‹ A. de Lamartine par lui-mêmeChapitre 39 sur 142 · LIVRE TROISIÈME l6l · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME l6l

des provinces, sous le drapeau dévoilé de la secte, ec l'armée sous les ordres du général Pepe. Quoique menaçante pour la cour et pour la capitale, rien n'était plus imposant que cette marche et que cette revue grossie de cent mille spectateurs, faisant résonner sous leurs pas les bords de la mer de Naples sous ce ciel dont la sérénité et la joie semblaient contraster avec ces couleurs sombres des vêtements des carbonari calabrais, conduits par leurs chefs et par leurs prêtres à l'inconnu terrible des révolutions populaires. La cour les flattait pour les adoucir; l'armée, humiliée de leur supériorité civique, semblait rougir de leur association à ses uniformes. Le peuple les acclamait à demi-voix et sans enthousiasme, comme se défiant de cette secte qui venait à la fois le délivrer et le menacer. La joie, sur tous les visages, semblait plus feinte et plus commandée que réelle. C'était une révolution qui ressemblait plus à une conjuration dévoilée qu'à une explosion nationale.

Les carbonari cependant étaient modestes dans leur premier triomphe; ils s'étonnaient de la victoire; ils se demandaient si tout ce peuple subirait longtemps l'ascendant d'un petit nombre d'heureux conjurés. Aussi ne se montrèrent-ils nullement exigeants au premier moment. Le général Pepe, après la revue, conduisit au roi leur dépuration pour exprimer à ce prince leur dévouement conditionnel et pour leur faire exprimer par le roi lui-même l'adiiésion forcée ù

l'insurreccion qui le détrônait en l'honorant. La double comédie de cette présentation à la cour s'accomplit avec la sincérité apparente, cachant les pensées secrètes, dont ce peuple a reçu de la nature le don italien. Le roi, les princes, les princesses, les courtisans, dans un enthousiasme de circonstance, tressèrent des cocardes et brodèrent des drapeaux aux couleurs des carhonari, en signe d'union avec leur secte. Les carbonari, de leur côté, se montrèrent décents, modérés et fidèles dans leur triomphe, tant ce peuple intelligent et bon a le sentiment inné des hautes convenances. Ils voulaient que leur victoire parût douce à leur vieux monarque, et ils s'associèrent merveilleusement le triomphe et le respect.

Pepe lui-même, qui manquait de génie, mais non de bonté, se contenta d'une victoire de vanité qu'il venait de conquérir à la fois sur la révolution et sur la royauté. Il demanda prématurément à déposer sa dictature, et s'humilia presque devant les généraux de l'armée, plus âgés et plus véritablement militaires que lui, d'un commandement général qui seyait mal à sa jeunesse et à son infériorité. Le soin de l'ordre à ménager dans la capitale entre tant de passions contenues reposa en entier sur lui. Le lieutenant général duc de Calabre et les ministres concertèrent avec lui les mesures les plus propres à donner la transition si difficile de l'ordre absolu à l'ordre volontaire de la liberté.

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