‹ A. de Lamartine par lui-mêmeChapitre 63 sur 142 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

hauteur, était une pensée italienne, conforme aux mœurs de ce pays de l'amour, et que Platon ou Pétrarque n'auraient pas désavouée.

Le marquis Torregiani, opulent seigneur de Toscane, était chevalier servant d'une jeune dame juive, femme d'un banquier florentin, dont les charmes et les agréments illustraient le nom, faisaient l'amour de son mari et l'adoration de son serviteur platonique. Une maladie de langueur emporta cette ravissante personne. La ville fut consternée, le mari inconsolable. Le cœur du chevalier servant se brisa pour jamais. Pour immortaliser sa douleur, n'osant pas revendiquer pour lui-même le droit d'ensevelir la dépouille mortelle dans un monument où il pût la pleurer librement à la face de la ville, et ne voulant pas cependant perdre de vue le sépulcre de celle qu'il avait tant adorée, construit dans le Campo- Sanro, cimetière de Florence, il conçut la pensée d'élever dans son propre jardin une tour si haute qu'il pût, en y montant tous les jours, contempler de son sommet la place où reposait son amour. Lui seul était dans le secret de l'intention funèbre et mystérieuse de ce monument. Il venait tous les matins visiter cet édifice énigmatique, et il y passait la meilleure partie du jour, les yeux fixés sur le point de l'horizon où celle qu'il n'avait pas cessé d'adorer avait pris le vol de son âme vers le ciel. D'autres assuraient même qu'il avait enlevé nuitamment cette chère dépouille au Cainpo-

Santo et qu'il possédait son cercueil, comme celui d'une reine d'Egypte, dans cette pyramide de l'amour. Quoi qu'il en soit, je le voyais, du haut de ma terrasse ombragée de cyprès, entrer furtivement chaque matin par une porte dérobée de son parc et se glisser dans sa tour. Il y est peutêtre encore, si la mort n'a point abrégé la séparation de ces deux âmes.

Tels sont l'affection, l'amitié et l'amour dans ce doux climat qui immortalise et divinise les sentiments comme il conserve les marbres. Tout y est durable, parce que tout y est sérieux. L'ombre de cette tour, en tombant sur mon jardin à certaines heures du soir, me donnait le frisson de la Pia, de Francesca ou de Béatrice; je me sentais vivre sur la terre des grandes passions. L'éternité me poétisait la vie.

Heureux moi-même alors d'un bonheur calme et pieux qui se nourrissait de deux souvenirs de personnes mortes, sans que mon amour pour elles fût mort en moi, j'aimais, comme le marquis Torregiani, à jouir, les yeux sur deux sépulcres à distance, de mon bonheur présent. Je ne demandais pas à la vie plus qu'elle ne contient : des

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deuils et des consolations. J'aimais ma femme et mon enfant :

L'une par qui l'on vit, l'autre qui tait revivre.

J'avais fait venir de France mes chevaux de selle, ma grande passion, dont j'avais accru le nombre par quelques étalons du bey de Tunis, que le consul de France à cette cour, M. Rousseau, avait eu la complaisance de m'envoyer, et que je dressais dans le beau parc des Caséines, ce bois de Boulogne florentin qu'arrose l'Arno. J'allais, au retour, prendre les ordres du marquis de La Maisonfort, à l'ambassade, et copier quelques dépêches très insignifiantes et très spirituelles, puis je rentrais dans ma solitude et j'écrivais, à l'ombre d'un caroubier dans mon jardin, ces Harmonies poétiques, émanations d'une jeune âme qui, n'ayant plus rien à pleurer ou à désirer sur la terre, pense aux choses éternelles et recueille dans la nature les notes les plus pieuses pour les adresser à Dieu dans la langue des psaumes.

C'est ainsi que se formaient page à page ces deux volumes, que je devais imprimer plus tard,

sans souci alors du succès littéraire. iMon unique souci était de me plaire à moi-même, de me composer des prières, de me façonner quelques vases d'autel qui pussent contenir les larmes, les ivresses, les bénédictions d'un cœur profondément ému et reliffieux.

Je lisais de temps en temps quelques-unes de ces strophes au marquis de La Maisonfort, aussi sensible à la haute poésie lyrique qu'à la poésie légère. Il était la transition de Voltaire à Chateaubriand, gai comme l'un, mélancolique comme Tautre; esprit aussi souple que celui qu'Horace prête à Aristippe,

Omnis Aristippum dcciiil color et status et res,

que l'émigration, la misère, l'exil, n'avaient pu ni aigrir ni attrister; toujours élastique, même sous le poids des revers. C'est à la poésie qu'il devait cette faciUté de comprendre et de goûter les choses mystiques; elle lui donnait la clef même des sanctuaires de la pensée. Voilà à quoi elle est bonne. Il ne faut pas désespérer d'un esprit, quelque léger qu'il soit, tant que la haute poésie s'y fait

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