‹ A. de Lamartine par lui-mêmeChapitre 65 sur 142 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

conduit en exil par les baïonnettes du roi de Sardaigne, comme pour montrer que la maison de Savoie avait aussi son machiavélisme populaire, était jeune alors. Il paraissait être et il était adoré de ses peuples, comme une espérance déjà à demi réalisée. Tout ce qu'on lui demandait comme souverain du centre de l'Italie, c'était d'être indépendant en restant allié et parent de la maison d'Autriche, dont la domination quoique voilée inspirait un juste ombrage aux Italiens.

Le roi de Sardaigne, Charles-Albert, dont on a voulu depuis faire un héros de libéralisme, était au contraire une espèce de proconsul des rigueurs autrichiennes en Piémont. Ses sévérités obséquieuses allaient au-devant des rigueurs de iM. de Metternich dans la basse Italie. Ses amis et ses complices de la révolution de Turin en 1820 étaient inhumainement condamnés par lui à un éternel exil, comme pour racheter, par cet ostracisme et souvent par des supplices, les gages qu'il leur avait donnés dans un autre temps. Les Autrichiens et les jésuites régnaient à Turin, comme à Modène, à Parme et à Lucques.

Le grand-duc de Toscane, quoique plus rapproché, par le sang, de l'empereur d'Autriche,

s'étudiait au contraire à s'en montrer plus séparé par la nature toute paternelle de son gouvernement. C'était un Etat de famille, où la représentation était dans la familiarité du prince avec ses sujets. La constitution n'était pas dans les lois, mais elle était toute dans les mœurs. La loi politique ne semblait pas nécessaire, car elle était dans l'espèce de parenté générale des sujets entre eux et des sujets avec le prince. L'esprit républicain des antiques magistratures s'y était fondu, sous les derniers règnes des Médicis et sous les premiers règnes de la maison de Lorraine, avec le génie de la liberté pratique municipale, le génie de l'agriculture, du commerce et surtout des arts. Florence était un atelier, un comptoir, une académie, plus un palais; le gouvernement y était, pour ainsi dire, volontaire; la liberté sans danger y régnait sans faction. On aimait la cour; elle n'avait aucun besoin de se faire craindre. Quelques conseillers d'Etat, choisis par le consentement public parmi les hommes les plus considérés et les plus aisés du pays, suffisaient pour la diriger, comme une barque dont un enfant ou un vieillard tient le gouvernail d'une main indolente dans une eau calme. De tous les points de l'Europe pacifiée les étrangers affluaient dans ce paradis de Florence, pour admirer les chefsd'œuvre des artsetpour jouir de ce gouvernement insensible qui faisait oublier la nécessité des gouvernements.

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