‹ A. de Lamartine par lui-mêmeChapitre 137 sur 142 · LI\' RE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LI\' RE CINQUIÈME

n'est pas moi, du reste, qui ai fait à Monk un mérite d'avoir bien su feindre.

Je continuai à soutenir le ministère peu considéré de M. Guizot et des doctrinaires, ralliés à lui sans chaleur et sans honneur. Le temps marchait, et ce ministère de raccroc en cahotant la France avec lui. Il était clair pour tout le monde que la coalition l'avait tué. Il était obligé d'affecter le zèle excessif de la royauté et de pousser sa majorité aux extrêmes pour la convaincre de la sincérité de son repentir. Les lambeaux de cette coahtion, mal dissoute par la désertion du premier ministre, lu: témoignaient à chaque occasion un ressentiment qui allait jusqu'à la haine.

Je me souviens de cette séance où on lui reprochait son voyage antipatriotique à Gand, et où le mot de Gand, justifié par je ne sais quel sophisme, expira vingt fois sur ses lèvres, étouffé par les murmures irrités de l'Assemblée. Il ne se soutenait que par son imperturbabilité.

Il crut sans doute flatter le roi dans ses vues dynastiques et s'acquérir un titre à la reconnaissance de la majorité en négociant les mariages espagnols. C'était sortir étourdimencde laconsti-

tution, en cherchant à la royauté de raison un appui à l'étranger. La majorité y fut prise et se crut en pleine monarchie de Louis XIV.

J'étais à la campagne, et je donnais ce jour-là un grand déjeuner aux hommes politiques de mon département. Tous paraissaient confondus d'admiration pour le ministre, et les plus opposants s'avouaient vaincus.

« Eh bien, messieurs, leur dis-je, je vois autrement que vous, et vous pouvez écrire avec assurance que la monarchie de la branche cadette a cessé aujourd'hui de régner en France. On ne résiste pas à un contre-sens pareil. »

J'expliquai ma pensée, et on finit par être de mon avis, moins par conviction que par complaisance.

Quant à moi, je ne m'y trompai pas plus que dans la provocation intempestive du pape à l'expulsion des Autrichiens de Rome, tant applaudie par M. Thiers à la tribune. « Ecrivez, dis-je à ces admirateurs, que le pape avant six mois rappellera lui-même les Autrichiens à Rome et invoquera l'appui des étrangers pour réparer ses aberrations patriotiques d'aujourd'hui. »

LIV\E SIXIÈmE

OUT tournait à mal, dedans et dehors, à la monarchie de Juillet, et moimême, convaincu de jour en jour que le gouvernement parlementaire, livré à l'intrigue et à la passion du plus grand nombre et exploité sans pudeur par des hommes élus tantôt par l'influence des ministres, tantôt par l'ambition privilégiée de quelques favoris de départements, rendait impossible la moindre action d'ensemble de la royauté, ou complice ou asservie, je commençais à réfléchir sérieusement à l'inanité de ce régime.

Depuis plus d'un an, la coalition, non contente d'avoir forcé la main au roi, renversé coup sur coup les ministres honnêtes, et menacé le roi lui-même de l'entraîner dans leur chute, venait

de proclamer unanimement (à l'exception de M. Thiers lui-même, mais sans exception de ses plus intimes amis) la mesure de la guerre extrême qui consistait dans la croisade universelle des banquets politiques organisés dans tous les départements. Cette croisade d'opposition, à laquelle j'avais refusé hautement de m'associer, comme dépassant les limites d'une opposition légale et touchant aux facdons, triomphait partout, semant l'agitation dans le pays. Je résolus de dire enfin mon opinion personnelle dans une occasion pour ainsi dire privée, qui eût le mérite de me donner la parole dans une grande latitude, sans avoir les inconvénients ni le caractère d'une faction. Cela m'était aisé. Le livre des Girondins avait paru; son succès jusque-là sans exemple avait agrandi mon nom jusqu'aux dimensions d'un nom populaire.

La ville de Mâcon, dont l'administration était dans les mains de mes amis, m'offrit de me recevoir avec une congratulation solennelle, sous la présidence de son premier magistrat, M. Rolland, jeune homme de mérite et de dévouement, qui ne craignit pas de se compromettre en acceptant la haute direction de ce banquet. Aussitôt que le bruit de cette fête se répandit, tous les hommes polidques ou littéraires du pays et des départements voisins s'y donnèrent rendez-vous et y accoururent en masse de trois à quatre mille personnes. La ville de Mâcon construisit sur les bords

de la Saône une tente assez vaste pour contenir cet immense auditoire, et le peuple, qui m'aimait et qui jouissait de ma renommée, se pressa en foule aux abords du banquet.

