‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 157 sur 164 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

cher de reconnaître tout le génie sublime, mais le génie égaré de la contre-révolution. (Une voix : « C'est vrai ! »)

« La restauration elle-même, qui certes ne pouvait pas apporter des sympathies personnelles à nos principes, fut moins loin que lui des idées libérales de 89. Mais il est plus aisé en politique de vaincre ses ennemis que de triompher de ses amis ! Vous le voyez par vous-mêmes aujourd'hui. (Oui! oui!) La restauration, entraînée par ses amis exagérés, se jeta elle-même dans le précipice de son passé !

(( Et maintenant, où en sommes-nous? (Mouvement d'attention.) Ici, messieurs, ne craignez pas que je fasse descendre la vérité historique de sa hauteur sereine et impartiale pour en faire une arme de parti. Nous sommes dans l'histoire, n'en descendons pas ! Mais voyons cependant à quelles distances nous avons été rejetés de nos principes par ces réactions; non pas par les réactions de gouvernement seulement, — celles-là sont les moins dangereuses, — mais par les réactions de l'opinion, qui se manque à elle-même en France depuis trente ans.

ce Le premier dogme de la révolution bienfaisante que cette philosophie voulait faire prévaloir dans le monde, c'est la paix ! l'extinction des haines de peuple à peuple, la fraternité entre les nations! Nous y marchons ! Nous avons la paix! Je ne suis pas de ceux qui rejettent aux gouver-

nements qu'ils accusent jusqu'à leurs bienfaits. La paix sera dans l'avenir, selon moi, la glorieuse amnistie de ce gouvernement contre ses autres erreurs. Historien ou député, homme ou philosophe, je soutiendrai toujours la paix avec le gouvernement ou contre lui, et vous pensez comme moi. La guerre n'est qu'un meurtre en masse, le meurtre en masse n'est pas un progrès! (Longs applaudissements.)

ce La sécurité individuelle était un autre de ces dogmes. Nous l'avons aussi, et j'en rends hommage à notre temps ! Mais dans l'ordre pohtique ! Voyons :

ce Le dogme, c'est la souveraineté exercée par l'universalité des citoyens; le fait, c'est une élection qui n'embrasse encore que des catégories restreintes. L'exercice de la souveraineté est borné par un chiffre et laisse des millions d'âmes en dehors du droit, c'est-à-dire en dehors de la justice. L'élection est matérialiste. La raison dit que l'élection doit être spiritualiste comme la pensée de la Révolution, et compter des âmes, et non des centimes. Mesurez la distance! (Oui, l'élection est matérialiste !)

(c En principe, la représentation nationale doit exister sans acception de classes, de catégories, de fortune, de professions sociales. En fait, la loi d'éligibiUté, le cens obhgatoire, le salaire national aux députés supprimé, excluent des catégories entières d'intérêts de la représentation, et

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livrent ces droits et ces intérêts des plus grandes masses à la merci des intérêts les moins nombreux !

ce Le principe, c'est la liberté réelle des cultes sans oppression comme sans faveurs. Le fait, c'est une religion non d'État, mais de majorité; c'est un concordat civil comme Louis XIV ou Napoléon! Qu'est-ce qu'un concordat civil, si ce n'est un pacte par lequel l'Etat traite du régime des consciences dans l'empire ? A quelle distance cela ne nous tient-il pas de la véritable et impartiale liberté des consciences?

(( En institution gouvernementale, quel est le principe de votre constitution même de.iS^o? Une royauté démocratique, ou plutôt une royauté personnifiée sur une seule tête exceptionnellement au-dessus des vicissitudes électives, prudence ou habitude de la monarchie en France, à laquelle la raison publique se rangea comme à une de ces transactions entre deux temps qui sauvent les périls de l'un, en conservant les avantages de l'autre. Cette monarchie n'est, dans son véritable sens, dans son intention première, qu'une magistrature couronnée, une délégation perpétuelle du peuple, et non une propriété du trône et de la nation comme jadis. Mais avec les lois que vous lui faites depuis ces seize années; avec les attributions et les prérogatives nouvelles, excessives, imprudentes, dont on l'investit, depuis les lois de septembre jusqu'aux fortifications de

Paris et aux lois de régence; avec quinze cents millions de budget à distribuer par an à la partie administrative ou militaire d'un pays qui vit de fonctions et de salaires publics ; avec cette véritable caisse d'amortissement de l'indépendance des caractères et de la liberté morale des citoyens ; avec une oligarchie étroite d'électeurs faciles dans certains pays à capter par des avantages matériels; avec la diplomatie du monde et l'esprit militaire d'une armée nombreuse sous la main; avec une des deux Chambres à sa nomination, ce qui détruit la trinité des pouvoirs, et en place deux sur trois dans la main d'un seul, cette monarchie n'absorberait-elle pas inévitablement, au bout d'un temps donné, la puissance morale du pays, si elle en avait la funeste pensée ? Ne se tromperait-elle pas un jour sur son titre, et ne prendrait-elle pas insensiblement sa volonté propre pour la volonté constitutionnelle de la nation? (Oui! oui !)

(( Je passe bien d'autres contradictions entre les dosâmes consacrés de la Révolution et notre situation polidque présente. Cependant encore une ou deux, si vous voulez que je poursuive? (Parlez ! parlez ! nous ne nous lassons pas !)

« Eh bien ! messieurs, le principe libéral, c'est la pensée et la presse, libres comme l'air vital de l'opinion. En fait, c'est le gouvernement étouffant les uns, vivifiant les autres, mettant dans les organes de la pensée publique le poids de ses

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