‹ A. de Lamartine par lui-mêmeChapitre 96 sur 142 · LIVRE CINQUIÈME 2C)<I · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME 2C)<I

aux cris, moitié joyeux, moitié sauvages, de la multitude. La figure du duc d'Orléans devint soucieuse, pâle, sombre. Le visage de Charles X s'attrista. Cette orgie populaire était un cruel démenti au calme respectueux qu'on avait promis au roi dans le palais de son cousin. Le duc d'Orléans y voyait un manque de respect à sa maison et une offense à son hôte auguste. On envoya des agents de police et des troupes pour dissiper les agitateurs, faire cesser les cris, éteindre les bûchers. Ils n'y parvinrent qu'avec peine et lentement. Le roi ne tarda pas beaucoup à se retirer, mais sans affectation. La fête continua, mais laissa une ombre sinistre sur tous les visages. On crut entrevoir ou un souvenir ou un pronostic menaçant de révolution.

Peu de jours après, je quittai Paris pour aller voyager en Suisse avant l'époque des eaux d'Aix en Savoie, où ma femme devait venir achever l'été au milieu de la famille de ses amies d'Angleterre, rentrées, après leur longue émigration, dans cette Savoie, leur patrie.

Ce fut là que j'appris inopinément, confusément et lentement, rumeur par rumeur, les ordon-

nances et la révolution qui leur avait coup sur coup répliqué. Ces rumeurs, tantôt grossies, tantôt diminuées par l'incrédulité ou par la crédulité publique, nous arrivaient sans authenticité, jour à jour, heure à heure, par des voyageurs partis de France et qui traversaient le mont du Chat pour descendre dans la vallée d'Aix. Chambéry n'en savait pas plus que nous. La consternation générale était le seul sentiment qui se manifestât dans la foule des Français ou des étrangers présents en grand nombre à Aix.

Tout était contradiction dans les nouvelles qui nous étaient apportées de France. Les uns disaient que la révolution n'avait été qu'une tentative avortée d'émeute réprimée soudain par les troupes; les autres, que Paris était en feu, l'armée repoussée, le roi en fuite; mais que ce prince, rentré presque aussitôt que sorti avec une armée ralliée et formidable, avait repris son trône dans des flots de sang.

Les groupes se formaient sur la place et dans les cafés pour se communiquer ces différentes versions de l'événement, et s'affligeaient ou se réjouissaient, en masquant cependant leurs émotions diverses, selon que le triomphe du roi ou le triomphe du peuple correspondait plus ou moins avec leurs secrètes tendances. Mais l'anxiété était unanime.

Cette incertitude dura plusieurs jours. A la fin, les journaux, les lettres, les proclamations, les

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