LIV\E T\E^IE
AI raconté dans les Confidences ce qui pouvait être raconté de ma vie d'heureuse et sainte famille, de belle jeunesse et de poésie innée; j'y renvoie mes lecteurs, et, laissant de côté dans l'ombre tout ce qui touche à la vie de l'âme dans ces années où l'âme est tout l'homme et oii l'amour est l'âme tout entière, je vais rechercher dans mes notes éparses, confuses, incomplètes, tout ce qui dans ma vie et dans ces jeunes années mêmes a touché de près ou de
loin à la politique. On aura ainsi deux hommes très distincts en moi, parce qu'en réalité la nature me fit double : l'homme de cœur et l'homme de bon sens, l'homme intérieur et l'homme extérieur.
Je sais bien que les envieux et les ignorants, les uns fournissant des dénigrements aux autres, affirment que je ne suis et que je ne fus jamais qu'un homme d'imagination, et que la politique, réservée à la médiocrité, ne fut jamais qu'une prétention démon amour-propre. Je ne perds pas mon temps à discuter avec eux : ils ont peut-être raison; j'ai peut-être tort. Mais, tort ou raison, l'instinct ou le génie de la haute politique naquit avec moi. Ce n'est pas autre chose que le bon sens le plus vulgaire appliqué à la conduite des gouvernements et à l'organisation de la société selon les heux et les temps; la droiture d'esprit dans les grandes choses et l'énergie de caractère dans les grands dangers de la vie pubHque. Un héros de bon sens, voilà le grand homme politique. Je ne le fus pas, les circonstances ne me permirent pas de l'être; mais ce fut là, du moins, la vocation secrète et constante de m.a vie dès l'âge où la nature, plus forte que le préjugé, parle dans l'homme.
Cette vocation était naturelle dans un jeune homme bien doué, qui était né au miUeu d'un temps essentiellement politique, d'une famille et d'une société presque exclusivement occupées de la chose publique, à peine échappées à l'échafaud