore, une prière que » i'ange ne doit pas repousser, et qui » décide de sa vie toute entière. »

Albert s'arrêta, car sa voix était si émue, son cœur battait si violemment, que ces dernières paroles étaient devenues presque inintelligibles.

Maria était aussi troublée que lui , et son visage avait rougi; elle jeta un regard inquiet sur sa tante et sur le baron.

— Mon Dieu!... dit-elle tout bas avec effroi, si ma tante... si le baron...

— Cette histoire est véritablement charmante, s'écria tout-à-coup Béatrix , j'en ai les larmes aux yeux ; — le pauvre jeune homme !

— N'est-ce... n'est-ce pas... ma tante, dit Maria en tremblant.

— Je crois le voir, reprit Béatrix , ici, tiens, à côté de toi Maria, comme est

Jenny. — Cela est fort touchant ; continuons.— Jenny, je te fais mon compliment, tu lis avec une chaleur...

— Oui... mademoiselle Jenny lit fort bien, dit à son tour le baron qui était humilié de n'avoir encore rien dit.

— Continuons... continuons... répéta Béatrix d'une voix larmoyante , voyons ce que va répondre la jeune 611e. — Jenny, nous t'e'coulons.

Albert hésita. — Qu'allait-il dire?... et qu'avait-il besoin de continuer cette lecture , maintenant que Maria avait son secret.''

— Ma... ma tante, dit-il en balbutiant, c'est que le livre est... terminé.

— Toujours comme cela! dit Béatrix; ils ont la manie de terminer le volume au moment le plus attachant. — Les volumes sont dans le petit salon à côté :

— 3â6 — baron, voulez-vous avoir la complaisance... — Jenny, lequel te faut-il?

— Le... le troisième, dit Albert.

Le baron s'élança aussi vite qu'il le put. Au bout de quelques minutes, on l'entendit qui disait :

— Riais où est donc ce troisième volume? je ne vois pas de troisième volume.

— Décidément , baron , dit Béatrix se levant en souriant, vous n'avez pas de bonheur pour trouver quelque chose... je suis sûre qu'il est sous votre main.

Et elle alla dans le petit salon.

Aussitôt qu'Albert fut seul avec Maria, il s'approcha d'elle ; elle était toute pâle et toute tremblante.

— Ah! pardon, pardon encore, lui ditil, de vous avoir trompée. — C'est la fatalité qui m'a fait chercher un asile dans ce château. Maintenant né craignez rien,

dans un quart-d'heure le prisonnier sera parti pour recommencer sa vie errante et poursuivie.

— Mais ils vous arrêteront , monsieur!

interrompit Maria d'une voix bien basse.

— Qu'importe ! j'emporterai avec moi votre souvenir et mon amour.

— Oh! mon Dieu! dit Maria, si ma tante entrait...

— Ils ne trouveront pas le troisième volume, dit Albert en essayant de sourire, car c'est celui-là que voici. — Et puis, pourquoi être ainsi effrayée et tremblante? vous n'êtes pas coupable, et vous méritez d'être îieureuse : c'est mon dernier vœu , ma dernière prière, mon dernier espoir.

— Vous n'avez pas été dure , sévère pour le pauvre prisonnier qui vous suppliait! oh! merci et pardon! Je retourne là où est mon père,., en prison. — Vous, Maria,

— 3â8 — n'oubliez pas tout-à-fait le pauvre proscrit qui a passé dans ce château . — Vous aimerez et vous serez aimée ; lui ne vous oubliera jamais. — Adieu.

Albert fit quelques pas vers la porte... Maria alla à lui.

— Voici la nuit qui vient, vous ne pouvez partir ainsi.

— La nuit , c'est la sauve - garde des proscrits.

— Mais tout à l'heure, ma tante, qui ne sait rien , demandera ou vous êtes , et je...

— Mais puis-je rester ? dit Albert. — Je vous aime; chaque minute je vous le répéterais , je n'ai plus que cette seule pensée dans la tête et dans le cœur. — Je vous aime , et je fuis; car je ne suis pas ingrat, moi, je ne trahis pas l'hospitalité. — Adieuadieu...

— Oh! mon Dieu! dit Maria.

— J'enlends votre tante. — Une dernière fois adieu!... plaignez-moi.

— Monsieur! Monsieur!... s'écria Maria, res....

Albert était sorti.

