‹ A. de MussetChapitre 23 sur 36 · OCTAVE · texte numérisé non relu

OCTAVE

Elle n'en vaut ni plus ni moins. Elle sait qu'elle est bonne à boire et qu'elle est faite pour être bue. Dieu n'en a pas caché la source au sommet d'un pic inabordable, au fond d'une caverne profonde ; il l'a suspendue en grappes dorées au bord de nos chemins ; elle y fait le métier des courtisanes ; elle y effleure la main du passant ; elle y étale aux rayons du soleil sa gorge rebondie, et toute une cour d'abeilles et de frelons murmure autour d'elle matin et soir. Le voyageur dévoré de soif peut se coucher sous ses rameaux verts :jamaiselle ne l'a laissé languir, jamais ellene lui a refusé les douces larmes dont son cœur est plein. Ah ! Marianne, c'est un don fatal que la beauté ! — La sagesse dont elle se vante est sœur de l'avarice, et il y a plus de miséricorde dans le ciel pour ses faiblesses que pour sa cruauté. Bonsoir, cousine ; puisse Celio vous oublier!

Cet extrait donne une idée presque complète de la prose poétique de Musset, c'est-à-dire de la langue qu'il parle et du ton qui règne dans ses comédies. Sa pensée s'y répand en images légères, en bulles irisées où se mêlent et s'harmonisent doucement les plus vives couleurs. Mais ce n'est qu'une vivante illusion, un mirage bientôt évanoui, et remplacé par les sombres aspects de la vie réelle, par un fonds de tristesse incurable, par l'éternelle ironie de Musset. Il faut que, malgré son innocence apparenle, ce caprice d'une jolie femme aboutisse à un dénouement fatal, il faut que l'affaire tourne au sérieux, au tragique, et qu'il y ait mort

d'homme. Le poète ne peut se contenter à moins, et il nous en dira la raison tout à l'heure ; c'est qu'on ne badine pas avec l'amour, que tout est de conséquence dans ses jeux et dans ses malices, et que ses flèches mythologiques sont des flèches empoisonnées. Déjà les épées s'aiguisent dans l'ombre autour du malheureux Celio, il doit mourir parce qu'il a aimé, et, avec l'âme de Celio, s'envole pour toujours la jeunesse d'Octave : «Adieu l'amour et l'amitié ! Ma place est vide sur la terre — Mais non pas dans mon cœur, Octave, pourquoi dis-tu : adieu, l'amour? — Je ne vous aime pas, Marianne, c'était Celio qui vous aimait ! »

Ainsi finit en drame cette fantaisie printanière qui commence et se déroule dans un paysage du Décaméron. L'auteur, la jugeant sans doute un peu triste, Ta étoffée d'une partie comique, ou plutôt bouffonne qui rappelle par certaines plaisanteries et par certains types l'ancienne farce italienne. Le juge Claudio et son valet Tibia sont des figures grotesques où passent des lueurs sinistres: « Tu m'iras chercher ce soir le spadassin que je t'ai dit ! »

Alfred de Musset s'amusait, s'appliquait même à dessiner des personnages de pure convention sur la marge de ses comédies; il croyait payer ainsi tribut à la loi des contrastes qui exige qu'un peu de gaîté, même artificielle, se mêle aux histoires tristes ; mais il est permis de penser qu'il n'y attachait pas grande importance et que sa préférence était ailleurs.

Il a réuni dans les Caprices de Marianne la trinité qui lui tenait le plus au cœur: Celio, l'amant méconnu ou délaissé, qui fait à son amour le sacrifice de sa vie ; Octave, l'ami fidèle et expérimenté dont l'inutile dévouement échoue contre X éternel féminin ; Marianne, la curieuse en quête d'aventure, que l'impertinence d'un don Juan blasé pique au jeu de l'amour, et qui n'a de goût qu'au fruit défendu. Voilà les vrais héros de Musset, et nous les retrouverons, à peine diversifiés, dans beaucoup de ses comédies. Pour mieux dire, il

n'a qu'un héros, l'amour, quelquefois heureux, plus souvent malheureux et désespéré, qui ne plaisante guère et avec lequel on ne plaisante pas.

