‹ A. de Lamartine par lui-mêmeChapitre 111 sur 142 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

d'un ministre qui joua sa tête pour les dérober après le jugement au peuple, M. de Montalivet. Ce sont de ces dévouements que l'histoire ne doit jamais oublier. A une certaine hauteur de sentiment et d'action, il n'y a plus de parti qui divise les opinions; il n'y a plus que l'héroïsme qui unit les cœurs. De ce jour j'ai aimé M. de Montalivet; on verra pourquoi je m'adressai à lui secrètement, dans la nuit du 27 février 1848, pour qu'il m'aidât à sauver l'occasion d'un crime au peuple aveugle et armé qui cherchait le roi fugitif que je voulais à tout prix soustraire à ses périls.

Ce fut dans les troubles et dans les loisirs de cet hiver à la campagne que j'écrivis ma première brochure politique, réimprimée littéralement dans mes œuvres et intitulée Tolinque rationnelle. C'était en quelque sorte le programme de ma vie civique, approprié aux nouvelles circonstances de mon pays. Violemment entraîné vers la tribune, j'avais ébauché une candidature prématurée, mais assez heureuse, aux élections de 1850, en traversant la Flandre pour me rendre en Angleterre. L'opinion libérale, réfléchie et

éclectique de cette partie du département du Nord, Bergues, Hondschoote, Dunkerque, correspondait généralement avec mes propres opinions. J'y trouvai racine et appui dans les nombreuses clientèles de la maison de Coppens, dont un des membres avait épousé une de mes sœurs, et qui jouissait d'une grande considération dans les campagnes.

En revenant de Londres, je m'y arrêtai de nouveau au moment des élections. Le jour où je devais être pesé dans la balance, je me rendis seul dans la ville de Bergues pour assister à mon sort.

L'irritation contre moi était extrême. Les hommes du gouvernement, furieux contre ma candidature, avaient rassemblé et échauffé la multitude autour de l'édifice où le scrutin avait lieu. On me dépeignait au peuple de la ville comme un légitimiste assez hardi pour disputer à un candidat de Juillet les fruits de la victoire. Je m'attendais à des scènes violentes; je m'étais renfermé seul dans ma chambre d'hôtellerie, assez voisine du champ de bataille; j'avais sur ma table une paire de pistolets, une écritoire et quelques feuilles de papier.

La journée fut longue depuis l'ouverture du scrutin jusqu'au coucher du soleil. Vers midi, la maîtresse de l'hôtel entra dans ma chambre et m'apporta, les mains pleines, une série de diatribes et de railleries imprimées contre moi. Je

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