— Pauvre jeune homme ! dit-elle en essuyant une larme et en regardant la porte qui était restée enlr'ouverte... pauvre jeune homme ! Dieu veille sur lui et le protège !

Au même moment Béatrix et le baron rentraient.

— Tu l'es trompée , Jenny, dit Béatrix en montrant quatre volumes que tenait le baron , c'est le troisième que tu as , car c'est le seul qui manque, regarde plutôt.

— Du moment que je ne le trouvais pas , dit le baron, j'étais bien sûr...

— Mais où est donc Jenny ?

— Elle.. . est... allée au pavillon, chercher

~ 330 — quelque chose ; elle va revenir lout à l'heure. Tenez, ma tante, regardez votre tapisserie, j'ai terminé ?,e bouquet. '[n'^Ufï

— C'est charmant, répondit Béatrix ; dans huit jours tout l'ouvrage sera entièrement achevé.

Un quart-d'heure se passa à peu près ; et Maria fit tant, parlant sans cesse de choses et d'autres, que sa tante ne s'aperçut pas du retard que mettait sa seconde nièce à revenir. — Le baron était négligemment appuyé contre une fenêtre ouverte, et réfléchissait sans doute , comme d'habitude , à la fatalité de sa disgrâce.— -Tout à coup il fit un mouvement brusque en arrière, suivi d'un bond presque convulsif sur lui-même.

— Ah !.. . eh !.. . s'écria-t-il .

Et il s'élauça comme une flèche hors de l'appartement.

— Ah ça ! que prend-il donc au baron ? dit

Béatrix en le voyant s'éloigner ainsi sans donner d'autres explications que ces deux exclamations fort peu significatives : ah... eh...

— Je n'en sais rien , répondit Maria en balbutiant ; et elle ajouta tout bas : — Mais j'ai peur.

Une minute s'était à peine écoulée, que l'on entendit le baron crier d'une voix gutturale :

— Fermez toutes les portes! toutes les fenêtres! toutes les issues! A moi ! à moi ! Arrêtez!... arrêtez!!!

— Il est perdu ! dit Maria en se cachant le visage de ses mains.

— Ce pauvre baron est fou, dit Béatrix en allant à la fenêtre. — Mais non... il tient quelqu'un par le bras. On accourt... c'est un voleur peut-être... il y en a tant à présent!

' ■ — Je le tiens! cria le baron en entrant d'un air triomphant, et en montrant, dans

la demi - obscurité du jour qui baissait , Albert conduit par deux personnes. — Je le liens ! ne le lâchez pas ; vous en répondez sur votre tête. — Ah! maudit joueur de vielle!... tu en fais de les tours; mais je pars à l'instant pour Viesbaden, reprendre ma place dans les bonnes grâces du grand-duc. — Cette affaire me couvre de gloire et d'honneur ; j'aurai ma douxième croix.

— Ah ça ! dit Béatris , je n'y comprends rien ; comment et où l'avez- vous découvert?

— Là , ici. . . tout à l'heure ; on ne trompe pas mon coup-d'œil d'aigle.

Albert ne prononçait pas un seul mot ; il tenait sa tête baissée sur sa poitrine , et de temps à autre la soulevait seulement pour regarder Maria qui était assise dans un coin du salon , les yeux gonflés de larmes.

— Mon petit reptile , dit le baron dont la taille s'était redressée d'au moins six pouces,

— 333 ~ et qui reprenait tout-à-coup l'élégance de ses manières, vous êtes fin et adroit, je l'avoue; mais on ne met pas en faute un PussinJorf — Ah! vous me faites disgracier, sans seulement me dire s'il vous plaît ! Ah! vous me glissez dans les doigts, vous vous faites joueur de vielle ! c'est honteux, monsieur! — Votre père vous attend! Le fort de Birback est une charmante haLitalion ; vous y jouerez de la vielle tout à votre aise , puisque vous aimez cet instrument.

— Monsieur, dit Albert d'une voix digne, c'est bien lâche ce que vous faites-là. Du reste, soyez fier et heureux, monsieur le premier chambellan , vous pourrez demain porter au grand-duc son lait d'ànesse et lui servir de chien de chasse.

Maria s'était levée ; une idée subite lui était venue du ciel , sans doute, pour sauver

une seconde fois Albert, et cet espoir avait rendu le calme et presque le sourire au visage de la jeune fille.

