‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 153 sur 164 · LIVRE SIXIÈME 39I · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME 39I

pour y étudier les mœurs des hommes, et pour y soulever le voile peint de rêves jeté par l'imagination sur le berceau des peuples. Revenu dans Halicarnasse, sa patrie, il avait servi son pays dans les conseils du peuple; il y avait été proscrit, tantôt par la tyrannie, tantôt par la démagogie; car en servant la liberté et les intérêts du peuple, il ne consentait pas à en servir les anarchies ou les caprices; rentré dans la vie privée, il avait écrit ce qu'il avait vu, ou ce qu'il avait appris de la bouche des autres hommes. Il tenait à la main un manuscrit; il le déroula à la voix des juges; il lut le premier livre de ses récits devant l'assemblée. La Grèce entière, suspendue à ses lèvres, lui décerna d'acclamation un des prix, et la postérité, ratifiant ce jugement du peuple le plus sensible de la terre, l'appela depuis le père de l'histoire : et cette voix eut un écho, car elle fit éclore un autre historien plus grand que lui. Le jeune Thucydide, caché parmi les auditeurs, pleurait d'émotion. « Tu es heureux, dit l'histo- « rien couronné au père du jeune Thucydide, qui (( lui présentait son fils, tu es heureux, car ton fils ce aimela gloire. » C'est ainsi qu'on appelaitalors la vertu.

(c Messieurs, cet inconnu, cet étranger, c'était Hérodote, le père de l'histoire antique. Je ne suis pas Hérodote, je ne suis mêmepas un de ces historiens qui ont conquis et qui conquièrent tous les jours en France ce titre, et dont les différences

d'opinions politiques ne m'empêchent pas de reconnaître le mérite supérieur et les travaux. Je ne suis pas Hérodote! Vous n'êtes pas la Grèce! mais vous êtes la France! et, à ce titre, je suis aussi fier de vos suffrages que vous êtes vousmêmes généreux à me les décerner!

(( Mais, messieurs, allons tout de suite au fond de cette démonstration. Mon livre avait besoin d'une conclusion, et c'est vous qui la faites!... La conclusion, c'est que la France sent tout à coup le besoin d'étudier l'esprit de sa Révolution, de se retremper dans ses principes épurés, séparés des excès qui les altérèrent, du sang qui les souilla, et de puiser dans son passé les leçons de son présent et de son avenir.

c( Oui, rechercher après un demi-siècle, sous la cendre encore chaude des événements, sous la poussière encore émue des morts, l'étincelle primitive et, je l'espère, immortelle, qui alluma dans l'âme d'un grand peuple cette ardente flamme dont le monde entier fut éclairé, puis embrasé, puis en partie consumé; rallumer, dis-je, cette flamme trop éteinte dans le cœur des générations qui nous suivent, la nourrir, de peur qu'elle ne s'assoupisse pour jamais, et ne laisse une seconde fois la France et l'Europe dans l'obscurité des âges de ténèbres; la surveiller et la purifier aussi, de peur que sa lueur ne dégénère, par la compression même, en explosion, en incendie et en ruine : voilà la pensée du livre!

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