La pièce qu'il a plus spécialement dédiée à ce dangereux sentiment, qui n'entend pas la plaisanterie, date de 1834, et elle n'aété représentée que vingt-sept ansaprès, en 1861. Onne badine pas avec l'amour témoigue assez de la défiance que lui inspiraient les moindres badinages amoureux. Trois personnages principaux en font les frais, et il est bien impossible de n'être pas frappé tout d'abord de la ressemblance qu'offre cette pièce avec les Caprices de Marianne. Là aussi le caprice règne et gouverne. Le jeune et brillant bachelier Perdican revient tout frais émoulu de l'Université. Dans la maison paternelle il retrouve sa cousine Camille, qui revient de son couvent. Dès leur plus tendre enfance, les deux jeunes gens ont rêvé ensemble de mariage et se sont presque liancés. Cependant Camille témoigne d'abord à Perdican une froideur dont il s'étonne et s'irrite. D'une explication qu'il sollicite, il résulte que les fréquentations du couvent et surtout les conseils d'une religieuse qui a prononcé ses vœux à la suite d'un désespoir d'amour ont exercé sur Camille une influence desséchante. Le néant des affections humaines lui est apparu, ses illusions se sont flétries; son cœur s'est muré, sinon glacé, et ne s'ouvre plus maintenant qu'à une insurmontable défiance. Elle ne repousse point Perdican, mais elle veut prendre ses sûretés avec lui et le soumettre à une épreuve. Si l'amour qu'il prétend ressentir résiste aux dédains apparents de Camille, s'il manifeste ainsi sa force et sa durée, Camille épousera Perdican.

Perdican, de son côté, emploie pour ramener et reconquérir Camille le moyen classique, il compte sur les suggestions du dépit amoureux et donne une rivale à son imprudente fiancée dans la personne d'une petite paysanne, Rosette, douce et frêle créature qui va se

trouver prise, comme au piège, dans l'engrenage de leur politique. La pauvrette eu meurt. Elle aussi aime Perdican du plus profond de son âme, et lorsqu'elle acquiert la conviction que cet étourdi ne Ta jamais aimée, qu'il s'est tout simplement servi de sa grâce et de sa jeunesse pour réveiller la passion endormie ou hésitante de cette mauvaise Camille, elle pousse un cri et expire, victime innocente d'un rêve d'amour. On voudrait se figurer, bien que le poète ne l'ait pas dit, qu'il lui reste encore un souffle, et qu'elle peut suivre de son dernier regard ces deux misérables amoureux, qui, après l'avoir brisée comme un jouet, se séparent pour jamais sur son corps : « Elle est morte, adieu, Perdican ! »

f C'estle triomphe de l'amour malheureux, de l'amour bourreau, et il est impossible de ne pas signaler au passage la frappante analogie de ce dénouement cruel avec celui des Caprices de Marianne. Tout à l'heure // ne faut jurer de rien et le Chandelier finiront plus gaîment, mais ici nous avons certainement la pensée intime, le vrai penchant du poète, déjà manifestés par le trio antérieur où Marianne, Octave et Célio font leur parlie. Seulement les principaux personnages ont changé de sexe. La sceptique Camille, revenue et détachée, qui ne croit plus à l'amour, c'est Octave ; le capricieux Perdican, dont l'amour, sérieux ou frivole, flotte entre deux maîtresses, l'aveugle Perdican, repoussé par celle qu'il aime après avoir tué celle qui l'a aimé, c'est bien Marianne'. Le congé final : « Je ne vous aime pas, Marianne, c'était Célio qui vous aimait ! » est bien l'équivalent de la séparation définitive : « Elle est morte, adieu, Perdican ! » Mais la ressemblance, l'identité s'accuse encore d'une façon plus nette et plus décisive entre Rosette et Célio, couple charmant, le frère et la sœur qu'on se représente enlacés, comme deux victimes d'une fatalité indivisible, dans le séjour des ombres. Est-il nécessaire d'ajouter que Musset a multiplié, dans cette amère comédie, les tableaux, les épisodes

où sa poésie coule de source ? 11 y a môme introduit un chœur, comme dans les tragédies antiques ou dans certains drames de Schiller, un chœur de villageois qui suit la marche de l'action et en dégage naïvement la moralité. Mais le suffrage des connaisseurs a surtout adopté et consacré — comme la perle de la pièce — la fameuse scène de la fontaine, entre Rosette et Perdican, ce délicieux échange de confidences, ou plutôt cette entreprise de séduction qui ne le cède pointa l'immortelle promenade au jardin de Marguerite et de Faust.

PERDICAN

Je t'aime, Rosette ! toi seule au monde tu n'as rien oublié de nos beaux jours passés; toi seule tu te souviens de la vie qui n'est plus ; prends ta part de ma vie nouvelle; donne-moi ton cœur, chère enfant ; voilà le gage de notre amour. (77 lui pose sa chaîne sur le cou. )

ROSETTE

Vous me donnez votre chaîne d'or ?

PERDICAN

Regarde à présent cette bague. Lève-toi et approchonsnous de cette fontaine. Nous vois-tu tous les deux, dans la source? appuyés l'un sur l'autre ? Vois-tu tes beaux yeux près des miens, ta main dans la mienne ? Regarde tout cela s'effacer. (Il jette sa bague dans Veau.)