— La plaisanterie est allée assez loin, dit-elle en s'approchant d'Albert et en s'efforçant de rire ; il faut détromper ce pauvre baron, il serait capable de mourir du contrecoup.

— Comment, la plaisanterie? dit Béatrix.

— Il n'y a pas de plaisanterie, reprit le baron, je tiens mon joueur de vielle et je ne le lâche pas.

— Vous lâcherez au moins, dit Maria, ma cousine Jenny.

— Jenny! dirent à la fois Béatrix et le baron,

— Certainement Jenny, qui a, il faut

l'avouer, parfaitement joué son rôle.

— Oh ! pourquoi avez-vous fait cela , dit

Albert tout basa Maria, vous voulez donc que je reste ?

— J'ai voulu vous sauver , répondit Maria*

Béatrix s'approcha d'Albert, regarda fort attentivement, car l'obscurité augmentait à chaque instant :

— En effet , dit-elle , c'est Jenny , c'est ma nièce; mais ce costume, d'où vient-il?

— Nous avons eu assez de mal à le trouver, dit Maria. — N'est-ce pas, ma tante, qu'il est bien ?

— Espiègle, dit Béatrix en prenant Albert par la main et l'emmenant vers la fenêtre , où l'obscurité était moins grande ; — c'est qu'elle est charmante ainsi. — On pouvait s'y tromper, sans déshonneur; mais vous y avez été bien pris, baron, avouez-le.

Le baron avait été attéré comme d'un coup de massue par celte découverte , et il était

resté immbLilé et muet ainsi qu'une statue ; il était disgracié une seconde fois.

— Non î . . non ! s'écria-t-il enfin en se frappant le front, ça ne se passera pas ainsi, je ne connais pas de Jenny.

— Mais , cher baron , dit Béatrix en riant , vous prenez la chose trop au sérieux.

— Si je la prends au sérieux ? — je suis bien votre serviteur, votre très humble serviteur : j'avais mon joueur de vielle, je veux mon joueur de vielle.

— Oh 1 mon Dieu ! dit Maria en se rappro-^ chant involontairement d'Albert.

— Mais puisqu'on vous dit que c'est ma nièce Jenny : vous la connaissez bien.

— Je deviens fou , je ne connais plus personne , je ne veux plus connaître personne. — De la lumière!... qu'on m'apporte de la lumière. Tout m'est suspect ; de la lumière!

— Elle ne veul donc pas que je parle, dit Albert en lui-même.

rJaria se pencha vers lui.

— Ne parlez pas surtout , ne vous perdez point. Attendez jusqu'au retour de mon père, il vous sauvera.

— Oh! non, . . non , dit Albert , je ne veux pas le voir... oh non!

— C'est moi qui vous supplie , dit Maria en prenant une de ses mains, je vous supplie...

Au môme moment on apporta de la lumière.

Le baron en saisit une et s'élança d'un bond en face de Jenny.

— Eh bienl dit Béatrix, êtes-vous bien persuadé maintenant que c'est ma nièce Jenny , rien que ma nièce ?

— C'est-à-dire , s'écria le baron en laissant tomber la lumière qu'il tenait à la main, qu'il y a de quoi se suicider de la façon la

plus déplorable, — Je ne crois plus rien, Je veux m'en assurer moi-même... moi-même.

Et il fit un pas en avant ; mais Béatrix l'arrêta au moment où il allait commencer celle inspection de fort mauvais goût , et le repoussant de toute sa pudeur indignée :

— Oui , monsieur, lui dit-elle , vous avez bien raison , vous êtes fou.

Le baron recula de deux pas en chancelant, et alla tomber sur un fauteuil.

— Je vais m'évanouir, dit-il, mes forces m'abandonnent.

— Il est sauvé ! dit Maria.

— C'est mal , dit Béatrix quelques minutes après à Albert, vous n'auriez pas dû faire cette plaisanterie ; voyez dans quel état est ce pauvre baron.

Quelques instants de silence succédèrent à cette scène qui avait été fort animée , ainsi qu'on peut en juger. L'on entendait seule-

ment de temps à autre les gémissements du baron, et Béatrix, assise devant la table, cherchait avec une imperturbable ténacité, la fin de l'hisloire du proscrit. Elle lut et relut quatre fois au moins les deux premières pages du quatrième volume , sans trouver la moindre suite à ce qu'elle avait entendu.

