‹ A. de Lamartine par lui-mêmeChapitre 5 sur 142 · L I \' R E PREMIER · texte numérisé non relu

L I \' R E PREMIER

ma première fonction publique. Je m'en acquittai facilement et à la satisfaction unanime de ce petit village. Cela me donna un premier sentiment d'administration populaire. J'y fis de la charité légale et quelques dépenses somptuaires, au moyen de centimes additionnels et de cotisations volontaires montant à quelques centaines de francs. J'y couvris un puits d'une grosse pierre non taillée, pour que l'eau, rare dans le rocher, n'y fût pas souillée dans les temps pluvieux. Ce fut mon seul monument d'édilité sur la terre. Une roue en bois et une corde pour tirer le seau public avec moins de peine et de danger pour les jeunes filles de la fontaine achevèrent mon ouvrage. Milly maintenant n'est plus à moi, mais quand je repasse tristement à cheval par les sentiers pierreux de la commune sans oser rentrer dans la cour et dans le jardin de mon père, je ne puis voir ma pierre, ma corde et ma roue sans arrêter mon cheval et sans me dire : « C'est toi, pourtant, qui as conçu et exécuté ce monument; les jeunes bergers et les chèvres t'en sauront gré pendant que la pierre, le bois et la corde dureront sur la margelle. Tu n'as plus de toit dans le village, mais tes œuvres y feront bénir ton nom par quelques générations. »

lO LAMARTINE PAR LUI-MÊME

C'était en 1S15, au commencement de l'hiver. Les armées ennemies s'avançaient de tous côtés sur Paris par toutes les routes de la France: les Espagnols par les Pyrénées, les Anglais par Bordeaux, les Autrichiens par la Suisse, Genève, Lyon et la Bresse; les Prussiens, les plus féroces de tous, par les provinces Rhénanes : peuple d'Attila qui a laissé partout où il a passé des dévastations et des ressentiments qui nous vengeront un jour; les Russes par la Champagne: peuple généreux, dont la victoire ne fut jamais une insulte; les Hollandais et les Anglais par le Nord : peuples doux, disciplinés, civilisés, comme les Autrichiens, qui refoulent leurs conquérants sans pousser la guerre jusqu'à la barbarie. Lyon était conquis; les généraux autrichiens, après avoir repoussé les beaux détachements de l'armée d'Espagne, appelés trop tard au secours de la mère patrie, s'avançaient sur Mâcon par trois routes: la Bresse et le pont sur la Saône, la grande route de Lyon et les vallées du Beaujolais. Une bataille de quatorze heures se donna à peu de distance de Mâcon entre les Autrichiens et les Français. J'y assistai du haut des collines du Maçonnais comme

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