LIVRE QUATRIÈME
grand-duc et aux grandes-duchesses par un ton de légèreté d'ancienne cour et par quelques insinuations d'ultrà-royalisme qui rappelaient l'OEil-de- Bœuf, et qui ne réussirent pas dans cette cour simple, grave, et d'un ton aussi juste que d'un instinct vrai en politique. J'appris plus tard, en effet, qu'il avait très peu réussi, et qu'une passion affichée sous les cheveux blancs pour une belle duchesse de la cour impériale retirée à Florence avait jeté sur son ambassade un vernis de ridicule qui nuisit au sérieux de sa mission.
Je quittai la Toscane avec regret. Florence, qui était alors le salon de l'Europe; Lucques, qui ressemblait à une royale villa de Boccace; Modène, qui présentait le spectacle des plus charmantes femmes d'Italie groupées autour d'un prince tyrannique du moyen-âge; Parme, qui attachait les yeux et l'imagination par Marie-Louise, ce jeune et charmant débris de l'Empire, résignée à sa chute par le bonheur de son intérieur actuel; Livourne, où je goûtais pefidant les mois calmes de l'été, dans des villas solitaires et splendides, les mélancolies de la vaste mer, les douceurs de l'affection conjugale et paternelle, les bénéfices du loisir
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consacré à la poésie, sans faire aucun tort à la politique : tout cela fit de l'Italie pour moi le paradis terrestre d'un homme d'imagination raisonnable, heureux de son sort et n'en désirant point d'autre. De là mon amour pour cette Italie qui avait été, à Rome et à Naples, la lune de miel de mon adolescence, et qui fut en Toscane la délectation de ma jeunesse. Je l'aimais, j'y étais aimé. J'y écrivais, à mes moments perdus, les Harmonies poétiques, sorte de Te T)eum de mon cœur, plein à cette époque d'une religion de sentiment montant au ciel en strophes inspirées par le bonheur et par la tendresse. Je ne me demandais pas si je croyais, mais si je sentais. Or je sentais Dieu et la rehgion, son langage dans toute la nature. Mon Credo, c'était l'enthousiasme. Le ciel et la terre étaient assez rempUs pour moi. Que me manquait-il? Rien que la durée.
LIV\E CI^O^UIÈ^fE
RRivÉ en France, je laissai ma femme
et mon entant chez ma mère, à Alâcon, et je poursuivis ma route vers Paris, pour rendre compte au ministre de ma mission, recevoir du roi l'audience d'usage, et savoir sans impatience à quel poste je pouvais prétendre après ce doux et long exil dans les délices de l'Italie.
Le ministre m'assura de sa parfaite satisfaction. Le roi me reçut en gentilhomme plus qu'en monarque. « Vous voyez, me dit-il en se promenant en long et en large dans son cabinet des Tuileries et en me montrant du geste sa table chargée de papiers, vous voyez que je m'occupe de vous et que je lis toutes vos dépêches. Tenez, ajoutat-il, les voilà. Je suis très content de vous, mon
cher Lamartine. Vos rapports intimes et l'amitié confiante que vous avez su inspirer au neveu de l'empereur d'Autriche, prince que l'on dit très distingué et très bien intentionné, m'ont fait un plaisir particulier. Je vous aurais laissé auprès de lui plus longtemps, s'il ne m'avait été convenable de placer VitroUes; mais je vous réserve un poste plus important. Reposez-vous, et comptez sur moi. »
Le ministre Martignac était en ce moment aux affaires. Ce ministre était une avance que le roi faisait au parti de fopposition, parti qu'il ne croyait pas alors implacable. M. de Martignac me fit appeler. Je me rendis chez lui. J'y trouvai M. de Montbel, son collègue. J'ignorais ce qui pouvait me valoir cette faveur de ces deux ministres de conciliation, auxquels je n'avais demandé aucune audience et que je ne connaissais pas même de vue. La figure fatiguée de M. de Martignac m'intéressa au premier coup d'œil; elle était très agréable et annonçait un homme d'autant d'intelligence que d'agrément, très propre à séduire et à pacifier, par sa douce éloquence, des hommes qu'un parti-pris d'hostilité