Regarde comme notre image a disparu ; la voilà qui revient peu à peu ; l'eau qui s'était troublée reprend son équilibre; elle tremble encore; de grands cercles noirs courent à sa surface ; patience, nous reparaissons ; déjà je distingue de nouveau tes bras enlacés dans les miens ; encore une minute, et il n'y aura plus une ride sur ton joli vi«age : regarde ! c'était une bague que m'avait donnée Camille.

Camille, cachée.

11 a jeté ma bague dans l'eau.

106 ALFRED DE Mi SSET

PERDICAN

Sais lu ce que c'est que Famour, Rosette ? Écoute ! le vent se tait; la pluie du matin roule en perles sur les feuilles séchées que le soleil ranime. Par la lumière du ciel, par le soleil que voilà, je t'aime ! Tu veux bien de moi, n'estce pas ? On n'a pas flétri ta jeunesse ; on n'a pas infiltré dans ton sang vermeil les restes d'un sang affadi ? Tu ne veux pas te faire religieuse, te voilà jeune et belle dans les bras d'un jeune homme. 0 Rosette, Rosette ! sais-tu ce que c'est que l'amour ?

ROSETTE

Hélas ! monsieur le docteur, je vous aimerai comme je pourrai.

PERDICAN

Oui, comme tu pourras ; et tu m'aimeras mieux, tout docteur que je suis et toute paysanne que tu es, que ces pâles statues fabriquées par les nonnes, qui ont la tête à la place du cœur, et qui sortent des cloîtres pour venir répandre dans la vie l'atmosphère humide de leurs cellules ; tu ne sais rien ; tu ne lirais pas dans un livre la prière que ta mère t'apprend, comme elle l'a apprise de sa mère ; tu ne comprends même pas le sens des paroles que tu répètes quand tu t'agenouilles au pied de ton lit ; mais tu comprends bien que tu pries, et c'est tout ce qu'il faut à Dieu.

ROSETTE

Comme vous me parlez, monseigneur !

PERDICAN

Tu ne sais pas lire ; mais tu sais ce que disent ces bois et ces prairies, ces tièdes rivières, ces beaux champs couverts de moissons, toute cette nature splendide de jeunesse. Tu reconnais tous ces milliers de frères, et moi pour l'un d'entre eux ; lève-toi, tu seras ma femme, et nous prendrons racine ensemble dans la sève du monde toutpuissant. (// sort avec Rosette.)

Voilà Musset, le vrai Musset des comédies. Sa muse l'y accompagne et s'y repose, mais sans jamais l'abandonner. La grâce desa proseatteint presque à la beauté

de ses vers, et il nous serait facile de citer telle tirade de Perdican ou de Rosette qui égale les grandes apostrophes de Rolla.

Le Chandelier, qui est du même temps et appartient aU môme groupe, ne passe point pour une pièce très morale ; la Comédie-Française hésita plusieurs années avant de s'en emparer. Mais il est entendu que son auteur ne visait point à la moralité, et il y aurait quelque naïveté à lui en faire querelle : évidemment ce n'était point sa partie. D'ailleurs le public a accepté, même sur la scène, ce Chandelier, défini et expliqué par l'auteur lui-même dans un fin dialogue entre deux des principaux personnages de la pièce, dame Jacqueline, épouse légitime du notaire maître André, et le capitaine Clavaroche, son amant.

Ils choisissent un chaude lier, qui estFortunio, le petit clerc de maître André, amoureux de Jacqueline. Ce nouveau Chérubin, un adolescent, presque un enfant, se prête d'autant mieux à leur manœuvre, que sa passion ingénue en retire quelques bénéfices, les miettes du festin. On se moque de lui, et du secret caché dans le repli le plus intime de son cœur, on lui fait chanter à table sa chanson, la fameuse chanson de Fortunio qu'il a composée lui-même et où il jure de mourir pour sa mie, sans la nommer. Il supporte toutes les avanies sans se plaindre, parce que le métier qu'il fait le rapproche nécessairement de Jacqueline jusqu'au jour où il acquiert la conviction que, dans un péril extrême, cette amie cruelle l'exposerait très bien, pour y soustraire son Clavaroche, aux vengeances sanglantes de maître André. Désespéré de cette découverte, il accepte la substitution avec toutes ses conséquences, il ira au rendez-vous, c'est-à-dire à la mort, au lieu et place du capitaine, et ainsi il aura poussé le dévouement jusqu'à l'idéal du sacrifice et de l'abnégation, et il n'aura pas sauvé seulement l'honneur de Jacqueline, il lui aura sauvé son amant.