— Ah ça, dit-elle enfin, j'ai beau lire, je ne trouve pas la suite de celte histoire. C'est cependant le quatrième volume. — Nous en étions resté au moment où il avoue à la jeune fille qu'il l'aime, et je n'y comprends plus rien. — « C'était donc le jour de la fête du » comte Saint-Everan , et tous les vassaux , « réunis au château , faisaient entendre des » cris d'allégresse. » — Ne trouves-tu pas, Maria, que cela ne se suit pas.

— Mon Dieu, ma tante, dit Maria, les auteurs sont quelquefois si étranges ; c'est peut-être pour faire diversion.

Albert élait érau jusqu'au fond de i'âme de l'inquiétude mortelle peinte sur tous les traits de Maria ; ému de cette agitation qui faisait trembler sa voix en cherchaiil mille moyens d'écarter les soupçons. — Il n'osait lui parler et il sentait malgré lui ses yeux se gonfler de larmes.

Le baron se leva.

O capricorne!... capricorne djKeîifer,

s'écria-t-il , tu pèseras donc sans cesse sur ma destinée, tu ne me laisseras donc pas un quart-d'heure de tranquillité. — Mais c'est pitoyable! car enfin c'est mol qui suis victime de la trahison de ce Wingradl.

Albert, en entendant prononcer le nom de son père, fil un mouvement, et son visage se contracta... Le baron continuait :

— De ce traître qu'on aurait dû pendre avec son odieuse progéniture.

— De ce traître, répéta tout bas Albert

- 341 ^ entre ses deuls. O mon Dieu! ô mon Dieu !.. donnez-moi assez de force pour me taire. Pour reprendre courage et se dominer lui-môme, il regarda Maria qui était aussi pâle que lui et comme lui tremblait.

— Voilà donc la justice des hommes et du grand-duc , ajouta le baron : un lâche trahit, . .

— Vous voyez bien qu'il insulte mon père, mademoiselle, dit à Maria Albert dont tout le corps frémisfiU.

— Monsieur le baron , dit aussitôt Maria, c'est mal de parler ainsi ; et qui vous dit que le comte de VVingradt n'est pas innocent , et que la calomnie...

— Allons donc! allons donc! tous lea gueux sont de parfaits honnêtes gens si on les écoulait — Je ne crois pas à ces niaiseries-là ; j'ai toujours dit que ce Wingradt était un traître; il avait l'œil mauvais, et si le grandduc m'avait cru , il y a longtemps déjà. . .

-> 342 -~ Albert avait senti à ce nouvel outrage tout son sang lui remonter au cœur comme s'il allait l'étouffer, un frisson glacial circula dans ses veines. Par un mouvement soudain, irrésistible, il s'élança sur le baron, et, le frappant au visage de toutes les forces de sa colère et de son indignation :

— Misérable!... s'écria-t-il.

Le soufflet fut si vigoureusement donné , que le baron en pirouetta deux fois sur luimême , et il serait tombé infailliblement s'il ne se fût retenu à un meuble.

Béatrix leva la tête.

— Qu'est-ce que j'ai entendu? dit-elle.

— Parbleu! dit le baron, vous avez entendu un horrible soufflet que je viens de recevoir. Les mains des jeunes filles ne sont pas toujours douces.

Béatrix se leva.

— Ne m'expliquerez-vous pas , Jenny, ce que veut dire,..

— Oui, madame, dit Albert d'une voix calme et ferme, en repoussant légèrement de Ja main Maria qui s'était approchée de lui ; je ne veux pas continuer plus longtemps un mensonge qui me pèse et m'humilie, une comédie dont je rougis. Vous voyez devant vous le fils du comte de Wingradt, qui a châtié un insolent , parce que cet insolent n'avait pas honte d'insulter au malheur.

— Ma nièce ! ma nièce ! s'écria Béatrix , venez à côté de moi ; c'est indigne ! c'est un scandale affreux... les lois punissent ce crime. — S'insinuer dans le sein des honnêtes familles , leur dérober des caresses et des embrassements : c'est le comble de l'impudence !

— Ma tante... se hasarda de dire Maria.

-- Silence! ma nièce, et rougissez comme moi : c'est horrible à notre âge. Quand je pense que je l'ai embrassé , que je l'ai reçu

dans mes «ras ; vous aussi , ma nièce , j'en mourrai de honte.

Maria se rapprocha de sa tante , en entourant son cou de ses deux bras.