Je me rendis, le matin du i8 juillet 1847, de la campagne que j'habitais à la ville, et le soir au lieu du banquet. Des acclamations unanimes accueillirent ma présence. Cet accueil était cordial et nullement séditieux. Ma pensée forte mais modérée était comprise et acceptée. Le pays tout entier sentait que le gouvernement et l'opposition faisaient fausse route, et cherchait de bonne foi le vrai sens d'un gouvernement capable de raffermir les choses, en adoptant énergiquement les principes sains de 1789 corrigés et rectifiés par 1829. Ce fut le sens aussi de mes paroles, méditées mais improvisées comme il appartenait à une telle solennité.

Un incident inattendu et dramatique me fournit l'exorde de cette mémorable harangue. Au moment où le banquet finissait et où je me levais pour prendre la parole, une tempête terrible, mêlée de tonnerre et de coups de vent, de pluie et de grêle, éclata sur le lieu du festin, ébranla

les piliers, déchira les toiles et laissa un moment la salle en proie à l'ouragan. Mais nul ne bougea, de crainte de perdre sa place. Au bout de quelques minutes d'un désordre purement atmosphérique, tout se calma, et j'excitai des applaudissements frénétiques en débutant ainsi :

« Messieurs,

« Avant de répondre à l'empressement que vous voulez bien témoigner, laissez-moi vous remercier d'abord de la patience et de la constance qui vous ont fait résister, imperturbables et debout^ aux intempéries de l'orage, au feu des éclairs, aux coups de la foudre, sous ce toit croulant et sous ces tentes déchirées. Vous avez montré que vous êtes vraiment les enfants de ces Gaulois qui s'écriaient, dans des circonstances plus sérieuses, que si la voûte du ciel venait à s'écrouler, ils la soutiendraient sur le fer de leurs lances! (Bravos prolongés.) Amsi vous-mêmes vous bravez les éléments pour entendre quelques mots de probité et de liberté. Vous comprenez qu'une pareille situation néanmoins me commande d'abréger l'entretien que nous nous proposions d'avoir ensemble, et de me borner à vous exprimer une faible partie de mes sentiments; mais je ne puis supprimer ma reconnaissance.

c( Messieurs, en écoutant les paroles que vient de m'adresser, en votre nom, M. Rolland,

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mon jeune ami, ce premier magistrat de votre ville, qui a déposé ici son caractère officiel pour y revêtir seulement la magistrature de votre amitié; en contemplant cet immense concours de concitoyens et d'étrangers, ce camp d'amis, cette armée de convives, et cette décoration vivante de femmes qui représentent ici le plus beau des rôles dans l'histoire des révolutions : le rôle de la miséricorde et de la pitié (applaudissements), quel étranger, quel voyageur, s'il passait par hasard en ce moment par nos murs, ou s'il voguait sur notre beau fleuve, ne se demanderait quel événement national célèbre aujourd'hui notre pays? quelle commémoration civique on y renouvelle? quelle grandeur de la terre, quel ministre, quel puissant citoyen on y enveloppe de la réception, de l'acclamation, de la munificence publiques? Et si l'on répondait à ce passant que ce n'est rien de tout cela, que ce n'est ni un ministre, ni une puissance de l'Etat, ni un soldat chargé des palmes d'une campagne, mais que c'est tout simplement le retour dans ses foyers d'un obscur citoyen... (non ! non ! — protestations bruyantes), — oui, d'un simple citoyen comme vous, et qui ne veut d'autre distinction d'avec vous que l'estime et l'affection que vous lui prodiguez... (bravos),— le retour, dis-je, d'un simple citoyen qui, après avoir défendu, bien infructueusement trop souvent, les principes nationaux à la tribune, a écrit bien imparfaitement aussi quelques pages

de l'histoire de son pays; — y a-t-il, je vous le demande, messieurs, y a-t-il un étranger, un voyageur qui ne se confondît d'étonnement à un pareil spectacle et qui ne s'écriât que le peuple capable de décerner de tels honneurs aux plus modestes travaux de l'esprit est, entre tous, le peuple de l'intelligence, et mérite la suprématie, non sur le sol, mais sur l'âme de l'Europe, par ces mêmes travaux de l'esprit qu'il sait si rapidement comprendre, si vivement sentir, et si magnifiquement récompenser?

c( En effet, messieurs, le spectacle dont nous sommes vous et moi en ce moment fobjet, les acteurs ou les témoins, ne s'est, je crois, présenté qu'une seule fois dans les annales du monde littéraire. C'était dans cette Grèce antique, berceau de la poésie, de l'histoire, des arts, de la gloire, de la liberté; dans cette Grèce florissante alors, renaissante aujourd'hui à l'abri de notre drapeau. Elle célébrait ses jeux olympiques; la nation entière y assistait par ses représentants ou par ses spectateurs, guère plus nombreux que nous ne sommes ici (car la grandeur des peuples ne se mesure pas à leur géographie, mais à leur âme!). On venait de couronner les vainqueurs dans tous les arts de la guerre ou de la paix, de la main ou de l'esprit. Un homme, un étranger se présente; la foule le regarde sans le connaître. Il était parvenu au miUeu de la vie; il avait voyagé de longues années dans toutes les contrées de l'Orient

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