L'heure a sonné, Fortunio vole au-devant des poignards, il rendra le dernier soupir en murmurant ce nom chéri <|iii semblait scellé sur les lèvres... Mais rassurezvous, tant d'héroïsme aura sa récompense. Jacqueline avertie mesure la puissance de cet amour si pur et si désintéressé elle connaît enfin le cœur de cet enfant qui offrait si vaillamment sa vie en holocauste, elle se sent pénétrée à son tour de celte flamme, et lorsque Fortunio se présente devant elle, l'interrogatoire qu'elle lui fait subir se termine parce brûlant aveu : « Sais-tu que je t'aime, enfant que tu es ? qu'il faut que tu me pardonnes ou que je meure ; et que je te le demande à genoux? » Chérubin triomphe et prend sa revanche sur l'homme à panache.

De toutes les comédies d'Alfred de Musset, le Chandelier est peut-être la mieux composée, la mieux agencée, et — sauf les réserves indiquées plus haut — la plus ingénieusement accommodée aux exigences du théâtre. L'enchaînement de ces trois actes et des scènes qui les remplissent ne présente aucune de ces solutions de continuité que les gens du métier appellent des trous. Mais si l'on y pouvait relever quelque lacune de ce genre, elle disparaîtrait bien vite sous la vivacité, sous la grâce du dialogue et surtout, et toujours, sous le flot de cette poésie jaillissante qui enveloppe toute la pièce, personnages et paysages, d'une sorte de cascade multicolore,de brume ensoleillée au travers de laquelle se détachent en relief les deux ravissantes ligures de Jacqueline et de Fortunio.

Une faut jurer de rien laisse une impression plus bourgeoise, parce que l'oncle van Buck qui domine toute la pièce est un personnage plus réel, plus contemporain, que les héros habituels d'Alfred de Musset. Comme tous les oncles de comédie, il relève de la convention qui a créé les oncles ou les pères nobles ; mais ne vous y trompez pas : cette petite comédie, avec son oncle de Collin d'Harleville, est encore, comme toutes

ses voisines, comme Les Caprice de Marianne, comme Le Chandelier, une fantaisie ou plutôt un hymne en l'honneur de l'amour.

Le roué Valentin et l'innocente Cécile, perdus dans la forêt au milieu de l'orage, y chantent, sous les éclairs et les tonnerres, une idylle alternée, d'une merveilleuse fraîcheur. On n'en trouverait l'équivalent que chez les poètes. Et il n'y a qu'un poète qui pouvait se permettre, dans une comédie, cette échappée sur l'idéal :

CÉCILE

Que le ciel est grand ! Que ce monde est heureux 1 Que la nature est calme et bienfaisante !

VALENTIN

Veux-tu aussi que je te fasse delà science et que je te parle astronomie ? Dis-moi, dans cette poussière de mondes, y en a-t-il un qui ne sache sa route, qui n'ait reçu sa mission avec la vie, et qui ne doive mourir en l'accomplissant ? Pourquoi ce ciel immense n'est-il pas immobile ? Dis-moi, s'il y a jamais eu un moment où tout fut créé, en vertu de quelle force ont-ils commencé à se mouvoir, ces mondes qui ne s'arrêteront jamais ?

CÉCILE

Par l'éternelle pensée.

VALENTIN

Par l'éternel amour. La main qui les suspend dans l'espace n'a écrit qu'un mot en lettres de feu. Ils vivent parce qu'ils se cherchent, et les soleils tomberaient en poussière si l'un d'entre eux cessait d'aimer.

CÉCILE

Ah ! toute la vie est là !

VALENTIN

Oui. toute la vie, — depuis l'Océan qui se soulève sous les pâles baisers de Diane jusqu'au scarabée qui s'endort jaloux dans sa fleur chérie. Demande aux forêts et aux

pierres ce qu'elles diraient si elles pouvaient parler. Elles ont l'amour dans le cœur et ne peuvent l'exprimer. Je t'aime i Voilà ce que je sais, ma chère ; voilà ce qu.e cette fleur te dira, elle qui choisit dans le sein de la terre les sucs qui doivent la nourrir ; elle qui écarte et repousse les éléments impurs qui pourraient ternir sa fraîcheur. Elle sait qu'il faut qu'elle soit belle au jour, et qu'elle meure dans sa robe de noce devant le soleil qui l'a créée. J'en sais moins qu'elle en astronomie ; donne-moi ta main, tu en sais plus en amour.