— Ma bonne tante , dit-elle, voyons, soyez généreuse ; c'est le fils du comte de Wingradt , l'ami de mon père, de votre frère. '

— C'est un prisonnier d'état.

— Pour le coup , dit le baron , dussé-je mettre sur pied toutes les troupes de TAHemagne, il ne m'échappera plus.

— Monsieur le chambellan, reprit Béatrix en s'avançant vers lui d'un air solennel, croyez que j'ignorais... et que mon dévouement à l'ordre des choses, au grand-duc ... Enfin j'espère que, pour notre honneur, pour celui de ma nièce qui doit un jour, songez-y, être baronne de Pussindorf, vous garderezle silenee sur cette horrible aventure.

— Il me semble que ce n'est pas vous qui

avez reçu le soufflet , dit le baron , et que ma joue est là pour prouver le contraire.

— Oh! mon Dieu! dit Maria qui allait» dans son inquiétude et dans son agitation , de sa tante au baron et du baron à sa tante ; comment, personne n'aura pitié de oe pauvre enfant?... pas un ami pour lui tendre la main, pas une voix pour le proléger?

— Proléger les traîtres et les ennemis du prince ! Heureusement personne ne vous entend , ma nièce ; le château d'Allindorf et ses habitants seraient à jamais compromis.

— Mademoiselle , dit Albert, et son visage était calme , sa démarche fîère et assurée , — cessez d'implorer pour moi la pitié ; l'infortune a sa fierté et son orgueil. Si j'ai fui , sachez-le bien, c'était par ordre de mon père, et non pour éviter la prison ; j'y retourne avec joie, mon père m'attend Allons, monsieur le chambellan, parlons pour le fort

de Birback, vous aurez voire douzième croîx. Et il s'avança vers la porte ; mais au moment de sortir, il se retourna une dernière fois et jeta sur Maria un regard d'adieu.

— Soyez heureuse, Maria, dit-il; vous aurez dans le monde une voix et un cœur qui ne cesseront de prier pour vous.

Béatrix se couvrait le visage par pudeur ; Maria ne cherchait pas à cacher les larmes qui coulaient de ses yeux. En ce moment la porte s'ouvrit, et le comte parut.

— O mon père ! mon père ! dit Maria en s'élançant vers lui , sauvez- le! sauvez-le!

Et elle montra au comte Albert.

— Savez-vous , monsieur le comte , dit le chambellan avec un dandinement gracieux ^ quevousvousêtescompromis devant le grand duc, en ayant donné asile à un prisonnier?

— Vraiment ! monsieur le chambellan , je suis compromis , et vous êtes disgracié !

— Disgracié? — Non, plus à présent , car je ramène le prisonnier qui s'était échappé.

- — Vous avez pour le moment, monsieur le baron, une autre mission, et la voici.

Parlant ainsi, le comte remit au baron un papier plié. Le baron ouvrit et lut :

« Monsieur le premier chambellan voudra » bien se rendre immédiatement au fort de » Birback, pour remettre au comte de Win- » gradt sa nomination de premier ministre.

» Fait en ma résidence de Viesbaden,

« Le Grand-Duc. »

— Ah cal dit le baron en se frottant les yeux, puis tout le visage ; je dors, je rêve, je suis fou. — Premier ministre!... lui!...

— Pourquoi pas, monsieur le baron "? vous êtes bien premier chambellan!

— Mon pèrel... dit Albert en s'élançant vers le comte, mon père n'est plus en prison?

— Non, mon ami^ le grand-duc a fait justice el a puni ses calomniateurs.

— Ah ça ! dit Béatrix , le comte de Wingradt n'est donc pas un traître?

Il faut le croire, dit le baron de Pus-

sindorf, puisqu'il est premier ministre.

Albert s'approcha de Béatrix, el prenant un des livres qui était sur la table :

Voulez -vous, ma tante, dit- il, que

j'achève de vous lire l'histoire du proscrit?

— J'en sais la fin mainfenant, dit Béatrix en souriant; demain vous la lirez à mon frère.

Albert se pencha vers elle et dit tout bas:

— Tenez-vous toujours beaucoup à ce que votre nièce épouse le baron ?

-^ Beaucoup moins , dit Béatrix.

— El moi , dit le comte qui avait entendu , je n'y liens pas du tout. — Cela ne vous déplaît point, n'est-ce pas, Albert?

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