CÉCILE

J'espère, du moins, que ma robe de noce ne sera pas mortellement belle. Il me semble qu'on rôde autour de nous

Sa fine oreille ne l'a pas trompée ; on rôde autour d'eux, on les surprend échangeant leurs confidences, et ce rendez-vous nocturne auquel Cécile était venue sans défiance aboutit nécessairement à un mariage. La candeur de l'ingénue a eu raison des mauvais desseins du roué. Lovelace vaincu tombe aux genoux de Clarisse restée pure, il implore, il obtient son pardon, trop heureux d'en être pour sa gageure et d'épouser celle qu'il avait juré de séduire.

La comédie roule en effet tout entière sur ce pari entre Valentin et son oncle van Buck. Le neveu faisait des folies et des dettes. L'oncle, qui l'adore malgré ses folies, et qui lui paie ses dettes, s'est promis de le corriger, c'est-à-dire de le marier. Il a jeté son dévolu sur une charmante ingénue, Mlle de Mantes, qui a de l'esprit, de la grâce, et une belle dot, en beaux écus sonnants. Malheureusement l'étourdi ne veut entendre parler de celle-là ni d'aucune autre. Il n'entend pas être ganté, et vous devinez bien ce qu'il veut dire.

Mais Une faut jurer dericn, car le diable peut prendre la forme et la figure d'une ravissante jeune fille, et c'est ce qui arrive à Valentin, puisqu'au bout de toutes ses gageures et impertinences, le fanfaron se résigne à subir laloi commune, dont personne ne peut savoir si elle

sera plus clémente pour lui que pour le reste de l'humanité. Au demeurant c'est l'oncle qui gagne sou pari. Valenlin s'était vanté de réduire, en une semaine, la plus farouche vertu, et il se prend à son propre piège ; il se brûle au feu qu'il a lui-même allumé, il épouse. La chasteté de cet amour ingénu, que sa candeur même rend hardi, tant de bravoure unie à tant d'innocence ont triomphé de ses préventions et de ses dédains. I! salue en Cécile un idéal inespéré.

Cela prouve une fois de plus qu'il ne faut pas badiner avec l'amour. Tout à l'heure il se vengeait cruellement d'une certaine légèreté dont on avait fait preuve à son égard ; ici l'expiation est-plus douce, le coupable n'ayant commis que des sottises réparables, l'amour se contente de le punir en le mariant. Mais le thème n'a pas varié. Cette pièce est encore un hommage à la puissance de celui que Voltaire considérait comme le souverain du monde, dans le présent, dans le passé et dans l'avenir.

Telles sont, à notre avis, les véritables comédies de Musset. Elles sont au nombre de cinq, pas davantage. Les Caprices de Marianne ouvrent la voie, Fantasio donne ieton, On ne badine pas avec P amour et le Chandelier couronnent celte poétique ascension, Il ne faut jurer de rien ferme la marche.

De ce groupe supérieur on peut rapprocher quelques autres comédies, d'une inspiration moins personnelle, où le poète n'a pas mis autant de lui-même, mais qui sont encore charmantes, et d'un tour d'esprit très original. Par exemple, la Quenouille de Barberine, contemporaine du Chandelier, et dont Musset a peut-être pris la première idée dans quelque fabliau du moyen âge. Barberine a épousé le chevalier Ulric. Elle l'aime et en est aimée. Une conversation entre Ulric et Barberine nous montre, dans ce couple gothique, des trésors d'affection et de dévouement. Cependant le chevalier s'éloigne pour chercher fortune à la cour. Un jeune gentilhomme bohémien, Astolphe de Rosemberg, l'y rencontre et lui

propose un pari analogue à celui que fait le diable avec le mari de Griselidis :

« Il est toujours fâcheux de quitter sa famille, dit Astolphe, surtout quand on est marié. Votre femme est jeune, puisque vous l'êtes, belle par conséquent. Il y a de quoi s'inquiéter ! »

Mais le chevalier ne s'inquiète pas :

ULRIC

L'inquiétude n'est pas mon souci. Ma femme est belle ; mais le soleil d'un jour de juillet n'est pas plus pur dans un ciel sang tache que son noble cœur dans son sein chéri.

ROSEMBERG

C'est beaucoup dire. Hors notre seigneur Dieu, qui peut connaître le cœur d'un autre ? J'avoue qu'à votre place je ne serais pas à mon aise.

ULRIC

Et pourquoi cela, s'il vous plaît?

ROSEMBERG. '

Parce que je douterais de ma femme, à moins qu'elle ne fût la vertu même.

ULRIC

Je crois que la mienne est ainsi.

ROSEMBERG

C'est donc un phénix que vous possédez. Est-ce de notre bon roi Mathias que vous tenez ce privilège qui vous distingue entre tous les maris ?

ULRIC

Ce n'est pas le Roi qui m'a fait cette grâce, mais Dieu, qui est un peu plus qu'un roi.

Bref, le chevalier Ulric tient le pari, et le jeune fat Rosemberg se met en campagne pour séduire la belle

Barberine. Il ne la séduit pas. Secondée par une soubrette intelligente, elle se moque de lui, elle l'enferme dans une chambre du château, 1 y retient prisonnier, l'y affame, et lui impose, comme rançon, la plus humiliante des pénitences : « Seigneur Rosemberg, comme vous n'êtes venu ici que pour commettre un vol, le plus odieux et le plus digne de châtiment, le vol de l'honneur d'une femme, et comme il est juste que la pénitence soit proportionnée au crime, vous êtes emprisonné comme un voleur. Il ne vous sera fait aucun mal, et les gens de votre suite continueront à être bien traités. Si vous voulez boire et manger, vous n'avez d'autre moyen que de faire comme ces vieilles femmes que vous n'aimez pas, c'est-à-dire de filer ! Vous avez là, comme vous savez, une quenouille et un fuseau, et vous pouvez avoir l'assurance que l'ordinaire de vos repassera scrupuleusement augmenté ou diminué, selon la quantité de fil que vous filerez... »

Et il filera, il file, le malheureux, sous l'aiguillon de la faim. Et la reine arrive, et la déconvenue du baron Aslolphe de Rosemberg éclate à tous les yeux. Au reste, il s'exécute de bonne grâce, proclame qu'il a perdu son pari et fait à mauvais jeu la plus joyeuse figure du monde.

Barberine n'a jamais été jouée, et il faut reconnaître que la piquante mésaventure de Rosemberg ne semble pas très scénique. On n'y aperçoit pas les éléments d'une action théâtrale. C'est moins une pièce qu'un conte dialogué, mais un joli conte dans un décor de féerie. Ce serait presque un sujet d'opéra-comique.

Nous arrivons enfin à ces fameux Proverbes -qui, exportés en Russie par Mme Allan, réimportés en France après leur succès à l'étranger, ont réhabilité Alfred de Musset comme auteur dramatique, et ont servi de passeport à ses autres comédies. Oui, c'est la vogue de ces deux petits actes, Un Caprice et // faut qu'une porte soit ouverte ou fermée, qui a permis dénaturaliser

au théâtre Le Chandelier et les Caprices de Marianne. Rien n'a jamais procuré tant déplaisir aux brillants habitués de la Comédie-Française que ce marivaudage précieux où ils retrouvaient comme un écho de leur langage et une image de leur distinction. Aujourd'hui encore ils se font un devoir de savourer, d'applaudir toutes les finesses de ce dialogue mondain qui semble leur être particulièrement dédié, et où ils verraient volontiers un délicat hommage de l'auteur.

Faut-il analyser ces petiîes conversations que tout le monde connaît et dont la ténuité échappe d'ailleurs à l'analyse ? Mathilde de Chavigny,, jeune et charmante, mariée depuis un an, est en train de broder une bourse rouge à son mari et s'apprête à lui en faire la surprise. Malheureusement Chavigny a un caprice — déjà! — pour une Mme de Blainville, qui lui a brodé une bourse bleue. La bourse rouge sera-t-elle sacrifiée à la bourse bleue, ou la bourse bleue à la bourse rouge? Toute la question est là. Une amie de Mathilde, Mme de Léry, se charge de détourner le péril. Elle imagine une petite ruse pour se trouver en tête à tête avec Chavigny, et elle arrive, par un fin manège de coquetterie, à lui inspirer, entre deux tasses de thé, un nouveau caprice dont elle est elle-même l'objet ; puis, au moment décisif, lorsqu'elle le voit bien pris, elle le remet, pieds et poings liés, à sa femme, content et même reconnaissant de la leçon. La bourse rouge, défendue par l'amitié, a eu raison de la bourse bleue. Voilà le Caprice, un babillage exquis, un peu surfait.

Et surfait aussison pendant : Il faut qu une porte soit ouverte ou fermée. Ici, l'intrigue est encore plus menue. Nous n'avons plus que deux personnages sans nom, le comte et la marquise, en coquetterie réglée, la coquetterie, qu'on appelle aujourd'hui le flirt, étant l'âme de cesbluettes. Le comte a le spleen. A peine entré chez la marquise, il se lève et va sortir ; mais il se ravise, revient sur ses pas et les compliments recommencent, la porte à moitié ouverte. Il se rassied, se relève, an-

nonce qu'il part, De part pas, ouvre la porte, la ferme, la rouvre. 11 f .ut pourtant qu'une porte soit ouverte ou fermée! La porte joue ici le rôle que jouaient tout à l'heure la bourse et le thé. Elle a des complices, le vent qui fait rage dans la rue, le feu qu'on tisonne et les bûches qu'on y met, l'écran de la marquise, et finalement le coussin sur lequel le comte s'agenouille pour adresser à sa partenaire la déclaration attendue. A. son tour, la marquise se lève et fait mine de sortir, mais elle s'arrête sur le seuil de cette maudite porte, que l'un et l'autre commencent à trouver glaciale, et ils se décident à la fermer, en attendant le mariage qui terminera honnêtement ce petit jeu.

Tels sont les deux actes auxquels Alfred de Musset dut tout d'abord sa réhabilitation, comme auteur dramatique, et qui facilitèrent l'introduction sur la scène de ses autres ouvrages. Il est difficile de n'en pas apprécier la grâce vive et spirituelle, le tour délicat ; il est difficile également de n'y pas relever un peu de manière. C'est de la broderie au plumetis, et on se figure qu'Alfred de Musset dut éprouver quelque surprise de l'importance qu'on leur donna.

Toutefois, le public aimant les proverbes, il en écri vit encore un, le plus faible de tous, très oublié aujourd'hui, et que la Comédie n'oserait reprendre. Il est intitulé : On ne saurait penser à tout. Un baron, exact et ponctuel comme une horloge, s'y trouve continuellement aux prises avec deux distraits, le marquis de Valberg et la comtesse de Vernon, qui songent à se marier, mais qui, par distraction, seraient bien capables, lui d'épouser une autre femme, elle, un autre mari. Le pauvre baron passe son temps à les raccommoder, et l'on n'imagine pas ce que ces deux cerveaux fêlés lui donnent de tablature; d'autant Nqu'il est fort occupé pour son propre compte. Son gouvernement l'a choisi pour aller complimenter, comme ambassadeur, la duchesse de Gotha, récemment accouchée. Il s'y prépare avec ce soin, cette méthode, cette ponctualité qu'il apporte en

toutes choses, mais pendant qu'il fait ainsi ses préparatifs, la duchesse meurt : on ne saurait penser à tout.

Ce dernier proverbe, très inférieur aux deux autres, inférieur même aux proverbes de celui qu'on a appelé le Musset des familles (1), trahit la faiblesse et l'insuffisance d'un genre tout de convention, qui ne dispose que de ressources bornées et artificielles. Alfred de Musset y appliqua la plus fine fleur de son esprit et y réussit mieux que personne, grâce à son élégance naturelle et à ses prétentions au dandysme ; mais ces petites comédies de salon seraient terriblement sèches et minces, s'il n'y eût mis, comme partout, un peu de son cœur.

Il y a tel moment où ces comtes et ces marquises parviennent à s'échauffer au contact du poète et abandonnent leur langue pour la sienne , dans un éclair de poésie et d'amour. Et alors le Chavigny du Caprice, le comte musqué d'Une Porte ouverte ou fermée, fait à la marquise étonnée le même discours éloquent —exactement le même — que le jeune Perdican faisait naguère à la jeune Camille : « Etre prude, cela se conçoit ; dire non, se boucher les oreilles, cela se peut ; mais nier l'amour, quelle plaisanterie !... Si l'amour est une comédie, cette comédie, vieille comme le monde, sifflée ou non, est encore, au bout du compte, ce qu'on a trouvé de moins mauvais. Les rôles sont rebattus, j'y consens ; mais si la pièce ne valait rien, tout l'univers ne la saurait pas par cœur ; — et je me trompe en disant qu'elle est vieille : est-ce vieux que d'être immortel?... »

A quoi la marquise, bouche clouée, ne trouve rien à répondre qu'un semblant d'épigramme : « Monsieur, voilà de la poésie !» — « Oui, parbleu, c'en est j>, et comme on nes'arrête guère sur cette pente, le comte, qui pourrait s'appeler à volonté Perdican, Octave, Fortunio, Valentin, et qui s'appelle en réalité Alfred de Mus-

(1) Octare Feuillet.

set, continue de plus belle : « Ces fadaises, ces balivernes qui vous ennuient, ces compliments, ces déclarations, tout ce radotage sont de très anciennes choses convenues, si vous voulez, fatigantes, ridicules parfois, mais qui en accompagnent une autre, laquelle est toujours jeune... ! L'amour est immorlellement jeune et les façons de l'exprimer sont et demeureront éternellement vieilles. Les formes usées, les redites, ces lambeaux de roman qui vous sortent du cœur on ne sait pas pourquoi, tout cet entourage, tout cet attirail, c'est un cortège de vieux chambellans, de vieux diplomates, de vieux ministres, c'est le caquet de l'antichambre d'un roi ; tout cela passe, mais ce roi-là ne meurt pas. L'amour est mort, vive l'amour ! » Et vive Musset, le vrai Musset, que nous retrouvons là tout entier, prèlre d'une seule religion, et adorateur d'une seule idole.

Il nous reste peu de chose à étudier — trois pièces seulement — et non des plus connues — pour en avoir fini avec son théâtre. D'abord une comédie en deux actes, en vers, Louison, qui date de 4849, et appartient au genre Louis XV.

Louison est la fille d'un fermier, qu'une grande dame, « la maréchale, mère du duc », est allée prendre à la ferme, pour en faire une soubrette :

... On meuble une chambrette.

On me dit : Désormais tu t'appelles Lisette.

Louison ou Lisette, elle ne manque ni d'esprit ni de cœur. Son honnêteté naturelle la défend contre les pièges qui l'attendent dans son nouvel entourage ; mais comment y échapper ? Le duc en personne lui fait la cour, lui donne des bijoux qu'elle ne peut guère refuser, et la voilà presque rivale de la duchesse ! La duchesse adore son mari, qui la désespère par sa légèreté, mais elle n'imagine guère qu'il puisse déroger jusqu'à une Louison, et c'est la maréchale, qui, à demi renseignée, accuse la pauvre Lisette de trahison et d'ingrati-

tuile. La soubrette indignée n'a pas de peine à prouver son innocence. Elle a tout fait pour se soustraire aux avances passionnées du duc, et, en ce moment même, pour esquiver un rendez- vous qu'il lui a donné, elle a dû inventer une ruse dont il aurait presque le droit de se plaindre.

Sa vertu triomphera. Au retour d'un bal masqué, où Lisette lui a glissé entre les mains, le duc entre chez sa femme endormie, et il la trouve si belle, si adorable, si supérieure aux autres femmes qu'il en oublie à l'instant même son caprice et tous ses caprices. Lisette épousera, sans trop de regret, le grotesque Berlhaud, un paysan de son village.

lia pièce, peu étoffée, mince d'action et d'intrigue, est écrite en très jolis vers, vifs, coquets, lancés, et surtout prodigieusement faciles, à la manière de Regnard, et c'est bien d'une comédie de Regnard que Lotriso?i donne l'idée. On ne peut reprochera ces couplets qu'un peu de monotonie classique dans la coupe ; ils s'en vont quelquefois deux à deux, comme les bœufs, et le poète imite ce qu'il raillait autrefois. Mais que de morceaux parfaits, de distiques enlevés, et de vers proverbes :

Le hasard, d'un seul pas, va si vite «t si loin.

Celui qui explorerait cette mine, y découvrirait des richesses. Dans quelle comédie trouverait-on une plus délicate analyse, ou plutôt un tableau plus vivant des premières impressions d'une ingénue, jetée à l'improviste dans le mariage et dans le monde ?

Au couvent, l'an passé, quand j'appris de l'abbesse

Que j'avais un époux et que j'étais duchesse,

Le cœur me battait bien un peu, mais pas bien fort.

On lit ce mariage, et je n'y vis d'abord

Qu'un jeune grand seigneur, plein de galanterie,

Qui me donnait gaiment son nom, son rang, sa vie.

Tous ces biensme semblaient si doux à partager,

Que je ne pensais pas qu'un tel sort pût changer.

Si c'est là le bonheur, disais-je, il est bizarre

Qu'à le voir si facile on le trouve si rare.

Mais lorsqu après un an de ce charmant sommeil,

Arriva par degrés le moment du réveil ;

Quand le duc, fatigué d'une paix importune,

Rougissant tout à coup d oublier sa fortune,

Voulut, en m'entraînant, la rejoindre à grands pas,

Je compris que si loin je ne le suivrais pas.

Alors, prenant pour moi son aspect véritable,

Apparut à mes yeux ce spectre redoutable,

Le monde ... Ses plaisirs, ses attraits, ses dangers,

L'air enivrant des cours et leurs bruits passagers,

Il me fallut tout voir ; — alors la méfiance

M'enseigna lentement sa froide expérience.

Je vis le duc fêté, bienvenu près du roi,

Joyeux, heureux partout.... excepté près de moi.

Mon cœur, qui d'un soutien s'était fait l'habitude,

Pour la première fois connut la solitude ;

Puis je devins jalouse, et je me dis un jour :

Ce n'estplus le bonheur que je sens, c'est l'amour !

Et la pièce abonde en confidences, en confessions de cette valeur qui, sans lui donner la vie dont elle manque, rappellent assez le nom qui Ta signée. Il faut voir aussi les indignations de Lisette, faussement accusée, et sur quel ton sa vertu se défend. C'est peut-être la première et la seule fois qu'on trouve, dans les vers de Musset, une manière de souffle démocratique, et l'exception vaut qu'on l'enregistre :

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